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tome 1, Chapitre 53 « Les survivants » tome 1, Chapitre 53

Quand Charles descend de la camionnette, ses gestes lents et tâtonnants rappellent ceux d’un vieillard. La cendre qui blanchit sa chevelure et sa barbe rendent l’illusion plus complète encore. Je suis ses pas traînants jusqu’à la porte de l’excentrique demeure.

La maison des Ferrand a plongé dans l’obscurité et la solitude. L’entrée de service, sur le côté de la bâtisse, donne sur l’office : une pièce étroite encombrée d’un côté par deux grands buffets de bois sombre, et par des étagères de l’autre. Il y règne une odeur d’encaustique, d’épices et de savon noir, mais aussi une odeur de brûlé, différente de celle d’un feu de cheminée. Elle semble plus âcre, plus piquante, avec des accents de pierre surchauffée. Je regarde autour de moi, prête à voir une fumée suspecte se dégager… avant de m’apercevoir que les relents de l’incendie imprègnent toujours notre peau et nos vêtements.

— Vous devriez vous laver.

Le jeune homme me fixe avec des yeux vides, comme s’il ne comprenait pas tout à fait mes paroles. Je réprime un soupir.

— Je vais allumer…

Alors que je me dirige vers l’interrupteur, la main de Charles attrape mon poignet :

— Non.

Je m’applique à déchiffrer son expression dans la pénombre. Au-delà de la douleur, une peur diffuse crispe ses traits. Même si mon premier réflexe est de lui donner raison, je me reprends vite : l’un de nous deux doit garder l’esprit lucide ; je suis en meilleure position que lui pour cela.

— Tout le monde peut voir que nous sommes là ! Votre camionnette est garée devant la maison.

Devant cette logique ordinaire, il secoue la tête, comme pour s’éclaircir les idées, et allume lui-même l’office. Une lumière crue surgit d’une simple ampoule au-dessus de nous.

La porte au fond de la pièce donne sur la cuisine, un espace vaste occupé en son centre par une immense table de bois, qui jure avec la cuisinière moderne. Les batteries de casseroles et d’ustensiles qui pendent à des crochets brillent sourdement le long des murs. D’habitude, les cuisines représentent le cœur des maisons, un lieu accueillant et généreux, mais celle-ci me met mal à l’aise par son silence et sa froideur. Sommes-nous condamnés, par une ironie tragique, à loger dans les demeures des morts ?

Un frisson me parcourt ; de façon paradoxale, il m’arrache à ma torpeur. Je me tourne vers Charles :

— Y a-t-il une chambre d’ami… un endroit où nous pourrions nous installer sans déranger les affaires de… enfin…

Malgré mon embarras, il saisit ma question.

— À l’étage, à côté de la chambre de tante Marguerite. Vous pouvez l’occuper si vous le souhaitez. Il y a même un cabinet de toilette…

— Et vous ?

— Il y en a d’autres, sous les combles. Elles ont été prévues pour les domestiques, mais Marianne ne vit pas là. Elles sont libres.

Je secoue la tête, les lèvres serrées :

— Non, vous prendrez la chambre d’ami. Vous avez besoin de repos, plus que moi.

— Je ne peux pas vous laisser seule là-haut.

— Je serai tout aussi seule dans la chambre d’ami !

Pendant un instant, nos regards s’affrontent, puis il baisse les yeux et passe une main dans ses cheveux pour en ôter la cendre.

— C’est absurde… marmonne-t-il.

Oui, ça l’est, et je m’en rends compte… mais parfois, il vaut mieux se cramponner aux détails les plus infimes et les plus ridicules si l’on veut s’empêcher de sombrer. Je lui offre un sourire tremblant :

— Écoutez… Nous pouvons profiter de la salle d’eau chacun notre tour, puis nous monterons tous les deux dans les mansardes. Au moins, nous serons au même étage. J’espère qu’il y a des lits…

— Je crois bien. Par contre, il va falloir prendre des draps et des couvertures.

— Vous savez où ils se trouvent ?

Il me lance un regard absent puis fronce les sourcils :

— Dans la grande armoire de la lingerie…

Je m’efforce de garder toute ma patience face à son apathie. Le roc auquel je me suis raccrochée jusqu’alors s’est fendillé. C’est à mon tour, à présent, de prendre soin de lui, même si je n’ai que l’illusion de contrôler la situation.

— Pouvez-vous me montrer où se situe cette lingerie ? Cela me gêne un peu de fouiner partout dans une maison qui n’est pas la mienne… Même si… enfin, vous voyez.

Encore une fois, à son regard lointain, je devine que son esprit est ailleurs. Je choisis de ne pas insister :

— Tant pis… Et si vous alliez vérifier l’état des mansardes pendant que je cherche la lingerie ?

Charles opine et me guide vers le hall où se trouve l’escalier. Je le suis jusqu’au palier du premier étage, où nos chemins se divisent. Je pénètre alors dans un couloir sans fenêtres, bordé de part et d’autre par des portes closes. Elles semblent monter la garde dans une pénombre que même la lumière électrique ne peut dissiper. J’ouvre les battants les uns après les autres, sur des pièces aux volets fermés, où stagne une odeur de vieux bois et de tissus empoussiérés.

La première chambre que je découvre est celle de Gisèle, selon toute apparence. Une poupée de porcelaine trône sur la commode, comme si elle n’avait pas trouvé le cœur de s’en séparer. L’endroit demeure sobre, avec une tapisserie claire et florale et un mobilier délicat. La seconde dévoile un décor à l’opposé du précédent, avec ses tentures de velours, son couvre-lit à volants, son tapis épais aux motifs criards, sans oublier les bibelots clinquants sur toutes les surfaces visibles. Un parfum capiteux flotte encore dans l’air, une odeur trop lourde qui me décourage de rester plus longtemps dans la pièce, au risque d’attraper des maux de tête. Celle de Marguerite Ferrand, sans aucun doute. Le maire et son épouse faisaient, semble-t-il, chambre à part.

Celle du mari s’inscrit à l’opposé, mais se révèle aussi outrée, quoique dans un style résolument masculin : les murs entièrement plaqués de boiseries renferment des meubles plus carrés et massifs, un bureau à dessus de cuir et un fauteuil de même matière… Ici, c’est le tabac qui imprègne chaque surface et rend l’air irrespirable.

Je découvre avec soulagement la chambre d’ami, impersonnelle et d’une sobriété rassurante. Comme les autres pièces, elle montre des signes de décrépitude. Des lézardes parcourent le plafond blanc, la tapisserie bleue jaunit par endroit. À la Garette, les outrages du temps évoquaient la douce mélancolie des années qui s’enfuyaient. Là, ils prennent la forme d’une décrépitude larvée qui se dissimule sous des cache-misère.

Je n’aurais pas dû penser à la maison d’Armand Célestin. Le désastre resurgit dans mon esprit avec la violence d’un raz-de-marée… Je tombe assis sur le lit, tremblante. Les larmes longtemps contenues, celles que je ne me donnais pas le droit de verser devant Charles, inondent soudain mes joues.


Texte publié par Beatrix, 4 avril 2022 à 02h21
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