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Tome , Chapitre 34 « Une silhouette sous l'averse » Tome , Chapitre 34

Quand j’émerge de la chambre, Noual me prend la valise des mains. Il attend derrière moi pendant que je cherche mes clefs pour verrouiller la porte. Je me concentre sur chacun de mes gestes, afin de détourner mes pensées des images terribles qui tournent dans mon l’esprit : celle du cadavre d’Armance, tel qu’il est apparu dans mes rêves, en train de maintenir dans l’eau le corps de la malheureuse Marguerite… Mon malaise s’atténue dès que nous sortons à l’air libre, même si l’obscurité commence à descendre et que la pluie tombe toujours. La rue s’est vidée de toute vie. Aussi, quand une silhouette surgit à côté de nous, je sursaute et m’arrête si brusquement que Noual manque de me heurter. Malgré le peu de lumière ambiante, je distingue les traits d’Eva Rochère, qui me regarde avec perplexité.

— Mademoiselle Chaveau… Vous partez ?

— Non, je ne quitte pas le village, mais… il y a une fuite dans la maison et je vais loger chez monsieur Célestin le temps que monsieur Noual puisse repérer d’où vient le problème.

Les yeux sombres et pénétrants d’Eva me fixent, indéchiffrables comme à l’accoutumée, avant de s’attarder d’une façon un peu trop appuyée sur le jeune homme. Ce n'est pas le meilleur des prétextes, mais elle se contente de hausser les épaules, avec un petit sourire qui suggère une tout autre explication.

— Je passais faire un peu de ménage pour vous, mais je pense que ce ne sera pas la peine ?

— Non, je vous remercie.

Elle opine avant de s’éloigner. J’éprouve un mélange de gêne et d’humiliation en songeant à ce qu’elle a pu imaginer. Tout comme moi, Noual suit la femme des yeux tandis qu’elle disparaît dans la courbe de la rue. Est-ce qu'il a saisi les mêmes allusions que moi ?

— Venez, lance-t-il d’une voix étouffée.

Nous repartons en silence vers la Garette. La pluie s’intensifie ; le feutre de mon chapeau s’alourdit d’eau. J’aurais dû prendre un parapluie, mais il est trop tard à présent pour faire demi-tour. Je m’arrête et lève la main pour essuyer mon visage. Soudain, mon regard accroche une silhouette à l'angle d'un bâtiment, qui s’efface dès qu’elle me voit l’observer. Noual se tourne vers moi :

— Que se passe-t-il ?

— Quelqu’un nous épiait…

— Nous sommes en pleine rue et nous ne faisons rien de secret !

— Je sais…

J'inspire profondément pour me donner du courage :

— Attendez-moi !

Ma réaction peut paraître stupide, mais si cette personne est si pressée de se dérober, elle ne se retournera pas contre moi… du moins, c'est ce que j'espère. Je marche à pas rapide vers une allée étriquée entre deux maisons. Au-delà des habitations, elle se poursuit entre deux murs, un peu trop hauts pour être aisément escaladés. À moins que notre espion ne possède l’agilité d’un singe, il est peu probable qu’il puisse fuir cet étroit couloir. Comme je m’y attendais, malgré la pluie et la pénombre grandissante, j’aperçois une silhouette qui s'éloigne à la hâte. Celle d’un homme, de toute évidence, de taille râblée et coiffé d’une casquette. Quand j’accélère pour le rattraper, il se tourne pour regarder par-dessus son épaule… Je reconnais alors Antoine Castanier.

Le cantonnier allonge encore le pas et s’évanouit à la sortie de l’allée, qui donne sur un vaste espace planté d’herbe jaunie et de quelques bosquets faméliques. Je parcours le terrain des yeux, à la recherche du fuyard, mais pas moyen de savoir dans quelle direction il a bien pu partir. La pluie s’intensifie ; elle me transperce jusqu’aux os. Mes poings se crispent sous l’effet de la frustration. Castanier ne m’avait pas fait l’effet de quelqu’un de sournois. Qu’est-ce qui peut le conduire à se comporter de la sorte ? À moins que son attitude ne soit pas liée à moi… mais à Noual. Mon protecteur autoproclamé qui possède de toute évidence ses propres secrets.

— Mademoiselle Chaveau ?

Je me retourne pour voir l’intéressé à quelques mètres de moi, dégoulinant, ma valise toujours à la main. Avant qu’il ne pose la question habituelle, je préfère prendre les devants :

— Ce n’est rien. Allons nous mettre à l’abri.

Il ne nous faut que quelques minutes pour atteindre la Garette. Quand Célestin vient nous ouvrir, il écarquille des yeux horrifiés en nous découvrant trempés.

— Entrez, tant pis pour le sol ! Ne restez pas sous ce déluge ! Je vais chercher des serviettes.

Face à son attitude de mère-poule paniquée, nous ne pouvons nous empêcher d’échanger un sourire, bientôt suivi de la même expression gênée. Malgré tout, je ne regrette pas cet instant de complicité. Célestin revient rapidement, deux serviettes en éponge sous le bras. Noual le déleste de son fardeau et m’en tend une. Après avoir suspendu nos manteaux gorgés d’eau aux patères de l’entrée, nous nous séchons autant que possible avant de gagner le salon.

— Marianne a laissé de quoi nourrir une armée, déclare le vétéran. Je lui ai dit de s’occuper de Justin et de Gisèle. Je peux me débrouiller quelques jours sans elle, mais elle a pris les devants. Elle me traite comme un dindon à l’engrais !

Il se dirige vers la cuisine et se retourne avant de franchir le pas de la porte :

— Charles, peux-tu amener mademoiselle Chaveau à la chambre verte ?

— Bien sûr.

De toute évidence, Noual est un familier des lieux. Il me conduit vers l’escalier que nous avions emprunté pour nous rendre au grenier, mais s’arrête au premier étage. Le couloir qui part du palier comporte trois portes. Il ouvre en grand la première et allume la lumière. La chambre doit son nom à une tapisserie damassée vert pâle, un peu défraîchie par endroit. Un grand lit de bois peint en blanc trône au milieu. En plus d’une large armoire, elle contient un bureau et une chaise. Une odeur de tilleul et de verveine flotte dans l’air, douce et apaisante. Une agréable chaleur émane d’un radiateur de fonte. J’aperçois même dans un coin un lavabo avec une serviette propre.

Je me demande si c’était dans cette pièce que résidait Imbach pendant l’Occupation. Peu m’importe, en fait… Après tous les aléas de ces derniers jours, elle me paraît si accueillante que j’en pleurerais.

— Faites comme chez vous. Il y a du savon et de l’eau chaude, si vous voulez faire un brin de toilette. L’armoire est vide. Vous pouvez y ranger vos affaires.

Noual se dirige vers la porte, mais il ne semble pas se résoudre à me laisser seule. La main sur la poignée, il se retourne vers moi :

— Je suis navré…


Texte publié par Beatrix, 1er février 2022 à 21h08
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