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Tome , Chapitre 47 « Voyage dans la nuit » Tome , Chapitre 47

Lors des premiers mètres, je peine à suivre Charles, ralentie par le poids de la valise. Il finit par me la prendre des mains, comme si elle ne pesait rien. Nous nous faufilons dans un chemin qui serpente entre un mur et une haie. Aux herbes folles qui l’envahissent, brunies et racornies par les premiers froids, il ne doit pas être souvent parcouru. Je suppose que c’est par là que passent les enfants qui font l’école buissonnière ou les maris qui rentrent un peu gris d’une visite chez un ami. Ou bien des personnes qui fomentent un mauvais coup… ou qui tentent d’en éviter, comme nous.

Pendant une éternité, nous poursuivons notre route. Je ne peux m’empêcher d’être impressionnée par l’aisance avec laquelle le jeune homme navigue au long de ces sentiers détournés. À sa place, je me serais déjà égarée quinze fois. Je ne possède pas le meilleur sens de l’orientation qui soit.

Enfin, après avoir traversé un bosquet, nous parvenons à une petite porte de bois profondément usée par les intempéries et à demi enfouie sous le lierre. Charles sort son couteau pour le glisser dans la fente entre le battant et le mur, pour soulever un loquet qui la ferme de l’autre côté. Nous devons baisser la tête pour la franchir. L’arrière de la maison du maire apparaît, énorme masse assoupie dans la pénombre grandissante, qui n’a jamais paru aussi ridicule que depuis que ses propriétaires ont disparu. Je doute que la frêle jeune fille qui doit en hériter y remette un jour les pieds.

— Vous avez l’habitude d’entrer par là ?

Charles hésite un peu avant de se retourner vers moi :

— Parfois, je viens manger avec Marianne, quand les temps sont trop durs. Tante Marguerite le savait… mais pas oncle Justin.

Je lui lance un regard surpris :

— Il ne vous appréciait pas ?

Il hausse les épaules :

— Il ne l’a jamais dit, mais il devait trouver que je n’étais pas à la hauteur des ambitions familiales. Et surtout… je n’acceptais pas ce qu’il avait couvert… Même s’il n’y avait pas participé, il se doutait de ce qui s’était passé. Malgré ça, il a protégé Armance et contribué à la blanchir de ses actions, autant comme collaboratrice que comme meurtrière d’Imbach et de ses hommes. Il savait que je le désapprouvais. Il pouvait le tolérer de son beau-frère, mais pas de son neveu… Surtout qu’à ses yeux, j’étais mal placé pour porter ce genre de jugement, puisque je m’étais compromis avec Armance.

Il soupire et hausse les épaules :

— Malgré tout, il reste… restait mon oncle. Quand j’étais enfant, il m’emmenait parfois en promenade. Quand il passait à la Garette, il avait toujours un cadeau pour moi. C’est l’image de lui que je préfère garder.

Après avoir contourné la maison, la camionnette apparaît. Elle semble intacte à première vue. Charles regarde autour de lui avant de s’avancer, puis me faire signe de le suivre. Il tire les clefs de ses poches pour déverrouiller l’arrière et y déposer la valise, au milieu d’un fouillis de pièces de bois et de caisses à moitié vides. Nous embarquons ensuite dans l’habitacle. Il doit s’y reprendre à deux fois pour faire démarrer le véhicule. Heureusement pour nous, le portail est resté ouvert ; nous nous engageons sur la route, dans les ultimes lueurs d’un jour moribond.

Mes yeux demeurent braqués vers l’extérieur, sur les dernières maisons du Palluet dont les lumières se dérobent derrière des volets clos, les champs avalés par la pénombre grandissante, puis le marais qui ne se trahit plus que par les odeurs d’eau stagnante qui montent dans le soir. À présent, plus moyen de retourner en arrière.

Charles garde le silence, tandis que je laisse mon regard errer sur le paysage qui s’assombrit de minute en minute. Il conduit presque au pas ; il n’a pas allumé les phares, par souci de discrétion. Comment il parvient-il à distinguer la route ? Est-ce par la force de l’habitude, ou possède-t-il la vision d’un animal nocturne ?

Enfin, la silhouette de la grange apparaît, une large tache obscure qui se découpe sur la masse noirâtre du ciel nuageux. À côté, je repère la forme plus petite de ma Juvaquatre. Je me demande, avec un pincement en cœur, si je pourrai la récupérer un jour. Tout me paraît si lointain que ma vie parisienne ressemble à un rêve illusoire. Mon congé s’arrête dans trois jours… Je n’y ai pas songé une seconde depuis que toute cette aventure tragique a débuté.

— Nous sommes arrivés.

La voix de Noual me sort de ma torpeur. Le moteur de la camionnette s’est tu.

— Ne bougez pas pour le moment, je vais chercher une lanterne.

La portière claque ; je reste seule avec ma respiration et les bruits ténus de la nuit. Enfin apparaît un petit fanal qui se balance au rythme d’un pas vigoureux. Charles décharge mon bagage de l’arrière du véhicule, avant de m’ouvrir :

— Vous pouvez descendre !

C’est avec difficulté que je m’extirpe du fauteuil et que je mets pied à terre. Je n’associe pas cet endroit aux souvenirs les plus agréables, entre ecchymoses et cauchemars. Rien qu’à y penser, les douleurs presque oubliées se réveillent.

Je m’attends à ce que Charles pénètre dans la grange, mais il la contourne pour gagner l’extrémité de l’avancée herbeuse. Là, un autre bâtiment, qui était passé complètement inaperçu à mes yeux, s’élève à mi-chemin entre terre et eau. La flamme tremblotante de la lanterne tire de l’obscurité une sorte de cabanon aux murs ajourés. L’entrée béante à l’arrière révèle qu’elle abrite un ponton, le long duquel est amarrée une barque large à fond plat.

Je la contemple avec incrédulité :

— Ne me dites pas que nous y allons en bateau !

— C’est la seule façon de s’y rendre, sauf à la saison sèche.

Charles prend ma main pour m’aider à enjamber à bord de l’embarcation, puis me tend la valise. Il attend que je me sois assise sur le banc pour monter à son tour. Après avoir détaché la barque, il saisit une longue perche à l’aide de laquelle il dirige l’embarcation vers la vaste étendue d’eau qui s’étend devant nous. Avec la lanterne accrochée à l’avant pour seule source de lumière, nous avançons dans une noirceur liquide où le ciel et l’eau se confondent.


Texte publié par Beatrix, 27 mars 2022 à 14h10
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