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Tome , Chapitre 65 « L'expédition » Tome , Chapitre 65

Charles me regarde comme si j’étais devenue folle. Je ne suis pas loin de penser comme lui. J’aimerais trouver des arguments pour défendre ma cause, plus solides qu’une vague intuition. Malgré tout, je tente un plaidoyer maladroit :

— Nous ignorons combien de temps ils monteront la garde autour d’ici. Ils doivent aussi surveiller la maison des Ferrand, vous le savez autant que moi. Nous n’avons pas d’autre moyen de fuir pour aller prévenir la gendarmerie, avant qu’il arrive quelque chose à votre père.

Charles baisse la tête ; son front de marque de trois plis horizontaux qui le font paraître plus vieux que son âge :

— Vous êtes consciente que cela équivaut à se lancer vers l’inconnu ? Rien ne dit que nous en sortirons vivants. Que nous en sortirons tout court.

Bien sûr que je le suis ! Et cela me terrifie. Malgré tout, je me sens attirée d’une façon irrationnelle vers ce long ruban liquide qui serpente entre des tonnes de roche. Je suis fatiguée d’être le jouet de toutes ces manipulations. J’ai besoin de reprendre l’initiative sur ma propre existence, au lieu de me laisser ballotter par les événements. Même si j’éprouve une énorme reconnaissance envers Charles, je ne peux attendre qu’il me sauve dès que le sol se dérobe sous mes pieds. Je suis certaine que la clef de tout cela se dissimule sous la surface. Nous pouvons encore découvrir ce qui empoisonne le Palluet.

— Rien ne dit que nous nous en sortirons en restant ici.

— En patientant assez longtemps…

Je secoue la tête, soudain découragée.

— Vous avez raison. Nous n’avons aucune idée de l’endroit où mène la rivière… Nous risquons de tomber droit sur ceux qui nous menacent. Mieux vaut demeurer sur place pendant un jour ou deux… peut-être plus. Quand ils se lasseront de monter la garde, nous tenterons de fuir, en espérant que personne dans le village n’entendra le bruit lorsque nous arracherons les tasseaux. Puis nous filerons en douce vers la mairie ou vers la maison des Ferrand, en essayant ne pas nous faire repérer. Je suppose que ce sera plus raisonnable…

Le jeune homme laisse échapper un soupir en se frottant la nuque. En passant à côté du placard à balais, il baisse les yeux vers la bouche noire qui conduit à la caverne et la contemple longuement.

— D’un autre côté, déclare-t-il enfin, il y a déjà eu quatre morts, sans compter les Allemands et les inconnus. Peut-être que nous pouvons trouver moyen d’arrêter tout cela…

Il se tourne vers moi, le visage grave :

— Vous devriez rester là à l’abri pendant que je vais voir où tout cela mène.

Charles vient de prononcer les paroles que je ne voulais surtout pas entendre. Après tout ce que nous avons traversé ensemble, il m’abandonnerait derrière lui ? Je peux comprendre son désir de me protéger, de tout prendre sur lui, mais il est hors de question que je le laisse affronter seul une situation dont je suis responsable. Une petite voix perfide me souffle que je ne serais qu’une gêne pour lui, que je ne possède ni sa résistance ni ses capacités de survie. Il ne manque pas grand-chose pour que je cède. Malgré tout, ma détermination reprend le dessus.

— Je viens avec vous. De toute façon, le courant ne vous permettra pas de faire demi-tour. Vous devrez aller jusqu’au bout.

Je m’étonne de ma propre assurance. Charles me jette un coup d’œil par-dessus son épaule, comme si ma remarque l’avait également surpris. Je m’attends, puisqu’il semble sur cette lancée, à ce qu’il me sorte les arguments qu’un autre homme m’aurait déjà assénés : que c’est de ma faute si nous sommes piégés, en raison de mon imprudence dans le souterrain, que j’aurais dû partir au premier signe de danger… Je m’apprête même à livrer mon prétexte le plus humiliant, en prétendant que je serai aussi menacée si je reste seule ici. Avant que je puisse le formuler, il reprend la parole :

— C’est d’accord. Vous en mourrez d’envie, ça se voit bien. Et… je peux le comprendre.

Un mince sourire se dessine sous sa barbe :

— J’ai passé toute ma vie au milieu des mystères du Palluet. Si j’ai la possibilité de découvrir ce qu’il s’est passé avec les Allemands, je ne vais pas lui tourner le dos. Quant à mon père, il rêverait de savoir s’il existe bien un lieu de culte isolé au cœur du marais. Il y a bien des chances que la rivière y mène. La destruction des archives d’Imbach a été une perte immense pour lui. C’est l’occasion où jamais de lui apporter les réponses qu’il cherche depuis si longtemps.

Nous échangeons un regard entendu. Ma terreur semble s’être dissipée d’elle-même. À présent, j’éprouve surtout une excitation qui ne fait que s’amplifier.

— Par contre, poursuit-il, si nous devons nous aventurer sous terre, nous ne partirons pas sans équipement. Nous allons prendre tout ce qui peut nous être utile. Essayez de trouver un sac ou une sacoche avec une bandoulière, et occupez-vous des provisions. Je me charge du matériel.

J’opine, avant de me diriger vers la chambre, une bougie en main. Je me souviens avoir aperçu une gibecière dans coin – sans doute celle qu’Armance emportait quand elle suivait Imbach dans ses expéditions. À mon grand soulagement, elle est restée au même endroit.

À mon retour dans la cuisine, je commence à rassembler certaines des victuailles disséminées dans la pièce. Ma moisson est plutôt bonne : une boîte de haricots en sauce, une autre de macédoine de légumes, un bocal de terrine, deux paquets de biscuits, un quignon de pain, trois tablettes de chocolat, quelques pommes… Je prélève un ouvre-boîte, deux cuillères, mais aussi une gourde métallique que je remplis d’eau. Le sac commence à devenir trop lourd pour moi.

En le soupesant, je remarque que son contenu teinte de façon peu discrète. Je prends le temps d’enrouler couverts, boîtes et bocaux dans des serviettes de table pour amortir les chocs. Je repère dans un coin une boîte de premiers soins, que j’arrive à fourrer avec le reste, et des bougies. Après un instant de réflexion, je rapporte une couverture de la chambre. Nous n’avons pas les moyens d’en emporter une seconde, mais ces temps derniers, la promiscuité me gêne moins, tant qu’il s’agit de Charles.

La voix du jeune homme s’élève du réduit à côté du cabinet de toilette qui sert tout à la fois de buanderie et de cabane à outil :

— Est-ce qu’il y a une lampe, quelque part ?

Je regarde autour de moi, sans grande conviction, avant de m’apercevoir que les tiroirs de la cuisine n’ont pas été totalement vidés. J’en tire une torche électrique ainsi que quelques piles de rechange, que je tends à Charles dès qu’il émerge du réduit, une hachette à la ceinture. Après avoir plusieurs fois fait fonctionner l’interrupteur pour vérifier que l’ampoule s’allume bien, Charles hoche la tête d’un air décidé :

— Nous allons pouvoir partir.


Texte publié par Beatrix, 20 avril 2022 à 00h00
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