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Tome , Chapitre 21 « Un sordide dénouement » Tome , Chapitre 21

Je ne sais comment prendre cette révélation. Que sont devenus les Allemands ? Ont-ils fui à la libération du pays ? Ou ces mots évoquent-ils une réalité plus sombre, plus sanglante ?

— C’était en août 1944… Le cours de l’histoire était en train de tourner, et c’est sans doute ce qui a donné à certains le courage d’agir. Imbach et son escorte ont été attirés par la perspective d’une trouvaille d’exception. Il pouvait se montrer enthousiaste comme un enfant, mais tout aussi capricieux… Je suis sûr qu’il se doutait que tout cela finirait mal, parce qu’il avait choisi de servir de mauvais maîtres. Que compromettre ainsi sa liberté pourrait lui coûter très cher, autant s’il décidait de trahir ses mentors que s’il les suivait jusqu’au bout. Au fond, il brûlait juste de découvrir des secrets enfouis au fond des âges, comme un petit garçon rêve de devenir explorateur ou pompier. Je ne suis même pas certain que sa démarche était bien scientifique, à vrai dire… Et cela a été sa perte et celle de son escorte.

Je penche la tête pour observer le visage de Célestin, qui est devenu lointain et étrangement triste :

— On dirait que cela vous chagrine…

— Vous devez penser qu’il est déplacé de ne pas se réjouir de la mort d’un ennemi… Surtout au terme d’une guerre qui charrie dans son sillage tant de cruauté. Mais c’est parce que j’ai été un soldat que ce qui s’est passé au tréfonds des marais m’indispose. Tuer sur un champ de bataille n’a rien de glorieux, mais cela fait partie d’une mécanique qu’on ne peut esquiver. Éliminer une menace relève d’une logique de survie, mais supprimer un ennemi inoffensif, au nom de ce qu’il représente, alors même que la défaite plane sur lui… cela n’a rien d’un acte de bravoure. Si justice devait être rendue, elle aurait dû l’être devant un tribunal, et non dans un guet-apens tendu par des gens qui n’avaient pas pris le moindre risque au plus fort du danger. Il plane autour de leur disparition une aura de mystère et de non-dit qui perdure encore à ce jour…

Tout ceci devient de plus en plus lourd. Je commence à entrevoir où j’ai mis les pieds et qui était celle que je suis venue enterrer.

— Laissez-moi deviner. Armance s’est attribué le mérite des disparitions et elle en est ressortie triomphante et auréolée de ce succès ?

— Je n’irai pas jusque-là… mais je pense qu’il y a de cela, en effet !

Il reste dans la tasse une petite flaque de thé. Je la trouve absolument fascinante…

— Je sais que ce que je vais vous demander est étrange, ma chère, reprend mon hôte d’une voix douce. Je peux comprendre à quel point admettre tout cela peut se révéler difficile…

Je soulève la tasse et observe les vaguelettes qui se forment à la surface de la petite mare brune :

— Pourquoi suis-je venue ici ? Si j’avais su, jamais je ne me serais laissée prendre au piège de la compassion…

— Un piège, dites-vous ? Je ne suis pas d’accord avec vous !

Je serre mes mains autour du récipient. Bien sûr… Un homme tel que lui ne pouvait réagir autrement.

— Je pense que la compassion n’est jamais perdue… y compris pour quelqu’un qui ne la mérite pas à nos yeux. Même si dans ce cas, elle doit être offerte en toute connaissance de cause, loin de tout aveuglement et admiration déplacée. C’est du moins ce que je pense, mais je ne vous demande pas de partager mon avis !

Sa main se pose sur mon épaule ; en d’autres circonstances, je trouverais sans doute ce geste condescendant, mais après cette série de confidences, je me vois mal rejeter les efforts d’Armand Célestin pour atténuer le trouble qu’il a lui-même provoqué. Les révélations du vétéran ont laissé mes nerfs aussi effilochés qu’une pelote maltraitée par un chat.

— Cette situation peut vous sembler désagréable, d’autant que les gens vous associent avec votre cousine. Peut-être comprendrez-vous mieux leurs réactions si je vous dis qu’elle ne suscitait pas l’indifférence. J’ignore ce qu’il s’est réellement passé au cœur du marais, mais à partir de ce moment, elle a commencé à exercer un étrange ascendant sur les habitants du Palluet. C’est après ces faits que sont apparues les rumeurs autour d’elle… Certaines personnes du village et même de Sainte-Madeleine se rendaient régulièrement dans le marécage avec elle. Je n’ai jamais tenté de savoir ce qu’ils y faisaient, mais le fait est qu’elle jouissait d’un statut très particulier ici, grâce auquel elle ne manquait de rien.

La vieille femme du bourg et ses paroles acerbes me reviennent en mémoire.

— Une sorcière…

Le mot m’a échappé avant que je m’en rende compte. Je plaque une main sur ma bouche, comme si le geste pouvait faire disparaître cette parole malheureuse.

— C’est en effet ce que disaient certains. Ceux à qui elle faisait peur, ou qui doutaient de la moralité de ses actions pendant la guerre… Quelques uns, même, l’imaginaient dotée de capacités singulières, sans doute en rapport les légendes sur le marécage.

Il marque une pause et se penche un peu pour scruter mon visage.

— Je suis désolé… J’espère que personne ne s’est montré désagréable ou insultant envers vous…

J’esquisse un sourire destiné à le rassurer, mais il retombe aussitôt.

— Disons que certaines personnes n’ont pas hésité à me faire part de leur opinion…

— Vous m’en voyez navré.

Un silence s’installe dans la pièce. Plus la vérité se dévoile, plus je me sens intriguée. La perspective de fouiller dans les affaires d’Armance pour mieux comprendre sa position et ses activités étranges ne me semble plus si révoltante… Je m’aperçois soudain que, prise dans le récit de mon hôte, j’en ai totalement oublié la photographie retrouvée dans le cercueil. Célestin avise ma tasse à présent vide :

— Souhaitez-vous encore du thé ?

— Non, je vous remercie. Il était très bon…

— Je suis heureux qu’il vous ait plu. Si vous voulez le goûter de nouveau, n’hésitez pas. J’apprécie la compagnie.

J’hésite un instant, avant de reprendre la parole :

— Puis-je vous montrer quelque chose ?

Célestin tourne vers moi un regard curieux :

— Bien sûr !

Je me lève pour récupérer la photo au fond de ma poche. Cette fois, tout en reprenant ma place à côté de lui, je n’hésite pas à la lui tendre. Je comprends mieux à présent la numérotation à son dos, mais j’ai besoin d’en avoir la confirmation. Le vétéran la contemple longuement, les paupières plissées, puis la tourne et hausse un sourcil en voyant la date et le nom au crayon.

— Où avez-vous trouvé cela ?

Je pourrais lui mentir, comme à Éva… mais avec tout ce qu’il m’a révélé, je lui dois bien la vérité en retour.

— Dans le cercueil d’Armance.


Texte publié par Beatrix, 9 juin 2021 à 11h03
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