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tome 1, Chapitre 89 « Des lueurs sur la berge » tome 1, Chapitre 89

Alors que nous poursuivons notre route, en plaçant avec précaution un pied devant l’autre, un léger chuintement parvient à nos oreilles. Le bruissement devient plus fort au fur et à mesure de notre avancée. Je finis par le reconnaître comme celui d’une chute d’eau. Sous nos pieds, le sol a changé de nature : il est couvert de différentes couches de dépôts qui forment des stratifications multicolores. C’est du moins ce que je suppose d’après leurs contrastes, car la pénombre avale les couleurs de ces nappes minérales qui coulent sur la berge comme du sucre fondu.

Le son s’intensifie ; une pluie de gouttelettes asperge mon visage et mes mains. La lueur de la lampe se fragmente sur le cristal mouvant d’une petite cascade, qui déferle le long de la paroi. Au fil du temps, elle y a creusé une crevasse qui traverse la berge. Par-dessus ce canal naturel est jeté un pont sommaire, à peine plus solide que la planche que j’ai dû franchir. Cette vision – ou le peu que notre flamme illumine – est fascinante à contempler, pour peu qu’on oublie la teinte verdâtre de l’eau.

Peut-être parce que nous avons été arrêtés dans notre élan, la fatigue nous rattrape, plus efficacement que d’éventuels survivants. D’un commun accord, nous nous asseyons à même le sol, adossés à la roche, les yeux perdus dans l’obscurité poisseuse. Charles a assourdi la lanterne ; je l’ai recouverte d’un pan de mon châle. Nous laissons le chant de la cascade nous bercer. À l’odeur amère des écoulements marécageux, répond une senteur fraîche, terreuse.

— Il doit pleuvoir en surface, remarque Charles, juste assez fort pour que sa voix porte au-dessus du crépitement de la chute d'eau.

À présent que je suis immobile, le froid et l’humidité m’assaillent. Pire encore, j’ai terriblement soif… Hélas, contrairement à la source qui nous avait abreuvés sur le chemin, les eaux qui nous entourent sont impropres à la boisson. Dans le noir, Charles cherche ma main, la trouve et la serre pour me rassurer.

— Mieux vaut éviter de nous reposer trop longtemps, ajoute mon compagnon. Nous risquons de nous endormir.

— Réveillez-moi si je pique du nez…

— J'y penserai, si je reste éveillé !

À défaut de dormir, j’essaye de me détendre en vidant mon esprit des angoisses qui l’habitent. Je laisse les bruits divers prendre leur place : celui de l’eau qui se déverse dans le lac, de la pluie qui se dégouline dans le gouffre. Je distingue les lueurs du village ; elles me paraissent aussi lointaines que les étoiles. À force de les regarder, je finis par les voir danser devant mes yeux une étrange sarabande. Comme si elles se rapprochaient peu à peu…

Il me faut un moment pour comprendre que ce n’est pas une illusion. Que les lumières se rapprochent vraiment de moi. L’inquiétude me serre la poitrine. Je me relève précipitamment, mais mes jambes engourdies flageolent et refusent de m’obéir. À la troisième tentative, je parviens enfin à le dresser, une main appuyée sur le mur de pierre. Est-ce les villageois qui se sont aperçus de notre fuite et qui nous poursuivent ? Je me baisse pour secouer Charles :

— Ils nous ont repérés !

Sa main agrippe ma manche. Je devine ses yeux écarquillés dans le noir. Il se lève à son tour :

— Peut-être pas. Ils se doutent juste que nous dirigerons de nouveau vers le canal…

— Ils ont dû voir notre lampe. Nous avons fait tout cela pour rien…

— Nous avons un avantage sur eux. Ils ne savent pas où nous sommes, mais nous pouvons les localiser par leur lumière.

— Mais ils vont nous rattraper…

— En effet. C’est pour cela que pour l’instant, nous n’allons pas bouger.

Si je pouvais le voir, je lui lancerais un regard éberlué.

Les lumières continuent à danser, comme pour se moquer de nous. Mes yeux errent vers le lac, que seules les lanternes de nos poursuivants tirent de l’ombre. Je commence à songer que je préférerais mourrir noyée que me tomber de nouveau entre leurs griffes.

— Qu’est-ce que nous allons faire ?

Ma voix se réduit à un souffle tremblotant. Une main attrape mon bras, m’attire plus profondément dans la pénombre. Je me retrouve accroupie, collée à la fois contre la roche et le corps solide de Charles. Il m’a entraînée dans une anfractuosité pas assez profonde pour nous dérober totalement à la vue de nos ennemis, mais ils ne nous distingueront pas, à moins de se trouver sous notre nez.

— Donnez-moi votre châle.

En aveugle, je lui tends le triangle de laine épaisse, qui enveloppe toujours la lanterne. Il saisit le tout, place la lampe entre la paroi et nous, puis nous couvre avec le châle. Je comprends alors son but : à la lueur d’une flamme fluctuante, les mailles rêches et brunes pourront passer pour une section de rocher délabré, et nous demeurerons invisibles.

Les pas des hommes, d’abord ténus, se font de plus en plus nets. Leurs voix bourdonnent sur la berge. À chaque son, je tremble un peu plus, dans cette cachette improbable que Charles a créée pour nous. Nous restons immobiles, tentant de nous fondre dans la paroi. Si cela dure assez longtemps, peut-être finirons-nous par nous fossiliser. Que vont croire ceux qui, des siècles plus tard, trouveront nos corps enchevêtrés ? Je préfère ne pas y penser. Mieux vaut me concentrer sur ma respiration, pour la garder aussi lente, profonde et silencieuse que possible. Nos poursuivants arrivent. Même à travers mes paupières fermées et les épaisseurs de toile qui nous isole, il me semble que la lumière nous atteint, nous inonde, nous surprend. Sans doute n’est-ce qu’un jeu de mon imagination.

Le son se rapproche, et même s’il demeure lointain, il paraît assourdissant. Mon cœur bat à toute allure, comme s’il tentait de fuir alors que mon corps le lui refuse.

Bientôt, les bribes de voix commencent à faire sens :

— Ils doivent bien être quelque part, ces crevures…

— Si on met la main sur eux…

— Attention, il ne faut pas abîmer la fille !

— Je vais m'occuper du gars. J’ai bien envie de lui montrer qui est le patron, à ce saligaud…

— Elle a pas dit qu’on devait pas le tuer ?

— On peut lui donner une bonne raclée. On fera juste attention de pas aller trop loin ! Et puis, s'il crève, on pourra dire que c’est un accident !

Les villageois sont sûrs d’eux, heureusement pour nous. Ils gardent le faisceau de leur lampe à hauteur d’homme, sans prendre la peine de vérifier ce qui se trouve plus bas.

— Où ils sont passés ?

Je les entends nous dépasser, partir en direction du canal. Quand ils s’avancent sur le pont de bois, le gémissement des planches se mêle au bruit de la cascade. Déjà, mon corps commence à s’engourdir. Des fourmis se répandant dans l’une de mes jambes. Je serre les dents : nous n’avons d’autre choix qu’attendre qu’ils soient éloignés… ou, pire encore, qu’ils fassent demi-tour pour regagner les baraques.


Texte publié par Beatrix, 8 juillet 2022 à 08h43
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