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Tome 1, Chapitre 1 Tome 1, Chapitre 1

Septembre 2031


    
     Le Sharon.
     Un ferry de belle taille dont la rouille trahissait les années. Son bord pouvait accueillir une centaine d’âmes. Et sa mission consistait à les transporter d’une rive à l’autre du Río de la Plata, six fois par jour, sept jours sur sept. Un dur labeur pour un si vieux navire, à en croire les grincements sinistres de sa carcasse fatiguée.
    
    « Booooooh. »
    
     Parvenu aux abords de Colonia del Sacramento, le transbordeur ronfla pour annoncer son arrivée. Comme chaque soir, il cracha une dernière flopée de passagers avant de couper ses moteurs jusqu'au lendemain. Au-dessus du pont, quelques mouettes affamées tourbillonnaient sur fond de ciel crépusculaire. Et sur le quai, un officier surveillait le débarquement.
    
    « C'est par là », précisait-il en espagnol à chaque brochette de voyageurs.
    
     Son doigt tendu indiquait les portes du Terminal – étape obligatoire pour franchir la frontière. Une légère brise hivernale* s'engouffra parmi les rangs. Les moins habillés frissonnèrent et pressèrent le pas. Une fois à l'intérieur, la foule se resserra pour franchir les portiques de sortie.
    
    « Allez Cariño, mets ta pièce. C'est ici qu'on paie. »
    
    Une petite main s'éleva pour déposer son dû. « Clicling ! » La famille s'avança jusqu'au bout de la file d'attente qui précédait le passage aux douanes. Les lieux avaient bien changé depuis quelques années. Autrefois, il aurait suffi de montrer son passeport pour traverser. Aujourd'hui, en réaction aux grandes épidémies et au flux accru de migrants illégaux, il fallait passer par leurs fichues machines. « biiip », faisait le scanner automatique de papiers d'identité. « vrrrrrrr », le tapis roulant où s'alignaient des sortes de casques à vélo. « psshhhh », les portes des cabines blindées.
    
    « Avancez les chéries, ça va être à nous. Posez vos affaires ici.
    — Quel âge, la petite ? demanda l'agent le plus proche, un casque à la main.
    — Quatre ans et demi.
    — Elle peut venir avec vous. Ou avec madame, ajouta-t-il en avisant la doyenne du groupe.
    — Elle viendra avec moi.
    — C'est la première fois ? Vous êtes déjà enregistrées en Uruguay ?
    — Nous, oui. Elle, non.
    — Dans ce cas, présentez son passeport au scanner. »
    
    « biiiip », « vrrrrrr », « psshhhhh »…
    
     Les portes se refermèrent sur la mère et sa fille. L'obscurité les enveloppa. Au sommet de la cabine étriquée, une série de lettres lumineuses tenait lieu de veilleuses. "RBU system". Une sorte de bruit de ventilateur indiqua le début de l'examen.
    
    « J'ai peur mamá...
    - Chhhut, ferme les yeux. Tout va bien aller. »
    
    Le casque attaché à leur crâne et recouvrant leurs oreilles lança la diffusion d’un morceau de classique. L’habituelle Rhapsody in Blue de George Gershwin – qui avait donné son nom à l'institution créatrice du système. L'enfant, assise sur les genoux de sa mère, sembla se détendre. Trente secondes plus tard, la musique cessa. « psshhhhh » ! La porte se rouvrit. Hélas, pas du bon côté. La femme à l'intérieur cligna des yeux pour se réhabituer à la lumière, et se tourna vers l'agent sans comprendre.
    
    « Madame, par ici s'il vous plaît.
    — Il y a un problème ?
    — Oui. Venez avec moi. »
    
    Coup d'œil paniqué vers le reste de la famille qui avait déjà franchi les douanes. On leur ôta leurs casques et les fit passer dans une autre file. « biiiip», « vrrrrrr», « psshhhhh » ; même manège, même résultat.
    
    « Désolée, madame. Je ne peux pas vous laisser traverser.
    — Comment ça ? s'indigna la femme. Qu'est-ce qui se passe ? Expliquez-moi !
    — Je... Je ne peux pas vous le dire. Il y a un problème.
    — Oui, ça vous l'avez déjà dit. La machine a détecté quelque chose ? Nous sommes malades ? Dites-le moi, j’ai le droit de savoir !
    — Je ne sais pas exactement. Excusez-moi. Je dois vous demander de rentrer chez vous...
    — Vous... ne savez pas ? Moi je vais vous le dire ce qui ne va pas : ce sont vos machines de l'enfer qui marchent mal ! Laissez-moi passer, je vous en prie. Nous sommes juste venues pour deux jours ! Et c'était le dernier ferry. Ma famille est déjà de l'autre côté…
    — Je m'occupe de les ramener. Calmez-vous…
    — Mais enfin, où allons-nous dormir ?
    — Vous pouvez rester ici jusqu'au prochain ferry. Demain matin. »
    
    La femme soupira. Ses épaules s'affaissèrent. Elle s'empara de son portefeuille et en sortit quelques billets qu'elle tendit discrètement à l'agent.
    
    « S'il vous plaît... »
    
     L'homme sembla hésiter un instant. Puis son visage se ferma. Sa main se porta à la matraque suspendue à sa ceinture.
    
    « Madame, écartez-vous. Ou j'appelle la sécurité. »
    
     La femme ouvrit la bouche pour protester. Renonça. Prit sa fille par la main et s'éloigna, la mort dans l’âme.
    
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    Notes de bas de page :
    
    * En Uruguay, l'hiver s'étale de juin à septembre
    

Texte publié par Natsu, 29 janvier 2021 à 07h28
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