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Tome , Chapitre 68 « Les intrus » Tome , Chapitre 68

Malgré les efforts de Charles, la literie n’offre pas une once de confort. Je reste éveillée de longues minutes, à écouter le gargouillement de la fontaine, dans la crainte de percevoir des bruits de voix ou un son de pas. Je me colle aussi étroitement que possible contre mon compagnon d’infortune, qui émet autant de chaleur qu’une chaudière.

Je me réveille brutalement, le corps parcouru de frissons. La couverture enroulée autour de nous s’est imprégnée d’humidité et ne nous garantit plus du froid de la caverne. Aucun rêve n’est venu m’emporter dans ses méandres fantastiques… ou, du moins, aucun dont je me souviens. J’ai besoin de me soulager, mais je rechigne à m’aventurer seule dans l’obscurité totale. Malgré tout, je me dégage de mon cocon et je fouille dans la gibecière, à la recherche de la torche électrique que j’ai glissée dans ma poche. Enfin, je pose la main sur le tube de métal glacé. Je tâtonne pour repérer l’interrupteur, jusqu’à ce qu’un fin pinceau de lumière jaillisse de la pénombre.

Il me faut encore un moment pour trouver le courage de me lever et d’abandonner les dernières bribes de chaleur de cette couche pourtant dure et inconfortable. Malgré les indications de Charles, je dois explorer toute la salle pour retrouver la partie « latrines ». J’aurais pu me laisser guider par la puanteur, même si celle-ci reste confinée à son espace restreint. Ceux qui ont aménagé le lieu se sont servis d’une dépression naturelle dans le sol, au-dessus de laquelle ils ont placé une banquette de bois percée de trous. La fragrance qui s’en échappe prouve que cet endroit doit être régulièrement visité. Je me hâte de faire mon affaire, mais alors que je m’apprête à regagner notre « chambre », des bruits s’élèvent de l’autre côté de la caverne.

Mon premier réflexe est d’éteindre la torche et de me renfoncer dans le réduit malodorant. Mon cœur s’emballe dans ma poitrine ; j’essaye de me rassurer en me disant qu’il doit s’agir de Charles, mais rapidement, la rumeur se précise : plusieurs personnes s’approchent en discutant. Je m'efforce de garder mon calme ; dans le noir, personne ne pourra me trouver. Une vague lumière filtre au travers des piliers de calcite. Je me ratatine dans un coin, en tentant de respirer le plus silencieusement possible. Une précaution sans doute superflue, car les nouveaux venus ne se soucient pas de rester discrets. J’espère que Charles ne serait pas surpris alors qu’il est encore endormi. Ou qu’il ne se trahira pas en voyant que je ne suis plus auprès de lui.

Le groupe se rapproche, inexorablement. Il doit y avoir trois ou quatre hommes, qui discutent à voix haute. J’ignore par quelle issue ils ont pu atteindre ce lieu ; il doit y en exister plusieurs. Se sont-ils aperçus du vol de la barque ? Ou de l’apparition d’une embarcation supplémentaire au quai souterrain ? Rien ne semble évoquer chez eux la moindre inquiétude. Je ne parviens pas à reconnaître leur voix, mais je ne connais que très peu d’habitants du village. Ils pourraient être n’importe lesquels de ces paysans hostiles qui nous ont encerclés avant notre fuite.

Peu à peu, je commence à discerner leurs paroles.

— J’m’habituerai jamais à c’trou, grommelle l’un d’eux.

— Ouais, on est des hommes, pas des rats. Mais à tout prendre, c’est toujours mieux qu’là bas…

Un silence suit, comme si la mention de cet endroit mystérieux leur gelait la langue. L’un d’eux trifouille dans un sac.

— Tiens, t’a qu’à t’en jeter un derrière le col. Ça t’redonnera du cœur et ça t’réchauffera.

— Eh, prends pas tout !

— Passe-moi la lampe, j’ai besoin d’lâcher du lest...

— Voilà, la perds pas !

Des pas se dirigent vers mon abri. La panique s’empare de moi et me fige sur place ; mes poings se crispent au point que mes ongles pénètrent dans mes paumes. Si je tente de sortir, je vais forcément me faire repérer. Si seulement je pouvais me rendre invisible…

La douleur dans mes mains me ramène à la raison. Même dans le noir, je me rappelle qu’il existe un espace entre la banquette et la paroi, certes étroit et malodorant, mais dans lequel je pourrai me dissimuler. Je m’accroupis dans le creux, le dos tourné vers l’extérieur, la tête couverte par mon manteau, en espérant qu’on me confondra avec un tas de chiffon.

Quand l’homme pénètre dans les latrines, il est bien plus occupé à accomplir son affaire qu’à chercher une potentielle intruse. Cette cohabitation n’a rien d’agréable, mais je prends sur moi pour surmonter mon dégoût. Mon cœur bat si fort que je m’étonne qu’il ne l’entende pas. Afin de détourner mon esprit de ce qui se passe à côté de moi, je tends l’oreille pour d’écouter la conversation de ses compagnons.

— J’suis pas tranquille…

— Moi non plus, mais dis-toi qu’c’est bien comme ça.

— Elle est pas mieux qu’la sorcière…

— C’est pas à nous d'juger. Puis fait attention, on pourrait t’entendre…

— Y’a eu des morts. Ça m’plait pas.

— Personne va les regretter, ceux-là.

— Mouais… Ça m’plaît toujours pas… »

Le reste se perd en marmonnements indistincts. Le sujet semble sensible pour eux. Mon voisin rote bruyamment, en laissant échapper des effluves d’alcool qui se mêlent à la puanteur ambiante. Enfin, il ramasse sa lanterne et sort du réduit. Je soupire de soulagement, même si je ne suis pas encore libérée.

— C’est bête quand même, c’qui est arrivé à Célestin. Y méritait pas ça…

— C’était pas un mauvais bougre, mais c’était pas un des nôtres.

— Non. Un type de la ville, qui en savait un peu trop sur tout.

— Et puis son fils se faisait la sorcière… Y’avait pas grand-chose pour le sauver.

Dans ma cachette, je tremble de rage. Malgré tout, je ne suis pas étonnée du tour que prend leur discussion. J’espère surtout que Charles n’entend pas leurs paroles. Je ne suis pas sûre qu’il pourrait se retenir d’intervenir.

À bien y réfléchir, avec l’avantage de la surprise et l’alcool qui coule dans les veines des villageois, le jeune homme n’aurait pas beaucoup de mal à venir à bout d’eux. J’étouffe vite cette idée. La seule façon de les mettre efficacement hors d’état d’agir est de les assommer et les attacher dans un coin sombre, ce qui les condamnera à une mort probable, si personne ne les retrouve. Cette pensée me donne la nausée. Je ne peux qu’attendre leur départ en silence, en essayant de conserver mon cœur dans ma poitrine.


Texte publié par Beatrix, 22 avril 2022 à 23h07
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