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Tome , Chapitre 40 « L'église du Palluet » Tome , Chapitre 40

Moins de dix minutes plus tard, je descends les escaliers. J’ai choisi une tenue confortable : un pull-over, une jupe de lainage, des collants épais et une touche discrète de maquillage. J’ai tressé mes cheveux avant de les épingler autour de ma tête. Quelle que soit mon allure, de toute façon, je m’attends à des regards curieux ou suspicieux. Je ne suis pas là pour plaire à qui que ce soit.

Quand j’arrive dans la salle à manger, Noual et Célestin sont déjà assis à la table ; le parfum du thé apprécié par le vétéran affronte l’arôme du café de l’homme du marais. Par contre, ils portent la même attention à de grandes tartines beurrées couvertes de confiture. Ils m’accueillent d’un sourire ; je m’installe devant une tasse vide.

Marianne s’avance aussitôt vers moi :

— Thé ou café, mademoiselle Chaveau ?

Après une nuit aussi difficile, la réponse s’impose d’elle-même :

— Café, s’il vous plaît.

En la voyant saisir la cafetière, j’ajoute aussitôt, avec une pointe d’embarras

— Je peux me servir !

— Allons, je suis là pour ça ! Vous voulez du lait, du sucre ?

— Elle le prend noir, glisse Noual en me lançant un coup d’œil complice.

Il me faut un moment pour me rappeler notre rencontre dans le café de Sainte-Madeleine. Son offre de compagnie… Ses premières confidences. Quelque chose dans le regard qu’il tourne vers moi évoque comme une promesse, celle de m’en dire plus. Plus tard, sans doute, quand nous ne serons plus sous les yeux bienveillants, mais curieux du maître de maison.

Le petit déjeuner se déroule en silence. Célestin évite de me demander si j’ai bien dormi ; Noual a dû l’informer des événements de la nuit. Fort heureusement, ces images horribles ne m’ont pas coupé l’appétit. C’est avec regret que j’avale la dernière bouchée de pain grillé et la dernière goutte de café.

C’est bientôt l’heure de nous mettre en route. Le vétéran a calculé le moment de notre départ pour que nous arrivions juste à l’heure de la masse, afin d’entrer dans l’église quand la plupart des paroissiens seront déjà installés, mais avant le début de la célébration.

Tandis que nous avançons le long de la rue principale, je laisse libre cours à la curiosité :

— Est-ce que tous les gens du village vont à la messe ?

— Pour la plus grande part, oui. Je dirais… les deux tiers.

Je regarde autour de moi ; quelques petits groupes empruntent la même direction que nous, en nous lançant des coups d’œil à la dérobée.

— Parmi les absents, certains sont des esprits fort, poursuit Célestin. D’autres sont trop vieux, trop jeunes, malades ou occupés par d’autres nécessités…

Je me demande si l’assemblée des fidèles qui convergent vers l’église est la même que celle qui se rend dans le marécage pour déposer des offrandes devant la femme au serpent… ou si ce sont ces réfractaires qui constituent les membres de ce culte parallèle au cœur de toute cette étrange histoire.

Les deux battants de la porte s’ouvrent largement sur une allée centrale noyée d’ombre. Dès que nous entrons, l’intérieur me frappe immédiatement par sa richesse décorative : si les vitraux se résument à de simples grisailles, des fresques colorées courent sur les murs. Elles évoquent la vie de Sainte-Madeleine du Marais, avec un style à la fois naïf et élégant qui trahit l’ancienneté de ces représentations.

Après nous être signés, nous gagnons un espace libre vers l’arrière de la nef, sous le regard pesant des villageois déjà présents. Pour ne pas subir le poids de ces yeux curieux ou hostiles, je contemple l’autel surmonté d’un retable, qui explose de teintes vives. Ici aussi, à la droite du Christ, la sainte se dresse, coiffée, vêtue et armée d’or. Mon attention s’attarde sur sa bouche couleur de sang et sa peau d’une pâleur de marbre, sur le vert vibrant du serpent qui se tord sous sa lance… La voûte au-dessus de cœur figure un ciel constellé d’étoile. Juché sur une tribune, un petit orgue domine l’espace intérieur dans une envolée de tubes brillants. Pourquoi tant de richesses dans une simple église de campagne ? Est-ce pour tenir tête à la statue du marais ?

Je me glisse entre Célestin et Noual, qui méprisent superbement les coups d’œil et les chuchotements dont nous faisons l’objet. Personne n’occupe les places proches de nous. Je me demande s’il s’agit d’un hasard, ou si nous sommes considérés comme des pestiférés. Des accords à la justesse approximative s’élèvent, annonçant le début de la messe. En tendant le cou, je peux apercevoir au premier rang le maire, arborant un brassard noir, à côté de sa fille. Après tout, Noual et Célestin sont de sa famille… Pourquoi les reléguer aussi loin ? À moins, bien sûr, qu’ils ne l’aient décidé ainsi, mais je n’y crois pas vraiment.

Le père Étienne fait son entrée, dans son aube blanche, suivi des trois enfants de chœur à l’expression exagérément solennelle. La chorale, constituée d’une poignée de bigotes, déraille à chaque note ou presque. Je ne parviens jamais à me concentrer sur le déroulement de la messe ; cette fois, je n’essaye même pas. Je suis le mouvement quand l’assemblée se lève et s’assoit, je prononce du bout des lèvres les réponses attendues. Aux regards curieux ou hostiles que nous lancent une bonne partie des fidèles, je ne suis pas la seule à manquer d’assiduité.

Mes yeux errent sur les fresques de notre côté du transept : elles narrent le début de l’histoire de Sainte-Madeleine. Les premières images illustrent les ravages causés par le serpent. Il est représenté grand comme une île et couvert de végétation. Je parviens à comprendre qu’il a créé le marais en avalant la terre et en la recrachant sous la forme d’une vase stérile. Le paysage autour du monstre est hérissé de décombres, dominés par des pans de murs percés de fenêtres en ogives qui me rappellent la cathédrale en ruine dans mon rêve. Un long frisson parcourt mon dos. La nausée qui me saisit m’oblige à plaquer une main sur ma bouche.

— Est-ce que vous allez bien ? me chuchote Célestin.

J’opine en silence, en attendant que le malaise passe. Les panneaux suivants me paraissent moins choquants, malgré la cohorte des villageois en train de fuir avec chariots et baluchons, la mine affligée. Le troisième tableau montre l’arrivée de la sainte, juchée sur un âne et nimbée d’or. Ses paumes levées symbolisent le discours qu’elle tient à la communauté ravagée, qui refuse de la croire et détourne les yeux, même si elle porte la parole du Seigneur.

Avidement, j’examine chaque détail, en espérant y trouver des réponses.

La voix du père Étienne m’arrache à ma contemplation ; il est monté dans la chaire ouvragée pour délivrer son sermon. Les regards se désintéressent de nous pour rendre au célébrant l’attention qu’elle aurait dû lui consacrer sans partage.


Texte publié par Beatrix, 20 mars 2022 à 23h41
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