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Tome , Chapitre 66 « Au cœur des cavernes » Tome , Chapitre 66

Assise sur le banc, bercée par le mouvement de la barque, je laisse mes pensées vagabonder. La rivière s’enfonce vers les profondeurs, plus lentement que le courant me l’avait fait craindre. Petit à petit, la paroi change autour de nous. Initialement brute et rugueuse, elle devient lisse et polie et brille d’un éclat satiné quand la lueur de la lanterne l’effleure. Je devine, plus que je ne les distingue, les reliefs d’une architecture façonnée par l’alliance de l’eau et de la pierre, dans des teintes de crème, d’or et de pourpre. Le plafond se pare d’amples draperies, comme figées alors qu’un vent invisible les parcourait. Des cascades minérales dévalent sur les murs. Par moment, nous voyageons entre les colonnades irrégulières de piliers d’albâtre, parfois épais et solides, parfois à peine formés, ou réduits à des stalactites et des stalagmites qui s’étirent les uns vers les autres pour se rejoindre, dans quelques milliers d’années.

Je pensais que le silence de cet univers souterrain serait oppressant, mais une mélodie subtile joue dans mes oreilles : la course fluide de la rivière, les notes cristallines des gouttes égarées, la perche de Charles qui plonge dans les flots pour diriger la barque. Une discrète symphonie aquatique que ni lui ni moi n’osons perturber par nos paroles. Nous glissons jusqu’à notre but inconnu, guidés par l’unique lueur tremblotante de la lampe à pétrole.

Quelle heure peut-il bien être ? En surface, le soir doit commencer à tomber. Je pourrais regarder les aiguilles de mon bracelet-montre, mais je ne suis pas certaine de les distinguer dans la pénombre. J’ai perdu toute notion du temps ; nous aurions pu voyager ainsi depuis vingt minutes comme trois heures. La musique hypnotique des profondeurs renforce cette impression. Je finis par fermer les yeux, les mains fermement cramponnées aux rebords de la barque. Peut-être que quand je les ouvrirai, ce ne sera plus Charles qui la pilotera, mais une haute silhouette revêtue d’un manteau noir. Peut-être qu’elle se retournera pour révéler le visage ravagé de ma cousine, et que j’aurais quitté définitivement le marais de Charles pour pénétrer dans celui du Palluet. Après un laps de temps indéfini où rêve et réalité semblent se mêler, la voix du jeune homme s’élève soudain.

— Nous ne pouvons pas naviguer plus loin. Il va falloir accoster.

Je sens la coque heurter quelque chose, pas une paroi dure comme un quai ou un mur, mais un objet en bois qui émet un léger craquement. Mes paupières se rouvrent subitement ; je découvre une autre barque, heureusement vide, à côté de la nôtre. Mon compagnon amarre notre embarcation à un ponton de fortune avant de se pencher pour prendre la gibecière et la lanterne, puis de débarquer. Il pose nos affaires à ses pieds et me tend la main pour m’aider à descendre.

Je regarde autour de moi : au-delà de cet espace, où la berge forme une crique d’assez belle taille pour accueillir le ponton, la rivière poursuit sa route vers une destination inconnue, sous un plafond trop bas pour passer sans s'aplatir au fond de la barque. Tandis que je m’accoutume à nouveau à la terre ferme, Charles s’empare de la lampe à pétrole qui se trouve dans l’autre embarcation et vérifie son contenu.

— Une seule nous suffira, chuchote-t-il, mais nous pouvons récupérer la réserve de celle-ci.

J’admire sa présence d’esprit. Je ne suis pas certains que j’y aurais seulement pensé.

Deux boyaux secondaires partent du débarcadère : le premier monte en pente douce, vers la gauche de la rivière ; le second, bien plus large, bifurque à quatre-vingt-dix degrés. Le sol glaiseux porte les signes de nombreux va-et-vient. On y distingue même des traces de semelles. Au moins, nous n’aurons pas de difficultés à déterminer quelle route prendre.

La lanterne en main, Charles s’engage dans la galerie. Je le suis en boitillant, les jambes encore engourdies par ma longue immobilité. Je ne peux pas voir où je mets les pieds, mais puisque mon compagnon est passé avant moi, j’en déduis que le chemin est sûr. Si un danger, quel qu’il soit, doit surgir devant nous, c’est lui qui devra l’affronter. J’ai l’impression désagréable de l’utiliser comme bouclier. Cela dit, quand je compare la différence de notre stature, ma culpabilité se dissipe. Après tout, il reste plus fort, plus endurant que je le serais jamais.

Nous poursuivons notre périple, pendant des heures – à ce qu’il me semble, du moins. Mes jambes commencent à se rebeller. Je m’efforce à tenir la cadence, de craindre de me retrouver isolée dans la pénombre, mais je peine de plus en plus à suivre Charles. Sans doute finit-il par entendre mes pas ralentir derrière les siens, ou ma respiration devenir plus hachée, car il s’arrête pour se tourner vers moi.

— Vous voulez faire une pause ?

Ma fierté me crie de répondre que non, mais la raison l’emporte.

— J’aimerais bien, oui…

— Le sol est trop humide pour s’asseoir. Nous allons devoir avancer un peu ; nous tomberons bien sur un endroit plus confortable.

S’il avait rejeté ma requête, peut-être me serais-je figée sur place, en en refusant de faire un pas de plus, mais sa bonne volonté m’encourage à repartir. Je contemple le large dos devant moi avec une once de ressentiment. Cet homme ne se fatigue-t-il donc jamais ?

Enfin, Charles s’arrête net. Je manque de me cogner contre lui et retiens de justesse une imprécation. Le jeune homme promène la lanterne autour de lui pour me montrer le lieu où nous nous trouvons. La galerie s’est évasée pour former une petite salle vaguement circulaire. Avec surprise, je découvre une charrette à bras, un tas de planches, deux bancs et une table de fortune. Des bouteilles vides traînent au pied de la paroi. Quelques relents d’urine se mêlent aux odeurs minérales de la caverne.

— On dirait une sorte de relais, murmure mon compagnon.

— Cela veut dire que des gens passent souvent à cet endroit ?

— Souvent, je n’en sais rien… mais ils sont venus il n’y a pas si longtemps, c’est certain.

Même si j’ai toujours su que nous ne serions pas les seuls à arpenter les souterrains, je frissonne à l’idée de croiser des complices d’Éva, surtout dans un lieu où nous n’avons aucun moyen de nous dissimuler.

— Nous pouvons quand même nous reposer un peu, reprend Charles, mais nous devons nous tenir prêts à repartir dès que nécessaire. Je vais assourdir la lanterne. Essayez de ne pas vous endormir.

Nous nous installons sur le même banc, qui se trouve le long de la paroi. Quand je m’adosse contre le mur de pierre, je sens le froid de la roche traverser mes vêtements et ma chair pour voyage jusque dans mes os. Je saisis la couverture pour la draper autour de moi. J’en propose un morceau à Charles, mais il refuse d’un bref signe de tête.

En dépit de mon épuisement, je lutte contre le sommeil. Je n’ai aucune envie de me retrouver une fois encore au milieu de fantasmagories où j’ai du mal à discerner le vrai du faux, le rêve de la réalité. Au moins, l’inconfort de ma position m’aidera à ne pas sombrer.


Texte publié par Beatrix, 21 avril 2022 à 00h08
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