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Tome , Chapitre 23 « L’attrait de la pénombre » Tome , Chapitre 23

Le temps de descendre du grenier vers le salon, j’ai pris ma décision, même si je ne suis pas encore prête à la formuler. Je dois attendre le bon moment. Célestin replace le service sur le plateau, après avoir décliné ma proposition d’aide. Avec une grande dextérité, il le soulève pour le caler au creux de son bras et se dirige vers la cuisine. Je le suis des yeux, en répétant en silence la dernière question que j’ai l’intention de lui poser. Une fois que je l’aurais prononcée, je ne pourrai plus reculer.

C’est pour cela que je dois renforcer ma résolution. Même si elle m’oblige à contempler la part la plus sombre de moi-même, celle qui me pousse à regarder dans l’abîme avant d’y plonger, la tête la première. Malgré tout, je relève le menton et j’attends de voir réapparaître le propriétaire des lieux dans le cadre de la porte. À son retour, il perçoit d’emblée ma fébrilité et patiente sans mot dire.

— Monsieur Célestin… Je devine ce que vous devez penser… Que cette photo n’a pas été placée pour rien dans le cercueil. Que je me jette dans la gueule du loup… Mais j’ai besoin de savoir ce que je trouverai là-bas.

Après un temps d’hésitation, j’ajoute :

— Y êtes-vous déjà allé ?

— À la chapelle ?

Le vétéran marque une pause avant de me répondre :

— Non… jamais. La plupart des villageois s’y rendent régulièrement… mais je n’ai jamais osé.

Je m’apprête à lui demander pourquoi, quand je me rappelle l’impression de malaise suscitée par ces simples clichés. Et je comprends qu’il n’ait pas envie de marcher de nouveau dans la fange… sans doute l’a-t-il assez fait pour toute une vie.

— Vous ne craignez pas que quelqu’un tente de vous attirer là-bas avec de mauvaises intentions ?

Je baisse la tête en mordillant ma lèvre inférieure. J’y ai songé, bien entendu. D’un autre côté, cette découverte semble découler d’une accumulation de hasards et de décisions que personne ne pouvait prévoir. La photo a tout aussi bien pu être déposée dans la dernière demeure d’Armance pour l’accompagner dans la mort, parce qu’elle possédait pour elle une valeur particulière. Et puis, j’aurais très bien pu m’en remettre aux affirmations de Castanier et ne pas vérifier le contenu du cercueil.

— Vous pensez vraiment que je prends des risques ?

— C’est possible, mademoiselle Chaveau. Vous ne devriez pas vous y rendre seule. Les gens d’ici fréquentent l'endroit depuis leur enfance et, malgré tout, le bruit court que certains n’en reviennent pas. Même si je ne crois pas à l’existence du serpent de la légende, bien d’autres dangers hantent les environs.

Le genre de danger qui a fait disparaître Imbach et son escorte au fin fond de cet enfer liquide ? Probablement. Pourtant, je suis toujours portée par cette envie profonde de comprendre la part d’Armance qui est née et morte dans ce lieu lugubre.

— … vous vous doutez déjà que je ne viendrai pas avec vous. Par contre, je peux vous recommander quelqu’un en qui j’ai toute confiance et qui connaît très bien le marécage.

Sans doute remarque-t-il la curiosité dans mon regard, car il poursuit :

— Il vit en son cœur même... personne ne sait vraiment dans quelle partie. Cependant, il possède une grange à l’orée du marais où les visiteurs peuvent lui acheter des produits d’artisanat et différentes denrées qu’il récolte dans les environs. Je peux vous dessiner un plan pour que vous puissiez retrouver l’endroit.

— Merci. Est-ce que vous pouvez m’en dire plus sur cette personne ?

Tout en se dirigeant vers un tiroir dont il tire un crayon noir et une feuille de papier, le vétéran répond à ma requête.

— Il est plus proche en âge de vous que de moi. Contrairement à ce que pourrait laisser supposer la vie qu’il a choisie, c’est un garçon éduqué… et, comme je vous l’ai déjà dit, parfaitement digne de confiance.

— Vous êtes sûr qu’il sera là cet après-midi ?

— En principe, il devrait s’y trouver… Dans le cas contraire, vous pouvez toujours rebrousser chemin et rentrer au Palluet.

Célestin revient vers la table basse pour y placer la feuille, puis dépose sur l'un de ses coins un gros galet lisse et en guise de presse-papier, avant de commencer le tracé de l'itinéraire.

— Votre homme des marais… il a un nom, au moins ?

Un petit rire échappe à mon hôte, tandis qu’il complète le dessin en griffonnant des indications çà et là.

— Bien sûr… On le connaît ici sous celui de Charles Noual...

La révélation me surprend ; je revois le grand jeune homme barbu rencontré au bar de Sainte-Madeleine. Je songe au moment cordial que nous avons partagé, à ses confidences sur les raisons qui l’ont poussé à s’enfoncer dans les marais. J’entends aussi – et surtout – sa dernière remarque : vous ne lui ressemblez pas.

Après tout ce que je viens d’apprendre, ces paroles me choquent moins. Je pourrais même, a posteriori, les prendre pour un compliment. Malgré tout, elles me laissent toujours un sentiment ambigu. Peut-être à cause de l’intensité de son regard pendant qu’il prononçait ces mots.

— Monsieur Célestin ?

Le maître des lieux relève les yeux de sa tâche en cours pour les tourner vers moi :

— Oui, mademoiselle Chaveau ?

— Ce monsieur Noual… Il n’a pas fait partie de ceux qui… se sont chargés d’Imbach et de son escorte ?

Le vétéran semble troublé par cette question ; c’est avec une véhémence inattendue qu’il me répond :

— Certainement pas ! Jamais il ne se serait mêlé d’une affaire aussi sordide !

Surprise par sa réaction, je sombre dans les profondeurs du fauteuil. Sans doute Célestin regrette-t-il cet éclat, car il poursuit d'une voix plus douce :

— Charles est un solitaire, mais c'est quelqu’un de droit. Croyez-vous vraiment que je vous recommanderais à un homme qui a trempé dans cette ignominie ?

— Non, bien sûr. Je suis désolée.

Mon ton sonne un peu trop contrit même à mes propres oreilles, mais mes excuses sont sincères. Dès que j’ai formulé mon désir de me rendre à la chapelle, je me suis exposée à courir des risques. Me fier à Noual en fait partie…

Lorsqu’il me tend enfin le plan, Célestin a repris toute sa sérénité.

— N’hésitez pas à lui dire que c’est moi qui vous envoie. Il grognera sans doute un peu, mais il finira par accepter.

Après avoir récupéré mes effets, j’enfouis le papier au fond de ma poche, là où se trouvait la photographie qui a retrouvé sa place dans la boîte bleue.

— Merci, monsieur Célestin.

— Ne me remerciez pas. Lorsque vous serez revenue, venez toute de suite me voir, pour que je sois certain que vous allez bien…

après un temps de silence, il ajoute à mi-voix :

— … tous les deux.

Après avoir pris congé, je ne tarde pas à regagner la maisonnette d’Armance, tout en m’interrogeant sur cette dernière remarque. Pourquoi se montre-t-il aussi attentif envers Noual ? Et quel danger repose sous les eaux du marécage, pour qu’un homme de sa sagacité ne parvienne pas à le formuler clairement ?


Texte publié par Beatrix, 28 juillet 2021 à 23h43
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