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Tome , Chapitre 37 « Une situation inextricable » Tome , Chapitre 37

NdA : J'ai dû réécrire les chapitres 37, 38 et 39, d'où ce retard de publication. Désolée pour la pause et bonne lecture ! :)


Le repas est simple : un potage, du poulet rôti, du pain à la mie brune et serrée, des pommes automnales. Le tout est servi dans la salle à manger, une pièce vaste et claire à l’arrière de la maison, qui donne sur un jardinet bien tenu. Noual insiste pour aider Célestin, qui proteste avec bonhomie. Les deux hommes me semblent très proches. Cela ne paraît pas si étonnant : près tout, ils appartiennent, au moins de façon collatérale, à la même famille. Ils tentent l’un comme l’autre de se montrer naturels, sans doute en raison de ma présence, mais ils retombent par moment dans un silence pensif. La mort de leur belle-sœur et tante doit revenir les hanter. Je me place alors en retrait et attends qu’ils se soient repris avant de poursuivre la discussion. Au bout d’un moment, Noual aborde le sujet des objets abandonnés sur mon lit par une mystérieuse personne :

— Je ne comprends pas vraiment ce que cherche celui qui a organisé cette mise en scène. Je ne vois pas ce qu’il gagne à effrayer mademoiselle Chaveau…

— Est-ce que vous avez touché à quelque chose ?

Je secoue négativement la tête :

— Non. Nous nous sommes contentés de regarder.

— Bien. Charles, tu es bien sûr que c’était le médaillon de Marguerite ?

— Ça ne fait aucun doute, affirme le jeune homme. L’émail était ébréché sur l’un des pétales, juste en haut de la fleur. La personne qui l’a déposé a dû le prendre sur le corps de tante Marguerite.

Il mord à pleines dents dans une pomme, sans se donner la peine de la peler.

— Cela ne signifie pas forcément qu’elle est directement impliquée dans son… sa mort, remarqua le vétéran. Elle a peut-être saisi cette opportunité pour effrayer mademoiselle Chaveau…

— Pour quoi faire ? Qui pourrait-elle menacer ?

Ma main se crispe sur le manche du couteau.

— Je ne sais pas ce qu’on attend de moi. J’ai l’impression que celui qui manigance tout ça me mène là où il le veut, comme si j’étais une marionnette. Qu’il essaye de me retenir ici à toute fin, et qu’en même temps, il cherche à me terrifier. Je ne vois pas ce que je viens faire dans tout cela… Je ne suis qu’une étrangère.

Soudain, une pensée atroce m'envahit. Je repose le fruit à demi épluché :

— Je n’aurais jamais dû faire ouvrir le cercueil… Si je n’avais pas pris l’indice qui s’y trouvait, votre belle-sœur serait toujours en vie !

Mes mains tremblantes se lèvent vers mon visage, pour cacher mon angoisse, ma honte, ma peur diffuse de faire d’autres dégâts… mais quelqu’un saisit mon poignet. Quand je me tourne, je croise le regard doux et compréhensif de Célestin. Je n’ai jamais prêté vraiment attention à ses yeux, si ce n’est la lueur vive et intelligente qui les anime. Il possède des iris d’une chaude couleur noisette, avec, au cœur de l’un d’eux, une paillette de rouille.

— Vous n’y êtes pour rien, mademoiselle Chaveau. Qu’est-ce qui vous a poussé à examiner l'intérieur du cercueil ?

La bouche sèche comme un os, je m’efforce de déglutir :

— C’est le cantonnier… Il est venu me prévenir que le corps d’Armance avait disparu, et…

Je me tais brutalement, quand l’attitude bizarre de Castanier me revient en mémoire.

— Il nous surveillait, lorsque nous sommes rentrés de chez Armance. Quand il a vu que je l’avais repéré, il s’est enfui. J’ai tenté de le suivre, mais il m’a semée…

— Vous avez fait cela ?

Les sourcils de vétéran se froncent. Il se tourne vers Noual :

— Tu ne l’as pas empêchée ?

— C’était en plein jour, au cœur du village… et elle s'est arrêtée avant que je la perde du regard.

— Tout de même, ce n’est pas très prudent, par les temps qui courent.

Le grand barbu affiche un air penaud d’enfant pris en faute :

— Tu as raison. Je devais avoir la tête ailleurs…

L’expression de Célestin se radoucit. Il laisse échapper un soupir :

— Je mentirais en disant que l’ambiance du Palluet a été un jour insouciante. Mais enfin, fût un temps, nous pouvons nous y sentir en sécurité. Depuis la guerre, tout a changé… mais je n’avais pas imaginé à quel point.

L’horloge du salon sonne huit heures. Elle me fait l’effet d’un glas miniature, qui souligne la tragédie que le vétéran vient d’évoquer.

— Justin conduira Gisèle à la gare de Sainte-Madeleine, demain, après la messe, reprend Célestin. Je dois avouer que cette décision me rassure. Si vous le souhaitez, vous pouvez les accompagner…

Ce n’est pas la première proposition de ce type que j’ai reçue de sa part et de Noual. Je reconnais que la perspective de retrouver le confort et la sécurité de mon petit appartement parisien me paraît soudain très tentante. Le regard du jeune homme me fixe avec gravité ; après tout ce qu’il m’a révélé, sans doute s’attend-il à ce que j’accepte.

Je tourne ma serviette entre mes doigts, pensive. Il serait facile, raisonnable de profiter de l’occasion, mais je me trouve dans l’incapacité de répondre. Je peine à comprendre ce qui me retient ainsi… Peut-être est-ce de l’entêtement, un refus de rendre les armes, en dépit des menaces et des actes de malveillance… Peut-être est-ce juste ma curiosité qui ne supporte pas de rester inassouvie. Je ne saurais le dire. Malgré tout, je ne veux pas donner une image d’inconscience :

— Ce sera volontiers, mais pas pour prendre le train.

Je relève la tête avec détermination :

— Je me présenterai à la gendarmerie pour porter plainte ! Après tout, on m'a tiré dessus, et quelqu'un s'est introduit dans le logis que j’occupais pour se livrer à cette odieuse mascarade. Il y a amplement matière ! Sans compter le vol du corps d’Armance !

— Je vous comprends, mademoiselle Chaveau, répond Célestin d’un ton attristé. Mais je ne pense pas qu’il y ait grande chose à attendre. Les gendarmes sont passés chez Justin ; ils ont classé la mort de Marguerite comme accidentelle. Les marais sont dangereux… elle s’est trop approchée de l’eau et a glissé. Elle n’a pas réussi à remonter sur la berge…

— Dans un endroit où elle avait pied ? s’étonne Noual.

Il secoue lentement la tête, comme si la situation le dépassait. Je sens mes yeux s’écarquiller :

— Mais enfin, ça n’a pas de sens !

— Il faut que vous compreniez, mademoiselle Chaveau, que le Palluet constitue un lieu à part dans la région. La gendarmerie ne se mêle pas de ce qui s’y passe. Même son propre garde champêtre se garde bien de ne pas mettre le nez là où résident les plus sombres secrets…

Son visage se crispe brièvement :

— Je sais ce que vous allez dire : nous devrions faire remonter nos plaintes au chef-lieu du département. Mais nous ne sommes qu’une bourgade reculée, dont même les notables font figure de paysans crottés pour l’élite citadine. Malgré tout, Justin ne lâchera pas l’affaire… et je le soutiendrai, autant que possible. Mais cela prendra du temps, et je ne peux écarter la possibilité que cela se retourne contre moi…


Texte publié par Beatrix, 28 février 2022 à 21h48
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