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Tome , Chapitre 90 « La poursuite » Tome , Chapitre 90

Le temps se fige dans notre petit recoin, seulement rythmé par les voix lointaines des hommes qui nous cherchent, les battements de nos cœurs et le son rauque de notre respiration. Si nous bougeons maintenant, nous perdons tout espoir de fuite. Je sais que je n’aurai pas l’énergie de faire une nouvelle tentative. Je ne sens plus ma jambe ; elle semble se transformer en un bloc de bois insensible.

De temps à autre, Charles serre mon épaule pour me rassurer ; tout autre geste risquerait de déloger le châle et dévoiler notre présence. Enfin, après une éternité, les pas se rapprochent de nouveau. Les paroles redeviennent audibles.

— Je te dis qu'ils sont passés par là.

— Tu as dû rêver…

— Je suis sûr que non.

— Allez viens, on perd notre temps.

— Continue, je vérifie juste quelque chose !

La lumière de leurs lampes nous parvient à travers les mailles du châle. Je ferme les yeux aussi fort que possible, comme si je pouvais la faire disparaître en niant son existence. Ma gorge se serre, je peine à respirer. Mon corps se rebelle contre cette immobilité prolongée.

— Eh, y’a un truc bizarre ici !

Mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Mon souffle se coupe… Je sens Charles se crisper contre moi. Les pas s’approchent. La lanterne s’abaisse vers nous… Un léger froissement me fait comprendre qu’on vient de soulever le châle.

Charles se relève brusquement ; j’entends un choc sourd, le bruit mat d’un corps qui tombe sur la berge. Du peu que j'ai vu, il a frappé l'intrus avec la lampe qu'il n'a pas lâchée. De sa main libre, il me tire à sa suite. Je trébuche sur ma jambe endormie, mais au bout de quelques foulées, le sang recommence à circuler ; mes nerfs qui se réveillent plantent des milliers d’aiguilles dans ma chair épuisée. Dans une quasi-pénombre, nous filons vers le pont qui traverse le cours d’eau. Charles s’arrête un instant, pour balancer un violent coup de talon dans l’un des piquets qui arrime la structure. Le bois fragilisé par l’âge et l’humidité se rompt aussitôt. Une partie des planches s’affaissent, rendant le passage hasardeux.

L’effet de surprise nous laisse un peu d’avance, dont nous profitons autant que possible. Je ne me serais jamais crue capable de courir de nouveau, dans l'obscurité fragmentée par les lueurs mouvantes de la lampe.

Nous sommes à une dizaine de mètres de la cascade, quand une détonation retentit sous le haut plafond de la caverne ; quelque chose siffle à nos oreilles.

On nous tire dessus !

Le cœur au bord des lèvres, je dérape sur la pierre détrempée et je n’évite de m'effondrer que grâce à la main de mon compagnon qui serre toujours la mienne. Je décolle littéralement du sol pour retomber sur mes pieds un mètre plus loin. Mes jambes ne sont pas assez longues pour suivre sa foulée ; je fais de mon mieux pour ne pas trébucher.

Deux autres coups de feu résonnent, mais nous ratent largement. Sans doute, dans la pénombre, les jeux de lumière empêchent-ils nos poursuivantes de viser correctement.

Mes poumons brûlent ; j’arrive à peine à respirer. Mon pied se prend dans une dépression dans le sol ; je me tords la cheville. Mon cri alerte Charles qui se tourne vers moi :

— Vous allez bien ?

— Ce n’est pas grave !

Même si la douleur pulse dans ma jambe, elle peut encore me porter.

Je perds le sens de l’espace, du temps. J’aurais aussi bien pu courir depuis toujours, suspendue quelque part entre la vie et la mort, avec la main de Charles comme seule ancre à la réalité. Ma poitrine se déchire à chaque inspiration. Les hommes ont cessé de tirer pour nous poursuivre. Ils ont réussi à franchir le pont endommagé.

— C’est bien, Éliane, continuez, il ne nous reste pas grand-chose…

La voix de Charles me parvient comme d’un tunnel sombre, mais il atteint ma conscience telle une parcelle de lumière. Elle me donne le courage de serrer les dents et de continuer à courir, même si c’est la force de mon compagnon qui me porte en avant.

— Encore un effort…

Le canal ne doit plus être très loin à présent. Cette fois, tout se passera bien… Une fois que nous serons montés dans la barque, ils ne pourront plus rien contre nous.

— Arrêtez tout de suite, ou je tire !

Charles se retourne ; il marque une pause, le temps de me pousser devant lui, sans doute pour me protéger de son corps. J’essaye de protester, mais le souffle me manque.

Je perçois le son distinct d’une carabine qu'on arme, puis une détonation explose, plus proche que toutes celles que nous avons pu entendre. Un cri retentit derrière moi, suivi d'un grand bruit d’éclaboussure ; quelque chose de pesant vient de tomber dans le lac.

Comme au ralenti, je freine et pivote, pour découvrir la berge vide. De larges cercles parcourent encore la surface sombre et verdâtre. Je reste figée, interdite, comme si tout en moi niait l'évidence. Je devrais hurler son nom, mais rien ne sort de mes lèvres tremblantes. Mon instinct me souffle de sauter dans ce liquide nauséabond et toxique, de chercher mon ami, mon protecteur… J’ai l’impression que le regard de Célestin me fixe avec une tristesse désespérée.

— Ch… Charles ?

— Pas la peine de l’appeler, fillette, il a eu son compte…

La carabine est braquée vers moi ; la lueur à laquelle j’ai contemplé les vagues provient de la lanterne ennemie. La nôtre a disparu sous les eaux avec celui qui la portait.

J’ignore la présence de mes poursuivants ; ils ne peuvent rien me faire de pire. Je m’agenouille sur la pierre visqueuse, les yeux plongés dans la tombe aquatique qui a avalé Charles. Il va refaire surface. Il est sans doute blessé, il aura besoin de mon aide… mais peut-être est-il déjà mort, et tout ce que je ferai ne servira à rien. Je me sens étrangement vide, comme si j'observais la scène de très loin.

Des mains brutales m’attrapent par les épaules, me soulèvent avec rudesse pour me remettre sur mes pieds. Je tente de me débattre, mais deux bras solides viennent m’enserrer comme un cercle d’acier. Une voix rauque et masculine susurre à mon oreille :

— Alors, ton chevalier servant n’est plus là ? Qu’est-ce que tu pensais faire, sale petite sorcière ?

Bertrand. L’âme damnée d’Éva.

— Lâchez-moi !

— Pour que tu t’évades encore ?

Il m’entraîne avec lui comme si je n’étais qu’un mannequin de paille. Je n’ai plus le courage de lutter, après avoir autant bataillé pour un espoir qui s’est révélé illusoire.

— Éliane…

Je me retourne brusquement. La voix qui vient de prononcer mon nom n’est qu’un murmure à peine audible. Est-ce que je l’ai rêvé ? J’ai beau scruter les ténèbres, seul le silence me répond. Bertrand me pousse violemment dans le dos :

— Avance. Je n’ai pas envie d’avoir à te traîner.

Je n’ai pas la force de résister. Plus personne ne peut me sauver, à présent.


Texte publié par Beatrix, 13 juillet 2022 à 23h27
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