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tome 1, Chapitre 63 « Le feu et l'eau » tome 1, Chapitre 63

Je le sais avant même que ne surgisse la flamme du briquet. Nous sommes au bon endroit. Je ne m’attends pas à voir le cadavre d’Armance suspendu la tête en bas, ni un serpent gigantesque roulé en boule, ni un carrelage sur le plafond de la galerie. Le sol descend en pente douce. La paroi maçonnée a fait place à de la roche taillée. Le son de l’eau se fait de plus en plus audible, de plus en plus proche. Les échos perceptibles m’évoquent un espace bien plus vaste que le passage qui nous a menés là.

Quand Charles allume le zippo, la lumière accroche les remous du courant, comme des parcelles de feu mêlées aux boucles de la nuit. Mon cœur se serre dans ma poitrine, et je ne sais si c’est par soulagement ou appréhension. La rivière n’est ni un mythe ni une illusion. Elle existe bien. Même si je n’en vois que de brefs éclats, elle dévale de mes songes avec une poignante réalité.

Pendant un long moment, je contemple les lueurs furtives charriées par les eaux, tandis que Charles explore les environs à la flamme du briquet. Soudain, il me tapote le bras pour attirer mon attention :

— Là, regardez !

Il me faut quelques secondes pour commencer à la distinguer : une masse sombre, oblongue, mate, qui se détache sur la surface étincelante. Une barque, amarrée à un piton profondément enfoncé dans berge de pierre. Charles s’approche pour l’examiner.

— Elle a l’air en bon état…

Il se penche et s’affaire un instant ; tout à coup, la lumière jaillit, non plus une flammèche minuscule, mais l’éclat chaud d’une lampe à pétrole qu’il brandit d’un geste triomphal. La caverne surgit alors dans toute sa splendeur, si vaste que même notre soleil de circonstance ne peut la tirer totalement des ténèbres. Le cours d’eau prend une nouvelle majesté, dont l’ampleur répond au chant puissant qui nous environne. Dans mon imagination, je le vois encore se métamorphoser, pour devenir un serpent géant qui déploie ses écailles flamboyantes en dessous du Palluet.

Ce qui vit en dessous…

Un frisson court dans mon dos.

— Une chose est sûre, déclare Charles. Si une lanterne pleine a été laissée dans la barque, c’est qu’elle doit être prête à servir. D’ailleurs, elle semble en parfait état.

Je me rapproche, curieuse. L’embarcation doit mesurer plus de quatre mètres de long, sur un mètre cinquante de large. En travers des bancs repose une longue perche, qui doit permettre de la diriger suffisamment pour l’empêcher de se briser sur les parois de la caverne. Je me penche pour scruter les ténèbres, comme si je pouvais discerner un lointain débarcadère.

— Il doit exister un véritable circuit navigable, remarque Charles, dont les pensées ont dû suivre le même chemin. Cette barque est trop lourde et encombrante pour pouvoir être portée sur des tronçons du parcours, et je ne vois pas comment elle pourrait remonter le courant.

— Vous croyez que la rivière mène à l’extérieur ?

Le jeune homme se redresse et s’étire :

— Aucune idée. Par contre, si elle est amarrée ici, ce n’est pas par hasard. Il y a forcément une issue qui permet d’atteindre cet endroit , et je doute qu’il s’agisse du souterrain que nous avons utilisé.

— Vous pensez que ce lieu peut donner sur la maison d’Armance ?

— C’est bien possible.

D’un commun accord, nous nous dirigeons vers la paroi ; Charles promène la lampe le long de la surface rocheuse.

Nous les apercevons en même temps : une série d’échelons métalliques, légèrement rouillés et scellés dans la pierre, qui montent vers un boyau vertical dont le sommet disparaît dans l’ombre. Une vague de triomphe, puis un soulagement intense inondent ma poitrine. Nous allons pouvoir sortir de là ! Je tourne vers Charles un sourire rayonnant, auquel il répond avec un peu plus de réserve.

— Nous devons vérifier si l'issue n’est pas condamnée… murmure-t-il d’une voix hésitante, comme s’il se sentait coupable de me ramener à une réalité moins optimiste.

Il me tend la lampe :

— Prenez-la, je vais tester les barreaux. S’ils tiennent, je verrai bien s’ils débouchent quelque part.

Tandis qu’il s’engage sur les échelons, je brandis la lampe aussi haut que possible. Non sans inquiétude, je suis des yeux la progression de mon compagnon, en espérant que les barres de fer ne céderont pas sous son poids. D’autres préoccupations s’ajoutent à cette peur diffuse : et si la trappe de sortie était verrouillée ? Ou trop lourde pour être soulevée ? Si le passage émergeait dans un lieu exposé, où nos ennemis nous repéreraient aussitôt ?

Soudain, j’entends des bruits sourds qui ressemblent à des coups sur une mince plaque de bois. Le temps s’égrène, pendant que le jeune homme s’acharne sur la plaque qui condamne l'issue. Un craquement résonne; puis des fragments de planche dégringolent jusqu’à mes pieds, en même temps que quelques objets disparates. Dans un chapelet de jurons étouffés, les chocs font place à des grincements. J’en profite pour examiner ce qui est tombé près des éclats de bois : une pelle métallique, une balayette… Je sais à présent sur quoi donne la trappe : un placard à balais, juste à côté de la cheminée, fermé par une porte munie d’un loquet. Charles ne devrait pas avoir trop de difficultés à en venir à bout.

Le combat au-dessus de ma tête continue, et c’est le balai entier qui manque d’atterrir sur ma tête. La situation pourrait être drôle sans la menace bien réelle qui pèse sur nous. Après un moment de silence, la voix de Charles me parvient, une sorte de cri chuchoté qui porte tout juste jusqu’à mes oreilles.

— C’est bon, vous pouvez me rejoindre !

J’hésite à monter avec la lampe ; je n’aurai pas trop de mes deux mains pour grimper jusqu’à la sortie. Je choisis de la baisser au maximum et la laisser au bas des échelons. Tandis que je me hisse, petit à petit, vers la liberté, je quitte le faible halo qu’elle projette encore pour m’enfoncer dans les ténèbres. Après avoir progressé à tâtons, je commence à distinguer la forme pâle de mes mains, puis les barreaux qui s’étagent au-dessus de moi, et enfin le carré clair qui annonce notre retour à la lueur du jour. Lorsque j’émerge dans le fameux placard à balais, Charles se penche pour me tirer à l’air libre. Ou plutôt, comme je m’y attendais, dans la cuisine d’Armance.


Texte publié par Beatrix, 15 avril 2022 à 00h59
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