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Tome , Chapitre 49 « Un autre monde » Tome , Chapitre 49

Le jeune homme pose sur la table deux assiettes de grès et deux gobelets d’étain, ainsi que des couverts. Il sort un moment pour revenir avec une bouteille de vin :

— Autant que cela ressemble à un véritable repas… »

Le liquide rouge coule dans les timbales ; contre toute attente, il ne s’agit pas d’une abominable piquette, mais d’un cru local assez honnête. Les haricots au jambon me semblent savoureux, même s’ils sont un peu trop salés. Nous terminons le repas en parlant de choses et d’autres, puis nous lavons la vaisselle ensemble dans une bassine de fer blanc. Quand tout est propre et rangé, nous nous asseyons pour discuter. Le peu que j’ai à raconter sur ma vie n’a rien de bien passionnant, mais Charles écoute avec attention, comme si j’avais fait le tour du monde ou découvert le vaccin contre la peste. Quant à lui, il me décrit le marécage. Pas celui des nappes noirâtres étouffées de végétation morte, des odeurs de décomposition et des secrets enfoui sous les couches de vase… mais celui des vastes étendues miroitantes et du bruissement des saules, des vols d’oiseaux d’eau qui tombent du ciel comme des escadrilles d’anges déchus, du chant des grenouilles et des libellules qui se pourchassent entre les roseaux. Celui que parcourt sa barque quand elle glisse sur les chenaux entre les affleurements de terre.

— Ce n’est pas la bonne saison, mais j'essaierai quand même de vous le montrer demain, déclare-t-il en conclusion.

Il laisse passer un temps de silence avant de poursuivre :

— Si cela vous intéresse…

— Bien sûr que cela m’intéresse !

Mon enthousiasme est un peu mitigé par les bâillements que je ne parviens plus à dissimuler. Charles ne peut réprimer un léger sourire :

— Mieux vaut dormir maintenant. Le jour viendra bien assez vite !

La perspective de me lever aux aurores ne m’enchante pas, mais je ne peux pas faire autrement que suivre le rythme de vie de mon hôte. Le jeune homme hésite un instant, un peu embarrassé, puis se dirige vers la porte :

— Bien, je vous laisse… vous préparer, me lance-t-il avant de disparaître derrière le battant.

Je suis tentée de me coucher toute habillée, autant par crainte du froid qui doit s’insinuer entre les planches que pour d’évidentes raisons de décence, mais mon corps épuisé réclame tout le confort que je peux lui offrir. Je finis par enfiler une épaisse chemise de nuit, par-dessus laquelle j’ajoute un cardigan de lainage. Je me doute que Charles doit dormir directement sous les couvertures, mais il a pris la peine de sortir des draps et une taie d’oreiller propres, soigneusement disposés sur le lit. Avec un sourire, je me mets à l’ouvrage pour préparer mon couchage.

Une fois je me suis glissée entre les draps, j’hésite à appeler Charles pour lui dire qu’il peut revenir. Cette pensée vient à peine de traverser mon esprit quand des coups résonnent sur la porte.

— Vous pouvez rentrer !

Un courant d’air froid s’engouffre avec lui dans la pièce. Je m’enfouis sous les couvertures, le visage vers le mur, pendant qu’il déplie le lit de camp et ôte ses souliers. L’une des lampes s’éteint ; l’autre est conservé en veilleuse. J’entends un froissement d'étoffe, puis une voix bourrue marmonne :

— Passez une bonne nuit !

— Vous aussi !

Mes paupières se ferment, mais mes sens restent à l’affût, dans ce lieu inhabituel. Les craquements du vieux bois, les clapotements de l’eau, le frémissement des branches se joignent en une mélopée sereine coupée par les cris des animaux, rares et mélancoliques. Par-dessus, je perçois la respiration de Charles et les grincements du lit de camp quand il se tourne et se retourne. Sans doute cherche-t-il lui aussi le sommeil. Se sent-il embarrassé par la situation ? Tourmenté par les drames qui s’accumulent au Palluet ? S’inquiète-t-il pour Célestin ?

En dépit de mes interrogations, mon corps succombe à un épuisement plus moral que physique. Je finis par sombrer dans un sommeil à peine troublé par des rêves ordinaires, qui s’enfuient dès que je rouvre les yeux.

Une aube argentée glisse ses doigts pâles par l’unique fenêtre de la cabane. Même si le feu couve derrière la grille du poêle, le froid matinal la transforme en glacière. Je me redresse avec effort, les paupières ensablées ; quand je me tourne vers le centre de la pièce, je constate que Charles a disparu et que le lit de camp a déjà été rangé. Une cafetière encore chaude et une tasse propre m’attendent sur la table.

Après une bonne dose d’un breuvage noir et serré, j’attrape mes vêtements gelés et je m’habille devant le poêle, en espérant que mon hôte ne rentrera pas de façon impromptue, qu’il prendra au moins la peine de frapper. Mes inquiétudes sont sans fondement. Une fois prête, je m’aventure enfin en dehors de la cabane, sur la terrasse de bois qui entoure toute la maisonnette. Elle se prolonge vers le ponton. C’est là que je trouve Charles, assis sur un tabouret, une canne à pêche entre les mains et un seau à proximité. Il me salue d’un signe de tête, absorbé dans sa tâche. Je m’avance pour m’arrêter à côté de lui, les bras serrés autour de mon manteau pour tenter de me garantir du vent frais qui cherche à le transpercer. Après être restée muette un long moment, j’éprouve le besoin de briser le silence :

— Vous vous y mettez tôt…

— Il le faut, pour avoir autre chose que des conserves. Vous pouvez en profiter pour faire un brin de toilette, si vous voulez. Il y a un broc et une bassine dans un coin de la pièce. Vous pouvez prendre de l’eau dans la citerne pour la faire chauffer. Elle se trouve sous le porche, à l’avant de la maison.

D’un geste du menton, il me désigne l’endroit. J’obtempère docilement. Au-dessus du tonneau qui sert à récupérer la pluie, un couvercle protège le contenu des impuretés. Je puise de l’eau avec une grande louche attachée au rebord par une chaîne pour la verser dans un récipient métallique que je place sur le réchaud. La toilette improvisée n’est pas désagréable, avec la chaleur du poêle et les odeurs de café qui perdurent dans la pièce. J’ai pris la peine d’emporter mon peigne et ma brosse à dents. Je termine de me préparer avant de rejoindre enfin Charles sur le ponton.

J’en profite pour regarder autour de moi et observer un paysage qui ne ressemble en rien au marécage qui entoure le Palluet... Au point que j'ai l'étrange impression d'avoir changé de monde.


Texte publié par Beatrix, 30 mars 2022 à 09h58
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