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tome 1, Chapitre 41 « Le sermon » tome 1, Chapitre 41

Les paroles du père Étienne montent et descendent comme des rafales de vent sur une forêt de têtes oscillantes.

— Ne sous-estimez jamais la puissance de la tentation ! Même quand nous cherchons à la fuir, elle vient nous chercher au plus profond de notre retraite ! Le malin envoyait ses succubes aux saints ermites qui trouvaient refuge au cœur du désert. Comment nous, qui marchons dans le siècle, pouvons-nous échapper à ses rets ? Nous sommes bien souvent tentés de critiquer les faiblesses de ceux qui nous entourent, au mépris de nos propres failles. Comment pouvons-nous prétendre renforcer la forteresse de notre voisin, quand la nôtre présente des murs fissurés ? Comment pourrions-nous empêcher un naufrage, quand notre propre barque prend l’eau ? Vous devez vous fortifier et dresser les murs solides de la nouvelle Jérusalem, et non les fondations branlantes de Sodome et Gomorrhe…

Est-ce que la tentation qu’évoque le curé a quelque chose à voir avec celle offerte par l’idole sensuelle du marécage ? Avec ses promesses nées d’un sacrifice abject ?

— Quand bien même vous seriez comme la semence tombée au bord de la route et germée sur le talus, il n’est jamais trop tard pour entrer dans la moisson du Seigneur ! Par contre, la semence qui tombe dans la fange stérile ne pourra jamais porter de fruit et nourrira la moisson du démon…

La voix du père Étienne vibre à la fin de ses phrases, mais je ne sais si c’est d’un accent désespéré ou théâtral. Est-il au fait des crimes qu’ont commis certains de ses paroissiens ? Feint-il chaque fois de les oublier, d’ignorer avec quelle hypocrisie certains de ses fidèles pénètrent dans son église ? Comme le docteur Laurent, Peyrac, Célestin et d’autres sans doute, il doit vivre avec ces rumeurs et ces vérités supposées qui hantent les consciences comme des remugles d’eau sale remontant à la surface… Cette bataille spirituelle a-t-elle un sens ? Pourquoi ne pas tout simplement laisser ces âmes assumer leur propre destinée ? Où peut-être est-ce ce qu’il fait, en essayant de sauver seulement celles qui ne se sont pas encore trop compromises…

Pour ma part, je ne sais ce que j’aurais fait à sa place et la direction que j’aurais prise, si j’étais née dans ce coin perdu et lugubre. Aurais-je suivi l’idole de pierre suintante ou la sainte nimbée d’or ? Ou me serais-je tenue à l’écart de l’une comme de l’autre, les deux faces d’une même pièce, toutes deux sorties d’une illusion et d’un mythe ?

Un mythe, vraiment ? Mon attention se reporte sur les fresques. Alors que les fidèles commencent à se lever pour communier, je me tourne vers Noual pour lui chuchoter :

— Est-ce que vous avez déjà entendu parler de ruines dans les marais ?

— De ruines ?

Ses yeux se plissent pensivement :

— À part la chapelle … et elle n’est pas vraiment en ruines, je ne vois pas…

Célestin, qui nous a écoutés, se penche vers nous :

— À ce propos, j’ai aperçu quelques notes à ce sujet dans les papiers d’Imbach. Il faudrait que je les retrouve...

Des regards offusqués nous foudroient, nous réduisant au silence. Nous quittons notre banc pour suivre docilement le mouvement, relégués tout au bout de la file. Après la communion, la messe se termine rapidement. Célestin attend le passage du maire pour le rejoindre. Il serre longuement la main de son beau-frère, tandis que Noual demeure un peu en retrait. Gisèle, les yeux hantés et les joues pâles, se cache derrière eux. Le jeune homme, qui doit avoir pitié de sa cousine, s'approche d'elle pour lui parler avec douceur :

— J’ai appris que tu allais partir…

— Ma valise est déjà dans la voiture, souffle-t-elle.

— C’est mieux comme ça… Ça te fera du bien de changer un peu d'air.

Gisèle opine avec résignation.

— Ce n’est que pour quelques jours, de toute façon, reprend Noual.

— Papa m’a dit que je reviendrai pour les obsèques… de maman…

Sa voix tremble et se brise. Je compatis de toute mon âme, même si la scène me rappelle qu’en dépit de la chaleur que Célestin et Noual me témoignent, je reste une étrangère.

Je préfère me placer en retrait pour ne pas empiéter sur leur intimité. Pendant qu'ils discutent à voix basse, j'examine les fresques sur l’autre mur du transept. La sainte et le serpent se regardent droit dans les yeux. Elle semble avoir grandi, au point d’atteindre la même taille que le gigantesque reptile. Là encore, elle tend les mains… peut-être cherche-t-elle à le convertir, comme dans certaines légendes, mais le monstre lève la tête avec défiance. Dans le tableau suivant, un ange apparaît dans le ciel, entre deux nuées, pour donner une lance rutilante à la femme aux cheveux d’or. La dernière image offre une représentation semblable à celle de l’église de Sainte-Madeleine : elle enfonce l'arme dans la gorge de l’animal. Celui-ci crache un sang vert qui se déverse sur les alentours.

Je m’étonne de ne pas trouver une conclusion, montrant le peuple en liesse autour de la sainte victorieuse. Tout semble s’être terminé à cet instant de mort, au cœur de terres ravagées qui n’ont jamais retrouvé leur fécondité. Comme si la femme et la bête avaient sombré ensemble dans les profondeurs des eaux stagnantes.

Enfin, je vois du coin de l’œil le maire et sa fille s’éloigner. Je reviens aussitôt auprès des deux hommes, pour me diriger en leur compagnie vers la sortie de l’édifice.

Le père Étienne se tient à côté de la porte et serre la main aux paroissiens qui quittent l’église. Quand nous arrivons à sa hauteur, il salue avec chaleur Célestin, puis son regard s’arrête sur Noual.

— Charles. Cela faisait longtemps. Je suis heureux de te revoir en ces lieux…

À son ton, dont il ne peut dissimuler la sécheresse, je ne suis pas certaine que cette affirmation soit sincère. Il n’y a pas qu’à Sainte-Madeleine qu’il fait figure de mouton noir, à ce qu'il semble.

— Vous savez pourquoi, mon père, répond-il d’une voix crispée. Passez une bonne journée.

Il se hâte de sortir ; Célestin allonge le pas pour le rattraper, pendant que l’attention du curé se reporte sur moi.


Texte publié par Beatrix, 21 mars 2022 à 22h20
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