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Tome , Chapitre 88 « Un chemin périlleux » Tome , Chapitre 88

Plus nous nous écartons du village lacustre, plus nous sommes visibles, surtout accompagnés de cette lumière solitaire. Les planches deviennent instables sous nos pas, comme si la partie la plus éloignée des habitations n’avait pas été aussi bien entretenue que le reste du réseau. Leur texture se fait spongieuse ; nos chaussures s’enfoncent dans le bois pourri. Les pontons supportent à peine mon poids ; je me demande comment ils n’ont pas déjà cédé sous celui de Charles. Il se rend vite compte de mon inquiétude et se retourne vers moi :

— Est-ce que tout va bien ?

— Soyez prudent. Nous risquons de passer à travers.

Sitôt que j’ai prononcé ces mots, je sens la planche se fragmenter sous mon pied gauche, puis mon corps basculer comme pour le suivre. La lanterne s’échappe de mes mains.

Une poigne solide me rattrape par le haut du bras et me hisse sur mes pieds, pour ne me lâcher qu’une fois que je me trouve de nouveau stable, sur une surface plus sure.

Heureusement, la lampe n’est pas tombée dans le lac ; elle a roulé non loin de moi. Je prends le temps de la ramasser avant de lever les yeux vers mon compagnon pour le remercier. Il ne parvient pas à cacher une petite grimace ; le mouvement a dû réveiller la douleur de ses blessures. À mon tour, je m’apprête à lui demander comment il se sent, mais je renonce en songeant que je ne peux rien y faire.

À partir de ce moment, je m’efforce de rester attentive ; et je fais bien, car plus d’un mètre avant la margelle, le ponton ne se résume plus qu’à quelques pilotis et des fragments de bois à demi-immergés dans le liquide verdâtre. Un saut sur cette distance ne représente rien pour quelqu’un d’athlétique, mais pour moi, cela s’apparente à franchir un gouffre. Je me tourne vers Charles :

— Vous pensez y arriver ?

Le jeune homme s’approche avec précaution et examine l'intervalle – sans doute guère plus qu’un grand pas pour lui. Il caresse sa barbe un instant, avant de murmurer :

— Attendez…

Il se penche pour tirer du lac l’une des planches, un peu moins détériorée que les autres. Je me demande comment il parvient à plonger les mains dans l’eau stagnante et nauséabonde. Les deux extrémités chevauchent à peine les deux rives, mais il faudra que ça tienne.

— Allez-y en premier, avec la lampe. Faites attention, le bois doit être glissant.

— Et vous ?

— Je ne suis pas assez léger. Je sauterai.

Je le regarde avec soupçon, avant de songer au moment que nous avons passé à sa cabane, à l’aisance avec laquelle il montait dans sa barque, à son pied sûr sur le sol parfois traître de son îlot. Avec une grande respiration, je m’avance vers ce chemin périlleux.

— Je vais la maintenir pour ne pas qu'elle dérape, déclare Charles derrière moi.

Ces paroles m’effrayent plus qu’elles ne me rassurent. Je n’avais pas envisagé que la planche pourrait glisser et me précipiter dans l’eau malodorante du lac. Malgré tout, je ne peux pas reculer. Elle est juste assez large pour que j’y pose le pied, plus confortable qu’un fil de funambule, mais tout juste. Au moins, je ne porte plus mes bottines à talon, mais mes pieds nagent un peu dans les godillots fournis par Éva.

Jamais mettre un pied devant l’autre ne m’a paru aussi difficile. La blanche se déforme et gémit sous mon poids ; je comprends pourquoi Charles ne désire pas tenter l’exercice. J’ai envie d’allonger mes pas, d’accélérer, mais je doute que ce soit la meilleure des idées. Les bras tendus de part et d’autre, la lampe allumée dans l’une de mes mains, je dois avoir l’allure d’une artiste de cirque débutante. Quand, enfin, je rejoins la berge, je m’aperçois que j’avais cessé de respirer. L’air reflue douloureusement dans mes poumons. Je me fige, collée à la paroi.

— Poussez-vous !

Le cri de Charles me surprend. Je m’écarte précipitamment, juste à temps pour éviter la silhouette massive qui vient d’atterrir à côté de moi. Le jeune homme titube un peu, se stabilise, puis prend le temps de souffler avant de se baisser pour récupérer la planche et la tirer sur la rive.

Nous demeurons un instant à examiner cette langue de roche étroite, sombre et glissante, qui par endroits s’affine dangereusement. Un léger bruissement nous parvient de l’obscurité. Nous sommes arrivés là, ce n’est pas pour reculer maintenant. Nous nous mettons en marche.

Au bout de quelques mètres, Charles m’arrête en posant une main sur mon bras, puis me désigne la paroi :

— Regardez…

La flamme de la lampe révèle des gravures peu profondes. Dans un style naïf et linéaire, elles représentent une scène que je n’ai jamais vue auparavant : une personne debout sur un îlot au milieu d’une étendue d’eau. Elle porte un long manteau à capuche. Il est difficile de déterminer si c’est un homme ou une femme. Je remarque un oiseau sur son épaule, un poisson en contrebas, ses plantes qui forment un tapis maladroit sous ses pieds. Elle lève une main ; en face d'elle, le serpent courbe son énorme tête. Même si elle demeure succincte, l'image irradie une étrange sérénité. Pas de village détruit, pas de lance, pas de corps pris dans les anneaux écailleux.

Mes doigts se tendent vers la figure solitaire, mais Charles m’arrête :

— Cette gravure est fragile…

Je manque de lui rétorquer que quand la caverne s’écroulera, elle disparaîtra dans l’éboulement, mais je me retiens. Nul ne peut lui reprocher son respect. Je rapproche la lampe pour mieux l’examiner :

— Qui est-ce, à votre avis ? La véritable sainte Madeleine ?

— Je ne pense pas qu’il y ait une fausse ou une vraie sainte Madeleine. Par contre, chaque croyance peut engendrer sa dissidence. Surtout quand elle se retrouve détournée pour servir le pouvoir de quelques-uns…

— Vous voulez dire qu’il existait une forme plus paisible de ce culte ?

Charles ne répond pas ; du peu que je vois de son visage, il semble plongé dans la réflexion. Malgré l’intérêt que présentent ces gravures, nous ne pouvons nous attarder très longtemps. Je lui tape sur l’épaule pour l’enjoindre à poursuivre notre route.

Des signes d’installations anciennes apparaissent çà et là : quelques trous dans la roche qui ont pu accueillir des structures de bois, des restes de murs effondrés… Mais bientôt, la caverne redevient déserte et stérile, et la réalité se limite au halo de la lampe. Je n’ose penser à ce qui pourrait arriver si elle venait à s’éteindre.


Texte publié par Beatrix, 24 juin 2022 à 20h22
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