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Tome , Chapitre 84 « Une situation désespérée » Tome , Chapitre 84

La main d’Éva part et frappe ma joue, sans retenue. Ma vision se brouille. Un goût de sang se répand dans ma bouche. Quand je retrouve mes esprits et que seule demeure la douleur sourde dans le côté gauche de mon visage, je reconnais cette émotion qui a envahi les traits d’Éva, au-delà de la colère et de l’indignation : la peur.

— Comment oses-tu te moquer de moi, espèce de sale petite traînée de citadine ? Cesse de jouer à la plus maligne ! Tu vas crever, de toute façon !

J’ai l’impression qu’une cavité glacée se creuse dans ma poitrine. Je n’aurais pas réussi à sauver Charles. Je n’aurais pas réussi à me sauver… Même si l’idée de ma mort me semble lointaine, irréelle, je sais que je ne reverrai jamais la lumière de la surface. Une terrible angoisse me déchire les entrailles, tandis qu’une sueur froide coule dans mon dos. Une panique intense, primaire, qui m’empêche de penser, de respirer… Une petite voix en moi me susurre que tout est terminé, qu’il est inutile que je lutte. Une autre me hurle que tant que je reste en vie, je peux encore m’en sortir. La réaction violente d’Éva montre qu’elle doit, d’une certaine manière, prêter foi à mes paroles.

— Qu’est-ce qui vous irrite le plus ? Que je vous mente ? Ou que je vous dise la vérité ? J’ai vu le Serpent dans mes rêves. C’est peut-être vous qu’il finira à avaler !

Les lèvres d’Éva se retroussent ; elle esquisse un rictus rageur :

— Vous pensez me faire peur ? Vous n’avez aucune idée de ce dont vous parlez !

Sa voix enfle sous l’effet de sa froide colère. Mon corps frissonne ; mon cœur bat à coups redoublés dans ma poitrine. Mon instinct naturel me pousse à courber la tête pour échapper à la confrontation, puisque je ne peux fuir. Malgré tout, une part de moi refuse de se soumettre.

— Oh, si… Je sais qu’Armance n’a jamais vraiment cru tout cela ; elle devait juste aimer le mystère et la domination qui accompagnait ce culte. Quant à vous… Vous cherchiez à ce qu’on vous comprenne, n’est-ce pas ? Vous vous êtes toujours sentie trop bien pour ce lieu, pour votre petite vie mesquine, vous ne supportiez pas le regard méprisant sur la femme qui faisait des ménages. Vous avez été flattée quand Armance est devenue votre amie. C’est vous, au départ, qui lui avez parlé de cet endroit. Elle prétendait faire semblant de servir Imbach, juste pour éviter qu’il nuise au Palluet. Je parie que vous avez décidé du sacrifice ensemble… mais elle devait épargner Hahn.

J’ignore d’où vient ce flot de paroles qui échappent à mes lèvres. Ni comment le tableau apparaît si clairement dans mon esprit. Je n’ai jamais été si perceptive ! Du moins, avant que je pose le pied dans ce village de malheur.

À présent que le fil de mes idées se déroule, je ne peux plus m’arrêter.

— Mais vous avez été mise devant le fait accompli. Contrairement à sa promesse, elle lui a réservé le même traitement qu’aux autres. Elle ne voulait pas qu’on puisse penser qu’elle avait des faiblesses. Depuis, vous ne vivez que pour votre vengeance. Peut-être croyez-vous réellement à l’existence du Serpent, mais avez-vous senti sa présence ? Avez-vous vu son corps ondoyer sous la terre ? Vous a-t-il guidé dans ses rêves ? C'est peu probable. Si vous tuez pour lui, ce n’est pas pour seulement obtenir ses bonnes grâces, mais pour conserver votre ascendant sur ceux que vous avez enchaînés. Je suis la première surprise que le Serpent m’ait choisie, moi. Comme il a choisi Charles, d’une autre façon. Il a été accepté par le marais… tandis que vous ne faites que vous servir de lui à vos fins personnelles !

Éva est devenue blême. Sa main se lève de nouveau, prête à frapper. Je comprends alors que j’en ai trop dit. Que la perspective que je dise vrai la terrifie. Après avoir été dépossédée de l’unique amour de sa vie, ainsi que d’une amitié qui ne s’est révélée n’être qu’une manipulation, elle pourrait perdre tout ce qui lui reste, ce pouvoir délétère auquel elle s’accroche comme une tique sur le dos d’un chien. Pour un peu, j’aurais pitié d’elle. Je pourrais lui pardonner la mort d’Armance… mais pas celle des autres : les vagabonds de passage, les ouvriers itinérants, les Ferrand, Marthe même. Ni, bien sûr, l’incendie de la Garette.

Les lèvres d’Éva se retroussent ; elle esquisse un rictus rageur :

— Vous pensez que je vais vous croire ? Sous vos airs de saintes Nitouche, vous êtes une vipère, comme votre cousine ! Vous n’avez aucune preuve de ce que vous avancez !

Je hausse les épaules, soudain très lasse.

— Bien. La pierre du serpent ne vous intéresse pas. Je ne ferai rien pour la retrouver. Et je ne coopérerai pas… Je clamerai jusqu’au bout que je ne suis qu’Éliane, une victime parmi tant d’autres.

Les yeux minéraux me transpercent de leur regard glacé.

— Vous avez fait votre choix. Charles Noual mourra en même temps que vous, et que ce traître de Castanier.

Éva se dirige alors vers la porte qu’elle entrouvre pour parler à Bertrand. J’ai puisé dans mes dernières forces. Quand son comparse entre pour me saisir par le bras et m’escorter vers la cabane, je n’ai pas le courage de lutter. Un horrible sentiment de culpabilité s’est emparé de moi. J’espère toujours, tout au fond de moi, qu’Éva changera d’avis, que sa convoitise la mènera à me demander où se trouve la pierre. Peut-être pourrai-je la convaincre de m’emmener, ainsi que Charles, vers sa soi-disant cachette. Nous chercherons alors un moyen de nous échapper.

Bien sûr, ce n’est qu’une vaine attente. Je n’ai jamais su manipuler qui que ce soit. C’est au milieu de ces tristes réflexions que j’entends une porte grincer et que je me retrouve précipitée dans la pénombre, sur un plancher de bois qui craque et se déforme sous moi. Je reste un moment allongée, pantelante, avant de péniblement me hisser à quatre pattes.

— Éliane ? Est-ce que vous allez bien ?

Un bras entoure mes épaules et m’attire contre une poitrine solide. La texture rêche d’une barbe effleure mon visage.

— Vous n’êtes pas blessée ?

Une large main calleuse caresse mon front. J’accueille le geste bien volontiers, jusqu’à ce que les paroles d’Éva sur mes sentiments supposés me reviennent à l’esprit. Gênée, je m’écarte de Charles, pour le regretter aussitôt. Sans doute attend-il que je lui explique la teneur de mon échange avec notre adversaire, mais je n’en ai pas la force. Je m’adosse au mur de la cabane. Écrasée par la fatigue et l’impuissance, je ferme les paupières en tentant de ne plus penser à rien.


Texte publié par Beatrix, 21 mai 2022 à 11h49
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