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Tome , Chapitre 59 « Les ruines du bosquet » Tome , Chapitre 59

Des épines accrochent mon manteau ; je dois me protéger le visage de mes bras pour éviter la morsure des branches. Mes poumons me brûlent, mes jambes pèsent une tonne. Plusieurs fois, je bute sur des pierres ou des racines. Je serais tombée si Charles ne m’avait pas retenue.

— Encore un effort, me souffle-t-il, alors que nous nous frayons un passage dans un espace terriblement étroit entre une clôture de planches et une haie broussailleuse.

Enfin, nous émergeons aux abords des champs qui entourent le village. Entre deux parcelles en friche se dresse un bosquet qui s'est étoffé autour de vieux murs effondrés. Charles m’entraîne vers cette masse sombre qui semble impénétrable. Même si l’automne a raréfié les feuillages, il reste assez d’épines pour me donner des cauchemars pendant plusieurs années. Au lieu de s’y enfoncer, comme je le craignais, Charles le contourne.

De l’autre côté, j'aperçois un sentier à peine visible, qui s’engage vers le centre du bosquet. Je frissonne à l’idée de me retrouver dans ce lieu lugubre, mais cela vaut mieux que se faire lyncher par une populace avide de se faire justice sur les premiers venus.

Je me demande comment Charles, avec sa taille imposante, parvient à se faufiler plus facilement que moi à travers les broussailles. Les ronces lacèrent les parties découvertes de mon corps, agrippent mes vêtements. Les branches nues se prennent dans mes cheveux, arrachant des mèches de mon chignon.

Enfin, entre deux taillis, apparaît un mur en partie effondré. Mon compagnon m’aide à franchir l’assemblage instable de pierres verdies par la mousse et envahies par le lierre. Par-delà s’étend une salle jadis dallée, encombrée par quelques éboulis et une végétation clairsemée. Les autres parois ont été mieux traitées par les siècles. Je contemple avec étonnement le portail béant, les fenêtres en ogive et les vestiges d’une voûte à présent disparue. Même si mes connaissances en architecture médiévale restent limitées, je reconnais les ruines d’une ancienne chapelle. Plus encore, un bâtiment similaire à celui qui se dresse au seuil des marais. Imbach savait-il qu’il existait ? Plus personne ne peut répondre à cette question depuis l’incendie.

Je me laisse tomber sur le sol, épuisée. Même s’il fait jour, les branches qui forment comme une arche verte au-dessus de nous plongent la salle dans une semi-pénombre. Charles s’assoit à côté de moi, les bras appuyés sur ses genoux repliés, la tête pendante pendant qu’il s’efforce lui aussi de reprendre haleine.

— Je suis désolée.

Ma voix n’est qu’un souffle, mais le jeune homme l’entend malgré tout. Il hausse les épaules :

— Vous n’y êtes pour rien. Ils ne sont qu’un ramassis d’hypocrites. Ou de crétins qui se sont laissé manipuler.

Je me tourne vers lui, observant son profil dans les clairs-obscurs :

— Je peux comprendre les raisons qui ont poussé Éva à tuer ma cousine, et même votre oncle et votre tante, puisqu’ils ont couvert la situation. L’incendie de la Garette visait à faire disparaître des preuves. Mais Marthe ?

Charles soupire, les yeux braqués droit devant lui :

— Ma tante était sa meilleure amie depuis leur enfance. Elles sont restées inséparables, même quand Marguerite a épousé mon oncle et qu’elle est devenue une notable… Il n’a pas dû être trop difficile de lui monter la tête. Tout le monde l’a entendue nous insulter après la messe. Ce meurtre a pour but de vous incriminer… et moi aussi, par la même occasion.

— Vous pensez qu’Eva Rochère l’a fait elle-même ?

— C’est peu probable. Et même si c'est le cas, elle n’a sans doute pas agi seule.

— Est-ce que vous la connaissez bien ?

Le jeune homme garde le silence un moment, avant de répondre :

— C’est le genre de personne que vous croyez connaître, parce qu’elle fait partie du paysage. Mais quand vous y réfléchissez… vous vous rendez compte que vous savez peu de choses de sa vie. Elle a perdu sa mère très tôt. Son père ne possédait pas de terre ; il travaillait comme ouvrier agricole et avait la réputation d’être un peu lent d’esprit. En fait, il était surtout porté sur la bouteille. Comme lui, Éva a toujours travaillé chez les autres. Elle se glissait dans les ombres, ne parlait pas beaucoup… Elle était trop pauvre pour représenter un parti acceptable même pour les cultivateurs les plus modestes. Lorsque les Allemands sont arrivés, elle avait déjà vingt-six ans…

Si Éva n’avait pas commis des actes aussi sordides, j’aurais eu pitié d’elle. Je suppose que dans ce coin reculé, une femme qui n’a pas trouvé de mari avant ses vingt-cinq ans perd tout droit d’exister, reléguée au statut de vieille fille, un sort plus infamant encore si elle ne possède rien. Je peux comprendre la frustration que cette situation engendre ; même si je ne fêterai Saint-Catherine que dans deux ans, j’entends ce que mes collègues murmurent déjà à mon sujet. Quand le sergent Hahn s’est intéressé à elle et a discerné une femme désirable sous le foulard pourpre, elle a dû se sentir vivante pour la première fois de sa triste vie. Armance, en provoquant la mort de son amant, l’a fait retomber dans la pénombre où elle se débattait.

Eva Rochère a dû passer des années à ronger le piédestal sur lequel se dressait la cousine, à recruter des complices, peut-être. Je repense à la disparition du corps d’Armance, à la photo dans le cercueil, à la silhouette qui nous surveillait… Mes yeux s’élargissent sous l’effet d’une révélation soudaine :

— Vous croyez que Castanier en fait partie ?

— C’est fort probable. Tout comme elle, c’est une figure familière, dont personne ne se méfie. Il a pu lui servir d’espion… voire d'homme de main. Par contre, j’ai du mal à croire qu’il ait pu commettre des actes plus graves.

Je fronce les sourcils, avant de secouer la tête :

— Je n’en suis pas si sûre. Si votre père n’avait pas trouvé ces photos, est-ce que vous auriez soupçonné Eva Rochère ?

Son silence suffit à trahir sa pensée.

En soupirant, je ramène mes jambes contre ma poitrine pour adopter la même position que mon compagnon. Nous demeurons un long moment muets, à écouter les bruits qui nous environnent : le vent dans les branches, les grincements du bois et les cris désolés de quelques oiseaux. Nous n’entendons aucune clameur qui annoncerait l’approche de la meute hostile. J'appuie mon menton sur mes genoux ; mes paupières retombent sur mes yeux. L’endroit sent la terre, l’humus, les champignons, la verdure. Ces odeurs sylvestres contrastent avec celles du marais. Elles me paraissent familières, rassurantes, comme si une portion de monde ordinaire avait triomphé du marais.


Texte publié par Beatrix, 9 avril 2022 à 23h48
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