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Tome , Chapitre 27 « Une crainte irrationnelle » Tome , Chapitre 27

Quand j’entends le bruit de ses pas derrière moi, je me crispe légèrement… jusqu’à ce que quelque chose de froid se pose sur mon épaule douloureuse. Le souffle chaud de l’homme effleure mon cou.

« Dites-moi si je vous fais mal…

— Ça ira, merci… »

Peu à peu, je commence à me détendre. Il me soigne avec autant de détachement que si j’étais un cheval ou un chien… ce qui n’a rien de flatteur, mais me permet de baisser ma garde.

« Vous avez un beau bleu, déclare-t-il soudain. Mais rien de plus sérieux. Ça finira par passer… »

J’essaye de tourner la tête, comme si je pouvais apercevoir la meurtrissure… mais je ne suis pas assez souple pour cela.

« Est-ce que vous pouvez tenir la compresse ?

— Je… sans doute… »

Je lève ma main droite vers l’arrière de mon épaule gauche ; sans le vouloir, j’effleure les doigts de Noual. Malgré tout, il attend que je tienne bien le tampon d’étoffe avant de le lâcher.

Mon hôte s’éloigne pour ouvrir le volet et laisser la lumière entrer dans la grange. Une fois la pénombre dissipée, l’espace semble transfiguré. Tout y est simple, rude, mais étrangement rassurant. Des paniers s’alignent le long du mur, sans doute fabriqués par le maître des lieux. Encore une fois, je m’interroge sur son choix de vivre aussi chichement…

Je me souviens alors qu’il ne réside pas ici, mais au cœur du marais.

Une nouvelle fois, il se pose sur le tabouret et plonge ses yeux noisette dans les miens. Son visage est si proche du mien que je peux distinguer la barrette rouille dans l’un de ses iris. J’essaye d’imaginer à quoi il pourrait ressembler sans sa barbe, mais je ne possède aucun talent pour ce genre d’exercice.

« Pourquoi me regardez-vous comme ça ? »

La question m’emplit de confusion.

« Je… »

Les mots s’étranglent dans ma gorge. Que puis-je lui répondre ? Que je tentais de déterminer s’il me veut du mal ? S’il nourrit des intentions négatives à mon encontre ?

Face à mon mutisme ; Noual se contente de lever les yeux au ciel en reculant un peu :

« Dites-moi quand vous vous sentirez prête à partir. Je vous ramènerai au village. Nous verrons plus tard pour votre voiture.

— Vous en avez une ? »

Il hausse un sourcil :

« Bien sûr que non. Vous n’entendez pas mon âne braire derrière la grange ? »

Je me surprends à tendre l’oreille, avant de comprendre qu’il s’agit d’une sorte de plaisanterie pince-sans-rire. Ma question a dû lui sembler particulièrement stupide. Après tout, nous nous sommes rencontrés à Sainte-Madeleine. Il doit donc disposer d’un moyen de circuler par lui-même.

Sans doute devrais-je accepter sa proposition avec empressement. Entre ma frayeur d’avoir servi de cible et les multiples douleurs de ma chute au milieu des bûches, j’ai subi assez de mésaventures pour une journée. Pourtant, quelque chose au fond de moi refuse de renoncer. Pas maintenant, alors que je me trouve aux portes d’un mystère que j’ai besoin d’explorer. Même si mon rêve se résume à un ramassis de fantasmes, je ne peux m’empêcher d’y voir une incitation du destin.

« Est-ce que la chapelle est loin d’ici ?

— La chapelle ? Vous voulez toujours y aller ?

— Je cherche à savoir ce que ma cousine a découvert au sein des marais…

— Vous ne le trouverez pas à la chapelle.

— En êtes-vous si sûr ? »

Je m’enhardis assez pour soutenir son regard :

« Je ne peux pas croire que ce soit plus dangereux que venir ici pour me faire tirer dessus ! Après tout, si les villageois fréquentent l’endroit, ça ne doit pas être si compliqué ? »

Je laisse retomber mon bras, la compresse toujours serrée dans ma main. Je bouge mon épaule avec précaution. J’aurais sans doute mal pendant plusieurs jours, mais l’articulation fonctionne normalement.

Noual se rembrunit :

« C’est juste un endroit… où les étrangers ne vont pas. »

Je m’attendais plus ou moins à cette réponse, mais elle m’embroche en plein cœur. Je refuse de me laisser ainsi mettre de côté, surtout quand je me sens concernée !

« Armance était une étrangère elle aussi !

— Vous n’avez rien à voir avec elle ! »

Je me recule dans la chaise, surprise de la véhémence dans le ton du jeune homme. Il se lève, tourne sur lui-même comme s’il cherchait quelque chose à faire, tiraille sa barbe. Tout en remontant mon corsage et mon gilet, je le suis du regard. Malgré tout, je ne peux nier un certain soulagement face à cette affirmation sans équivoque, surtout après ce que j’ai appris d’Armand Célestin.

Enfin, Noual me fait face.

« Enterrez-la et quittez ce lieu. C’est ce que vous ferez de mieux.

— Je ne peux pas enterrer un corps qui s’est évaporé !

— Évaporé ? »

L’homme me regarde, interloqué. Je comprends alors qu’il ignore les derniers développements de l’affaire.

« Quelqu’un a volé le corps dans l’appentis du cimetière. »

Son regard incrédule et sa bouche grande ouverte sur un silence interloqué me sembleraient cocasses si la situation ne me pesait pas autant. Sa main s’appuie sur l’établi, comme s’il craignait de basculer à cette nouvelle. Au bout d’un moment, il reprend assez d’assurance pour s’adresser à moi :

« Vous ne pensez quand même pas le retrouver seule ?

— C’est cela ou laisser faire le garde champêtre !

— Autrement dit… Vous pouvez l’oublier. »

C’est l’une de mes craintes, je ne peux le nier. Noual soupire et se frotte la nuque, embarrassé.

« Qu’est-ce que la chapelle a à voir avec tout ça ? »

En quelques mots, je lui raconte ma trouvaille dans le cercueil et la visite à Célestin. Mon hôte lève les yeux au ciel.

« Bien entendu, il ne vous en a pas dissuadé…

— Il a sans doute compris qu’il n’y arriverait pas.

— C’est drôle. Vous ne me faites pas l’effet de quelqu’un qui aime jouer les héroïnes… »

Je laisse échapper un bref éclat de rire, même si, malgré moi, je serre les bras autour de mon torse comme pour me rassurer.

« Je ne saurais même pas par où commencer… et si j’étais vraiment courageuse, j’aurais déjà abandonné toute cette sombre histoire derrière moi pour remonter vers Paris…

— Alors… pourquoi ? »

Je relève la tête, interloquée :

« Pourquoi… quoi ?

— Pourquoi vous ne lâchez pas l’affaire ? »

J’aimerais le savoir moi-même… malgré tout, je tente de trouver un début d’explication :

« Je suppose que c’est l’incertitude qui me terrifie le plus. J’espère me prouver que toutes ces histoires de sorcellerie et de serpent géants ne sont que des superstitions, qu’elles ne me suivront pas quand je partirai. »

Noual doit me trouver un peu folle – et je le comprends, mais il se montre assez courtois pour ne rien dire. Quelque chose dans son expression me semble presque compatissant… mais peut-être que je me fais des idées.

« Attendez-moi là. »

Je le regarde s’éloigner en frottant mon épaule endolorie. Bientôt, un bruit de moteur s’élève à l’extérieur. Lorsque je sors, je découvre une camionnette Citroën grise, qui a connu des jours meilleurs.

« Montez. »

Avec un dernier regard pour ma pauvre Juvaquatre mutilée, je prends place à côté de lui, en direction de terres inconnues.


Texte publié par Beatrix, 28 décembre 2021 à 22h24
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