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Tome 1, Chapitre 2 Tome 1, Chapitre 2

Tokyo, lundi 26 octobre 2031


    
    12:03.
    Keitaro ôta son casque audio pour se rebrancher au monde. Immergé dans un morceau de Debussy – Clair de Lune en ré bémol majeur de la Suite Bergamasque, son mouvement favori – il avait failli rater l’heure de la pause.
    
    Il leva aussitôt le nez de son ordinateur pour guetter le départ de ses collègues. Il devait se tordre un peu le cou car son nouveau bureau, côté fenêtre et isolé des autres, offrait une mauvaise visibilité sur l'open-space.
    Peu à peu, il les vit partir déjeuner en petits groupes. Aujourd'hui encore, personne ne prit la peine de l'inviter. À vrai dire, on ne le regardait même pas. Comme s'il n'existait plus.
    
    Il disparut à nouveau derrière son écran, remonta ses lunettes et soupira. D'habitude, c'était plutôt les vieux qu'on exilait ainsi pour les encourager à partir. Lui n'avait pas encore fêté ses 34 ans. À ce rythme, on l'aura déplacé dans le couloir d'ici l'âge de la retraite. Ou pire encore, sur le toit ! Enfin, tant qu'il y avait un distributeur de café à proximité...
    Son regard se porta sur les jardins du parc Hibiya, dix étages plus bas. Il pourrait sortir manger dehors et profiter du beau temps. Il pourrait même proposer au junior de le suivre ; lui aussi restait souvent sur le carreau.
    
    « Zzzbllaff »
    
    Une liasse de documents s’écrasa sur son bureau. L'ingénieur sursauta.
    
    « J'en ai besoin pour la réunion de 13h. Quinze copies devraient suffire. Je peux compter sur vous, Momoyama ? La tâche ne vous parait pas insurmontable ? »
    
    Devant lui se tenait son manager, monsieur Gentarô Kikuchi. Un petit homme d'une soixantaine d'années. Des yeux boursouflés et une lèvre inférieure proéminente lui valait le surnom (plus ou moins affectueux) de « Koï-chan »[1] . Bon bougre avec tout le monde, sauf avec les jeunes. Les étrangers. Et puis son beau-fils, Keitaro.
    Pas de chance...
    
    « Je m'en occupe, kachô[2].
    — Bien. »
    
    Koï-chan tourna les talons direction la cafétéria. Keitaro se pinça les lèvres en lorgnant le tas de papiers venu gâcher sa pause. Il s'en saisit d'un geste las et se traîna jusqu'à la photocopieuse.
    
    « Bon appétit ! lança-t-il au junior en passant près de lui.
    — Merchi, répondit Isamu, une main sur la bouche pour en dissimuler le contenu. »
    
    Un téléphone sonna. Ils hésitèrent un instant.
    
    « Ils rappelleront. Mange donc... »
    
    Le seul point positif de la photocopieuse, c'est qu'elle se trouvait juste à côté d'un distributeur automatique, dans l'un des nombreux couloirs de l'agence RBJ (Rhapsody Blue Japan). Keitaro inséra une première feuille dans la machine, et profita de l'impression pour se servir un café. Le troisième de la journée. De quoi distraire son estomac le temps d'achever ses corvées.
    
    Quel beau gâchis de talents ! se dit-il en observant le flot de papiers recraché par l'appareil. Voilà à quoi lui servait son master en Intelligence Artificielle. S'il avait su, il n'aurait jamais accepté de se laisser pistonner par son oncle – un membre haut placé dans la hiérarchie. Travailler pour le gouvernement, il avait imaginé ça un peu plus… glorieux ! Trois ans, déjà. Et un bon million de photocopies. Il regrettait parfois son emploi précédent, dans une grande banque japonaise. Cette histoire s’était finie en burnout, mais au moins n’y servait-il pas d’homme à tout faire.
    Il conclut ses réflexions d’un « sluuuurp » bien sonore en sifflant le reste de sa boisson.
    
    Alors qu'il approchait de la fin de sa besogne, la frimousse juvénile d'Isamu parut dans son champ de vision. Avec ses petites lunettes carrées et sa chemise bien repassée, il ressemblait encore à un étudiant. Le genre à lever la main tout le temps pour donner la réponse. Pas étonnant que sa tête ne revienne pas à Koï-chan… Mais lui au moins n’avait pas eu le culot d’épouser sa fille unique.
    
    « Eeeeto[3]... Momoyama-san ?
    — Hai ?
    — Le téléphone... Il n'arrête pas de sonner, à différents postes. Le vôtre aussi. Mais je n'ose pas décrocher !
    — Ah. Wakatta[4]. J'arrive. »
    
    Keitaro se hâta de récupérer les dernières photocopies, jeta son gobelet vide et rejoignit son bureau à grandes foulées. Aurait-il le temps de déjeuner ? Rien n'était moins sûr. Il jeta un œil à son répondeur téléphonique : pas de messages. La main légèrement tremblante de stress, il déverrouilla son ordinateur et vérifia sa boite mail. Deux nouveaux courriels aux intitulés alarmants. Il s'apprêtait à ouvrir le premier quand une jeune femme déboula dans l'open-space. Elle semblait essoufflée. Ce visage... Qui était-ce déjà ?
    
    L'employée en tailleur noir balaya la salle du regard ; elle s'attarda sur ses deux occupants puis jeta son dévolu sur Keitaro, le plus âgé. Celui-ci s'enfonça dans sa chaise roulante matelassée, paré à essuyer la tempête. « Kanae Arai, support technique », mentionnait le badge à sa poitrine. Il baissa aussitôt les yeux – nul besoin d'alimenter la tourmente en créant un quiproquo.
    
    « Je n'arrête pas d'appeler depuis vingt minutes ! Pourquoi personne ne décroche ? Vous êtes là vous, pourtant ! »
    
    Pas de bonjour, ni rien. À croire qu'il possédait un faciès encourageant autrui à le traiter comme un chien. À moins que les médisances de son beau-père ne se soient infiltrées jusqu'au support technique ?
    
    « Ah, désolé. Mes collègues sont en pause, et je...
    — Vous avez lu mes e-mails ?
    — Non, pas encore.
    — En ce cas, dépêchez-vous. Nous avons une urgence. »
    
    Keitaro ne se fit pas prier plus longtemps. Sa souris, moite de sueur, glissa sur le premier message. Il cliqua et parcourut le contenu des yeux. Son cœur manqua un battement lorsqu'il parvint à la dernière ligne. Non, il avait dû mal comprendre ! Il relut une seconde fois, ce qui ne lui apporta aucun réconfort. Il ouvrit le deuxième message et y trouva la même chose rédigée sur un ton plus pressant. L'ingénieur se tourna vers la jeune femme, perplexe.
    
    « C’est… vraiment étrange, en effet. C’est même impossible ! Êtes-vous sûre que ce n’est pas un problème technique ? Une machine qui déraille ?
    
    — Yoroshiku onegai shimasu, répondit-elle en s’inclinant. Je compte sur vous pour tirer ça au clair. »
    
    Elle tourna les talons et disparut sans un mot de plus. Derrière elle, Keitaro relut une troisième fois l’email, phrase par phrase, mot par mot, cherchant la faille. Il n’en trouva aucune. Désemparé, il hésitait maintenant entre fou rire et panique généralisée.
    
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    Notes de bas de page :
    
    1. Les carpes Koï sont des poissons d’ornement très populaires au Japon.
    
    2. Surnom donné aux chefs de service dans les entreprises japonaises.
    
    3. Marque l’hésitation ou l’embarras en japonais. Équivalent du “euuuh” français.
    
    4. “Compris.”
    

Texte publié par Natsu, 1er février 2021 à 11h39
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