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Tome , Chapitre 70 « Le village fantôme » Tome , Chapitre 70

Au fur et à mesure que la clarté s’intensifie, il devient évident qu’elle ne peut provenir ni d’une flamme ni d’une source électrique. Elle est trop uniforme, trop diffuse. Notre enthousiasme initial est un peu retombé. La fatigue nous a rattrapés ; notre allure s’est ralentie. La lumière qui nous guide se joue de nous, nous nargue pour mieux nous échapper, comme une tache plus pâle dans notre horizon souterrain.

Je commence à douter de nos perceptions, quand Charles me désigne des reliefs qui se dessinent au loin :

— Regardez… Nous touchons au but.

Ce que j'aperçois ne ressemble pas aux circonvolutions de calcites qui décorent les cavernes. Je crois discerner des formes qui relèvent d’une architecture humaine, même si nous nous trouvons encore trop loin pour le vérifier. Malgré tout, notre rencontre avec les villageois a étouffé mon audace.

— Ce n’est pas trop dangereux de s’approcher ?

— Nous pouvons avancer discrètement. Si la lumière du jour pénètre ici, il doit exister une issue vers l’extérieur…

— Et si les hommes sont là ?

— Nous nous cacherons jusqu’à avoir le chemin libre. Nous avons réussi à leur échapper, jusqu’à présent.

J’ai envie de lui répondre que nous avons été aidés par une chance somme toute assez ambivalente, et que nous ne pouvons être certains qu’elle nous accompagnera toujours. Malgré tout, nous devons aller de l’avant, même si cela implique de prendre quelques risques.

La galerie débouche brusquement sur un vaste espace dégagé. Après avoir séjourné si longtemps dans la pénombre, avec pour seul éclairage la flamme d’une lampe à pétrole et le faisceau d’une torche électrique, la pâle lumière de la fin d’après-midi nous éblouit autant que celle d’un ardent soleil estival. Nos paupières se ferment d’elle-même ; quand nous pouvons les rouvrir, petit à petit, nous découvrons que de vertigineuses parois de pierre nous dominent. Tout en haut, se découpe une portion de ciel gris. Un air frais, bien que chargé des relents du marais, nous parvient. Une multitude de petites chutes d’eau dévalent le long de la roche, comme des rubans verdâtres. Cependant, c’est devant nous que s’étend un spectacle qui captive notre regard.

Ce n’est ni plus ni moins qu’un village entier… ou, du moins, les ruines de ce village : l’ancien Palluet, oublié depuis des siècles de tous, sauf de ceux qui avaient conservé le secret du monde souterrain. Même si les toitures se sont depuis longtemps effondrées, des murs se dressent toujours, certains encore droits, d’autres à moitié penchés, percés de fenêtres aveugles. Je ne possède pas de grandes connaissances en histoire, mais je sais que la plupart des maisons, au Moyen Âge, étaient bâties en torchis. Des constructions en pierre indiquent que l’endroit devait être prospère, jusqu’à ce qu’une mystérieuse calamité s’abatte lui.

De quelle nature était ce cataclysme ? Il ne s’agit sans doute pas d’un serpent géant, comme le prétend le mythe. Si une telle menace avait détruit le Palluet, elle aurait pulvérisé les murs comme sous l’effet des bombardements, pendant la guerre. Cette pensée envoie un frisson dans mon dos.

— Éliane, tout va bien ?

Je m’oblige à quitter la torpeur où m’a plongée cette réminiscence. Afin de me donner une contenance, je me tourne vers le jeune homme :

— Que s’est-il passé, à votre avis, pour que tout un village se retrouve au fond du gouffre ?

Charles examine les parois aux angles incongrus, comme un château de cartes sur le point de s’écrouler et qui résiste encore sous l’effet d’une étrange loi physique. Le clocher brisé en deux, mais donc la partie haute, qui repose à présent contre le toit d’une maison voisine, a conservé sa cohésion. Ses paupières se plissent pensivement :

— Il devait y avoir une vaste caverne juste en dessous. Les eaux du marais ont dû ronger la couche calcaire et le plafond s’est effondré d’un seul bloc.

Bien sûr. C’est la seule chose qui peut expliquer que le village ait été « avalé » par le serpent.

— Vous croyez que c’est l’origine de la légende ?

— Très probablement… »

Je marche vers le village, fascinée par cette vision stupéfiante, mais Charles tend la main pour m’empêcher d’avancer plus.

— Faites attention… Nous ne savons pas ce qui nous attend ici.

— Vous avez raison.

Je me rapproche du jeune homme, sans pour autant détourner les yeux. La vision a quelque chose de fascinant, à la fois effrayant et magique. Pour une fois, les nuées qui couvrent habituellement le marais se sont retirées. Les rayons d’un jour déclinant effleurent les ruines de leurs doigts blêmes.

Partout où la lumière peut se frayer un chemin, la végétation a pris pied. Du lierre et d’autres plantes grimpantes se sont lovés autour des murs déformés. Une épaisse couche de mousses tapisse la surface des pierres. Des fougères nichées dans les anfractuosités forment de petites cascades de verdure çà et là. Par contre, la partie condamnée à l’ombre est restée stérile, minérale. On devine même l’emplacement des rues, à présent jonchées de débris. Pourtant, un élément attire notre attention. Charles s’avance vers le village en ruine, en se glissant le long de la paroi rocheuse pour échapper aux regards. Il s’arrête à la frontière des premiers bâtiments – si l’on peut encore les nommer ainsi. Je m’approche, interloquée par son attitude :

— Qu’est-ce que vous avez vu ?

— Un passage a été dégagé, là-bas !

Il me désigne l’une des « ruelles », qui prend naissance à quelques mètres de nous. Il a raison : des blocs de pierre ont été extirpés de leur gangue de terre et de mousse pour être entassés le long du mur. À certains endroits, la végétation a été arrachée pour permettre une meilleure progression. À la lueur de la lune, nous échangeons un regard.

Nous sommes sans doute en train de nous jeter – volontairement, qui plus est – dans la gueule du loup. Malgré tout, nous ne pouvons nier ni l’un ni l’autre, la fascination que nous inspire le lieu. Je peux lire dans les yeux de Charles un émerveillement similaire à celui que j’éprouve, même s’il se teinte pour moi d’un certain malaise. Est-ce là qu’Armance a conduit les Allemands ? Qu’elle a laissé leurs corps pourrir des années durant, introuvables pour ceux qui étaient exclus de la confidence ?

— Éliane… Quelque chose ne va pas ?

La question de mon compagnon me tire de mes réflexions sordides.

— Vous pensez que c’est… ici ?

Ma voix se résume à un souffle. Charles se détourne un instant, silencieux, avant de me faire face de nouveau :

— C’est bien possible.


Texte publié par Beatrix, 24 avril 2022 à 16h31
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