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tome 1, Chapitre 69 « Randonnée dans les ombres » tome 1, Chapitre 69

Enfin, les paysans s’éloignent dans la galerie opposée à celle par laquelle nous sommes venus. J’écoute leurs pas disparaître avant de bondir hors de mon refuge puant. Je cours vers le réduit pour me jeter dans des bras puissants, qui se referment autour de moi. Une large main me caresse les cheveux.

— Chut… Tout va bien…

Je force ma respiration à se calmer. J’espère que je n’ai pas rapporté les terribles effluves des latrines. C’est étrange, après m’être trouvée si près du désastre, que soit cet aspect trivial qui me reste en tête.

— Vous saviez qu'ils étaient là ?

Ma voix se réduit à un filet ténu, mais dans le silence du souterrain, elle me semble résonner comme si je hurlais.

— Je n’ai rien pu faire, murmure-t-il d’un ton coupable. Je me suis réveillé quand vous êtes partie… puis je les ai entendus approcher. Je vous savais seule dans un coin de la caverne, mais si j’avais bougé, cela aurait été pire…

Il n’a pas besoin de se justifier. Sa position n’était pas plus simple que la mienne. Je peux sentir le trouble qu’il réprime au léger tremblement qui parcourt son corps. Sans mot dire, il m’entraîne vers notre réduit et me tend la gourde d’eau. Il n’en reste pas beaucoup et elle commence à prendre un arrière-goût de métal et de renfermé. Malgré tout, elle lave en partie la saveur désagréable dans ma bouche.

J’utilise la torche pour regarder ma montre : les aiguilles indiquent six heures du matin. Je devrais sans doute avoir faim, mais mon ventre est tellement noué, à la fois par les odeurs que j’ai dû respirer et la mésaventure que je viens de vivre, que je ne pourrais pas avaler quoi que ce soit.

Charles me serre une dernière fois dans ses bras, avec une délicatesse qui ne m’étonne plus, avant de déclarer avec un sourire forcé :

– Il est temps de repartir. Si ces hommes sont passés par là, c’est qu’il doit forcément y avoir une destination. Au moins, nous ne nous dirigeons pas vers un gouffre sans fond.

J’ignore s’il tente de faire de l’humour – ou si c’est moi qui n’y suis pas sensible, mais je dois admettre le bon sens de sa conclusion.

Nous rassemblons rapidement nos affaires, en restant à l'affût du moindre bruit, à présent que nous avons eu la preuve que nous ne sommes pas seuls. Après avoir rempli de nouveau notre gourde à la source, nous reprenons notre marche. Même si quelques boyaux débouchent sur celui que nous suivons, nous identifions aisément le chemin principal, grâce au sentier creusé par des milliers de pas dans la glaise humide. Nous avançons en silence, attentif l’un à l’autre, mais sans échanger une parole. Pour tromper mon ennui, j’observe les différentes concrétions qui ornent les parois de reliefs qui m’évoquent de la chantilly gelée au moment où elle commençait à fondre.

Au bout de quelques heures, nous découvrons une nouvelle halte : une alcôve agrandie de main d’homme et sommairement meublée d'une table et deux bancs de planche ; un crochet de fer rouillé a été serti dans le mur pour accrocher une lanterne. J’éprouve tout à la fois du soulagement et une sourde inquiétude : plus nous trouvons d’ aménagement, plus nous risquons de croiser ceux qui les ont mis en place.

Je surprends Charles à regarder autour de lui, les sourcils froncés.

— Que se passe-t-il ?

— Vous allez me prendre pour un imbécile… Mais j’ai le sentiment que cet endroit est bien plus ancien qu’on pourrait le croire.

Sa main effleure la paroi, où a été creusée une sorte d’étagère.

— Il y a des concrétions par-dessus. Cela remonte à loin…

Mes doigts se posent à côté des siens, sur le léger glaçage qui recouvre les entailles. Mon esprit, quant à lui, voyage à travers les siècles, à l’époque de la « sainte » qui a vaincu – d’après la légende du moins – le serpent sous le marais.

Cette créature mythique doit représenter la rivière souterraine, voire tout ce réseau qui s’insinue au cœur de la terre. Il n’est pas nécessaire d’être un scientifique comme Imbach, ni un érudit comme Célestin pour le comprendre. Malgré tout, je me demande comment le destin du village et de la mystérieuse Madeleine et celui du « serpent » se sont rencontrés, au point de devenir à ce point imbriqués.

— Tenez…

Charles a déposé à mon intention, sur son mouchoir déplié, quelques biscuits et un peu de chocolat. Même si j’apprécie son attention, je donnerais n’importe quoi pour un café.

Je dois prononcer ces paroles à haute voix, car le jeune homme ne peut s’empêcher de sourire :

—Noir, sans sucre, murmure-t-il. Moi aussi, cela me manque.

Nous échangeons un regard complice, qui nous réchauffe un peu, à défaut de café.

— Vous êtes prête à repartir ?

J’opine sans mot dire. Devant nous, la galerie poursuit son chemin dans les ténèbres. Est-ce que nous verrons de nouveau la lumière du jour ? Je me morigène en silence : je dois cesser de me montrer négative. Après tout, c’est moi qui ai voulu savoir ce qui se cachait dans les profondeurs de la terre. Je suis mal placée pour me plaindre.

La « nuit » de sommeil m’a à peine reposée, et je peine de plus en plus à mettre un pied devant l’autre. Au bout d’un moment, je trébuche tous les deux pas, malgré un sol lisse et sans obstacle. Soudain, Charles pile net ; je manque de lui rentrer dedans. J’ouvre déjà la bouche pour lui demander ce qui lui arrive, quand il attrape mon bras pour me tirer derrière lui. J’ai l’impression de me faire remorquer comme une voiture en panne.

Alors que je suis sur le point de demander grâce, il s’arrête de nouveau et baisse l’intensité de la lampe à pétrole.

— Vous ne voyez rien ? murmure-t-il.

Je lui réponds par un regard perplexe , il passe une main sur sa nuque en soupirant.

— Je vais voiler la lanterne un instant. Donnez-moi la couverture… au moins, nous pourrons en avoir le cœur net !

Charles dissimule notre lampe, nous plongeant dans une obscurité presque totale. Presque… Même si aucune lueur ne filtre de sous la laine épaisse, je peux vaguement distinguer la silhouette de Charles, une forme un peu plus sombre dans la noirceur environnante. Je saisis enfin ce qu’il tente de me faire comprendre : la lumière parvient jusque-là. S’agit-il de celle du jour ou d’un éclairage artificiel ? De notre perte ou de notre salut ?

— Venez, souffle le jeune homme en prenant de nouveau la main.

Même si nous observons une prudence bien naturelle compte tenu des circonstances, nous avançons vers cette faible clarté comme des pèlerins assoiffés vers une fontaine.

La perspective de découvrir le but de cet étrange voyage me fournit un regain d’énergie. Mon sang glacé se réchauffe et bouillonne. Charles n’a plus besoin de me tirer ; c'est d'un pas alerte que je me dirige vers la lumière.


Texte publié par Beatrix, 23 avril 2022 à 13h02
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