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tome 1, Chapitre 76 « Sainte-Madeleine des Profondeurs » tome 1, Chapitre 76

Je me demande si Castanier se trouve dans ce lieu contre son gré, ou s’il a suivi les autres, par peur ou par intérêt. Ivre comme il l’est, il ne doit pas représenter un si grand danger. Malgré tout, si nous ne nous montrons pas attentifs, il pourrait très bien donner l’alarme.

Charles s’avance en quelques pas rapides et baisse sur l’homme un regard comminatoire :

— Castanier, qu’est-ce que tout cela veut dire ? Ce gouffre ? Ce cimetière ?

Je crains un instant que le fossoyeur ne se mette à crier, mais il se ratatine sur lui-même :

— C’est… la demeure du Serpent… marmonne-t-il.

— C’est Armance qui vous a conduit à cet endroit, n’est-ce pas ? C’est elle qui l’a retrouvé ?

Castanier opine frénétiquement :

— Oui, elle avait trouvé le passage dans la maison de la vieille folle… Les gens d’ici, ils avaient presque oublié où elle était, la vraie chapelle.

Il esquisse un grand geste du bras comme pour nous encourager à lui emboîter le pas.

— Je vais vous la montrer.

J’échange avec mon compagnon un regard inquiet, mais que pouvons-nous faire, à part le suivre ? Castanier nous mène peut-être vers un piège, mais si nous refusons, il pourrait bien trahir notre présence.

— Bien, nous venons, répond enfin Charles, d’un ton résigné.

Le fossoyeur s’efface pour nous laisser entrer dans l’espace sombre et glacé qui s’ouvre devant nous.

L’odeur de la pierre humide et des chandelles consumées mêlée à un relent de moisissure me paraît presque divine après la puanteur saumâtre du lac et de l’étrange cimetière. La seule lumière en ce lieu clos provient de veilleuses disposées à même le sol du chœur, tout autour de figures familières : la sainte et le serpent. Du peu que j’en vois, leur position semble encore moins équivoque que celle du marécage. La statue est plus détaillée et finement sculptée que celle des marais. La faible lueur éveille des restes de polychromie : le vert des écailles, le blanc-rosé de la chair, l’or de la chevelure, l’émeraude du pendentif sur sa poitrine.

Les flammes des chandelles se reflètent sur le sol, comme s’il était aussi poli qu’un miroir. À moins que…

Je m’approche lentement ; au bout du troisième pas, mon pied heurte quelque chose. Une sorte de margelle. Quand je m’accroupis pour l’examiner, je constate qu’il s’agit du rebord d’un bassin d’eau sombre, dont l’éclat varie du vert au rouge.

Que fait un bassin dans une église ? Est-ce qu’il sert de bénitier ? Il semblerait qu’aux premiers temps de la chrétienté, les fidèles étaient baptisés adultes, immergés jusqu’à la taille… Sauf que cette chapelle n’a plus rien de chrétien. Si on y effectue ce genre de sacrement, cela doit dans une version déformée et pervertie, un rite de mort plutôt que de vie.

La voix hésitante de Castanier s’élève au cœur de la pénombre :

— C’est ici… que s’ouvrent les portes d’en dessous…

Les portes d’en dessous ? Que veut-il dire par là ?

Je ne suis pas certaine d’avoir envie de le savoir. Quand je me tourne vers Charles, il porte une expression de dégoût intense. Sans doute nourrit-il les mêmes hypothèses que moi. Des hypothèses que je tiens loin de mes pensées, autant que possible, pour ne pas sombrer dans la terreur.

Du peu que les veilleuses nous montrent, cet édifice doit faire une taille identique à celle des deux autres. Il a été mieux préservé, parce qu’il se trouvait à l’abri des éléments et d’éventuels pillages. Même s’il n’y a pas de vitraux aux fenêtres, elles sont partiellement obturées par un délicat treillage de pierre. Des bancs, également de pierre ouvragée, rythment l’espace derrière nous. Si l’extérieur demeure aussi sobre que celui de ses deux sœurs, l’intérieur s’orne de peintures à peine visibles dans cet océan de pénombre que les flammes révèlent par éclats fragmentés. Je discerne des cadres de feuillages autour de figures naïves, qui m’évoquent celles de l’église du village.

Cependant, le propos est tout autre. Du peu que j’en aperçois, certaines scènes montrent la femme et le serpent pris dans une étreinte malsaine et ambiguë. Je me détourne aussitôt, avec le sentiment d’en avoir assez vu pour toute une vie.

Au bout d’un long moment de silence glacé, je me tourne vers Charles ; il a esquissé le même geste au même moment que moi. Je ne distingue que l’éclat de ses yeux, mais nous partageons malgré tout une intention identique. Le jeune homme s’adresse au cantonnier :

— Antoine, nous devons partir à présent. Nous sommes arrivés ici par hasard, en explorant le passage qui donnait dans la maison d’Armance. Nous n’avions aucune idée de ce que nous allions y trouver. Peux-tu nous expliquer comment sortir ?

Je me demande un instant si Charles est naïf à ce point, ou s’il joue la carte de l’innocence en espérant que le fossoyeur ignore l’aspect périlleux de notre situation. Après tout, il n’a jamais été le plus malin des hommes, même quand il n’est pas sous l’emprise de la boisson. Il a dû connaître Charles tout enfant, quand il courait à travers les rues du Palluet.

Le visage de Castanier se chiffonne. Il contemple le bassin aux reflets de sang avant de relever la tête :

— Ils disent que c’est vous qui avez tué Marthe, murmure-t-il d’une voix tremblante.

Le regard qu’il jette par-dessus son épaule exprime une terreur profonde, comme s’il craignait que nous lui infligions le même sort. Charles lève les yeux au ciel :

— Tu crois vraiment cela ? Allons, tu sais bien que c’est une mise en scène ! C’est toi qui as ôté Armance de son cercueil, n’est-ce pas ? Et qui a sans doute rapporté les corps de Marguerite et de Marthe ici ?

Cette fois, c’est une véritable panique qui déforme le visage du fossoyeur.

— Non, taisez-vous ! Il ne faut pas en parler !

Il agite la main de haut en bas, comme s’il pouvait renvoyer les paroles de mon compagnon vers le néant. Je comprends que ce n’est pas nous qui l’effrayons, mais ceux qui tirent les ficelles du triste pantin qu’il est. Charles s’avance de quelques pas. Il domine le petit homme des épaules et de la tête. La pénombre le fait ressembler à l’un de ces ours géants qui hantent les montagnes américaines. Je doute qu’il soit capable d’infliger le moindre mal au cantonnier, mais l’intéressé n’en semble pas si persuadé. Il se recule précipitamment ; ses talons heurtent le rebord du bassin et sans doute aurait-il basculé dans les eaux sombres si Charles ne l’avait retenu par les revers de sa veste. Castanier se recroqueville sur lui-même, les yeux aussi largement ouverts que ceux d’un lapin acculé.

— Écoute, Antoine, prononce le jeune homme d’une voix basse, mais claire. Tout ce que nous souhaitons, c’est quitter ce lieu. Ceux dont tu parles n’ont pas besoin de savoir que tu nous as vus !


Texte publié par Beatrix, 10 mai 2022 à 23h48
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