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Tome , Chapitre 38 « Une nouvelle résolution » Tome , Chapitre 38

Noual se tend :

— Si cela arrive, tu partiras d’ici et tu n’auras pas ton mot à dire !

Célestin lève les yeux au ciel :

— Voyez comme on me commande ! déclare-t-il avec une lueur amusée dans le regard. Apprends, jeune homme, que je n’ai pas fui devant les bombes allemandes, je ne vais pas le faire face à quelques villageois malveillants !

Il retrouve aussitôt son sérieux et poursuit

— En toute honnêteté, mademoiselle Chaveau, je ne peux vous empêcher de suivre cette voie. Qui sait… peut-être vous montrerez-vous persuasive auprès de la maréchaussée. Mais je crains que cela ne finisse par retomber sur vous. Certes, le trou dans votre réservoir parle de lui-même, mais je doute que les objets soient restés sur le lit de votre cousine. Et s’ils y sont encore, il vous faudra expliquer la présence du médaillon de Marguerite.

Une nouvelle sueur froide s’empare de moi :

— Vous pensez… que je risque d’être incriminée ? Alors même que je n’ai aucun mobile ?

— Ne vous inquiétez pas, grommelle Noual, il y a des personnes dans le village qui vous en trouveront très vite…

Je veux bien le croire. Autant tout mettre sur le dos de l’étrangère, plutôt que d’ouvrir le sac de nœuds des disparitions du marais. Après tout, le reste du monde a détourné les yeux : le maire, le docteur, l’instituteur…

Soudain, une question me vient à l’esprit :

— Et le père Étienne… Comment réagit-il à tout cela ?

Célestin réfléchit un instant, avant de répondre enfin :

— J’ignore ce qui se passe dans sa tête, mais il essaye de garder ses brebis sur la bonne voie. Sans jamais s'exprimer clairement… mais je suppose que lorsque l’on connaît le contexte, ses sous-entendus ne sont pas très difficiles à comprendre.

Je me tourne instinctivement vers Noual, afin de prendre aussi son avis, mais il hausse les épaules :

— Cela fait si longtemps que je ne suis pas allé à la messe que je serais bien incapable de vous dire ce qu’il en est…

— Raison de plus pour y paraître demain, déclare le vétéran. Cela nous permettra de mieux saisir l’ambiance qui règne ici… Vous nous accompagnerez, cela va de soi. Je préfère que vous ne vous éloigniez pas de nous, étant donné les circonstances.

Il jette un coup d’œil pétillant vers le jeune homme à la mine renfrognée :

— Il va sans dire que je ne me sentirai pas de taille à défendre mademoiselle Chaveau, si quoi que ce soit devait arriver…

— Je n’ai pas dit non, proteste Noual.

— Tu n’as pas dit oui non plus.

— Tu sais bien que je viendrai !

Encore une fois, leur familiarité m’arrache un petit sourire. Je dois avouer que leur attitude protectrice me réconforte. Par moment, je me demande si je ne me laisse pas abuser par leur gentillesse… Peut-être possèdent-ils leur part d’ombre et de choses cachées. Malgré tout, je n’ai pas envie de me méfier de tout le monde. J’ai besoin d’un havre de paix où je peux oublier les actes d’intimidations et les paroles condescendantes.

En voyant mon visage se fermer, Noual tourne vers moi un regard préoccupé :

— Si vous voulez quitter Le Palluet, il sera toujours temps. Nous ne vous en voudrons pas !

— Je le sais… mais si je ne parviens pas à comprendre, cela me hantera toute ma vie.

Même s’il se tait, je lis dans son expression que cela ne lui paraît pas une raison suffisante.

— Laissez-moi encore quelques jours, et si je me sens trop en danger, je vous promets de ne pas insister…

À mes propres oreilles, ma voix sonne comme celle d’une écolière, faible et timide, très éloignée de la résolution que je souhaite montrer. Le silence s’attarde un peu trop pour mon confort… mais enfin, Célestin le brise :

— Je vous comprends. C’est une raison de plus pour que vous restiez loger ici. Nous serons ravis de bénéficier un peu plus de votre compagnie.

— Merci…

Même à travers de cet unique mot, je peine à dissimuler mon trouble. Je déteste cette émotivité qui me fait monter les larmes aux yeux, pour une simple invitation.

— Ne tardez pas trop à vous coucher, reprend-il. Vous tombez de fatigue. Nous devons nous lever tôt, demain, si nous voulons arriver à l’heure.

Après avoir aidé Célestin à débarrasser, je souhaite le bonsoir aux deux hommes avant de regagner ma chambre. Après une toilette rapide, je me glisse avec soulagement dans le lit large et confortable, dont les draps sentent le savon noir et la verveine. Après la petite pièce lourde de souvenirs et du parfum d’Armance, celle-ci me paraît d’une bienveillante neutralité. Au moins, ici, aucun cauchemar ne me menacera…

Bien sûr, c’est trop en demander.

Une fois encore, la nuit me transporte dans le marais. La brume s’écarte devant moi pour m’indiquer la route, dans cette étendue sans chemin, où n’existe aucune vraie limite entre la terre et l’eau. Je progresse toujours plus profondément entre les nappes liquides et les champs de joncs grisâtres, dont les chefs emplumés dodelinent en une danse lugubre. Peu à peu, l’air stagnant aux relents de décomposition se charge d’une nouvelle fragrance, un mélange de fleurs et de musc… celle d’Armance.

Une silhouette se dessine entre les volutes blanchâtres : elle se tient debout sur la terre ferme, dans sa robe rouge détrempée et maculée de vase, la tête baissée et les pieds nus. Ses longs cheveux noirs masquent son visage. À mon approche, elle se redresse et lève ses mains blafardes pour écarter ce voile sombre et visqueux. Cette fois, cette face distendue et décolorée, barrée par un sourire grotesque, n’est plus celle d’Armance…

C’est la mienne.

Pendant un moment, je reste immobile, figée par l’horreur et l’incompréhension. Quelqu’un hurle ; ce n’est que quand je sens ma gorge se déchirer que je m'aperçois que c’est moi. Peu à peu, le cri se transforme en sanglots. Mes jambes se dérobent ; je tombe à genoux sur le sol spongieux, les mains plaquées sur mes yeux pour ne plus voir ce terrible spectacle. Je devrais me lever, fuir, mais mon corps refuse de m’obéir, comme si le marais – ou la créature en face de moi – drainait toutes mes forces.

Une voix s’élève soudain, rauque, grinçante, teintée d’un accent de triomphe malsain :

— Tu penses encore que nous n’avons rien en commun ? Réfléchis un peu ! Pourquoi le cadavre de ta cousine a-t-il disparu quand tu es arrivée ? Tu es assez naïve pour croire que tu es réelle ? Que tu es toi et seulement toi ? Peut-être que tes souvenirs t’ont trompée… et que tu n’as jamais existé autrement que comme un reflet dans le miroir d’Armance !


Texte publié par Beatrix, 4 mars 2022 à 09h17
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