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tome 1, Chapitre 17 « Sainte-Madeleine-du-Marais » tome 1, Chapitre 17

Avec un sourire, je me porte au-devant de la villageoise :

— Bonjour Éva ! Comment allez-vous ?

Je crains aussitôt de m’être montrée un peu trop familière à son égard. Même si elle fait partie des rares personnes qui manifestent une attitude normale envers moi, je ne voudrais pas la heurter. Avec soulagement, je constate qu’elle n’a pas l’air indisposée.

— Bien, merci, mademoiselle. Et vous, avec tout ce qui se passe ?

Bien sûr, elle ne peut ignorer l’incident aussi sordide que fantasque qui est survenu récemment. Son visage impassible me choque moins que si elle s’était répandue en assurances et en paroles réconfortantes.

— Ce n’est pas comme si je pouvais faire grand-chose. Je dois attendre que le garde champêtre ou quelqu’un d’autre tire les choses au clair…

Un éclat d’amusement danse dans ses yeux :

— Le garde champêtre ? Autant attendre que sainte Madeleine vienne de nouveau tuer le serpent des marais !

Je dois reconnaître qu’elle n’a pas tort. Même si je n’ai fait que croiser l’intéressé, je doute qu’il possède les capacités ou les moyens requis pour mener une telle enquête. Peut-être devrais-je alerter la gendarmerie la plus proche, mais je répugne à étaler mes affaires et celles d’Armance aux yeux d’inconnus. De plus, si le maire n’a pas fait appel à eux, c’est sans doute parce qu’il n’a pas foi en leurs compétences ou qu’il garde bon espoir que la situation sera réglée rapidement. Malgré tout, je ne me sens pas disposée à lui faire confiance.

— Éva… vous connaissez bien les environs ?

— Je suis née ici. Pourquoi ?

Je pêche la photo dans ma poche pour la lui montrer, sans toutefois exposer les annotations à l’arrière.

— Est-ce que cet endroit vous dit quelque chose ?

Éva prend le temps d’examiner l’image, avant de répondre :

— Bien sûr. C’est Sainte-Madeleine-du-Marais.

— C’est bien une chapelle ?

— Oui. C’est la vraie… Pas comme celle du bourg.

Je pourrais sourire face à ce qui ressemble à une querelle de clocher, mais je subodore qu’il existe quelque chose de plus ancien et de plus profond dans cette réalité. Après tout, cet édifice semble si vénérable qu’il pourrait bien se dresser depuis mille ans dans le marais.

— Vous y allez ?

Cette fois, Éva ne répond pas immédiatement. Ses yeux sombres plongent dans les miens, plus brillants et opaques que jamais :

— Où avez-vous trouvé cette photo ?

— Dans un livre à son chevet. Elle servait de marque-page. J’ai cru qu’il s’agissait d’une carte postale. J’ai été surprise quand j’ai vu que c’était une photographie originale. Je me suis dit que ce lieu devait avoir de l’importance pour elle.

— À ce qu’on dit, c’est le seul endroit où elle écoute vraiment ceux qui viennent la prier.

Je hausse un sourcil, sans comprendre comme ces paroles s’enchaînent avec les précédentes.

— Sainte Madeleine… Si vous priez ici, ou au bourg, elle n’entendra pas, précise Éva. Mais là-bas, c’est différent.

— Parce que c’est le lieu où elle a embroché le serpent ?

— Ça, c’est ce qu’ils racontent, au bourg. L’histoire ne s’est pas passée comme ça. Mais vous ne saurez pas, si vous n’allez pas au marais.

Dans le silence qui suit, je devine qu’elle ne me révélera rien de plus ; pourtant, contre toute attente, elle ajoute :

— Peut-être que c’est ce que vous devriez faire.

— Faire… quoi ?

— Aller voir Madeleine au marais… Lui demander de vous aider à retrouver votre cousine. Elle peut beaucoup, vous savez. Plus que vous pouvez imaginer. Le corps du serpent s’étend loin, très loin sous cette terre…

Ses paroles font naître dans mon esprit l’image effrayante d’un immense corps écailleux qui rampe dans les profondeurs du sol. Un vague souvenir de lecture mythologique ramène à ma mémoire le serpent Python, celui qu’Apollon aurait tué à Delphes. Hélas, nous nous trouvons bien loin des paysages riants de la Grèce, que je ne découvrirai sans doute jamais.

La femme se rapproche de moi, la tête inclinée comme pour me confier un secret :

— Elle y allait souvent, vous savez, votre cousine… Elle savait que c’était l’endroit le plus important…

Ai-je vraiment trouvé Éva plus normale que le reste du village ? L’éclat qui brûle au fond de ses yeux et leur prête une vie fiévreuse m’effraye un peu. J’ai l’impression qu’ils ouvrent sur un monde étrange et redoutable que je croyais confiné aux pages des romans-feuilletons. Je tente de reprendre le contrôle de mes pensées : il s’agit d’une superstition paysanne, rien de plus…

Aussitôt ces paroles prononcées, la femme se recule brusquement et son expression redevient grave et impénétrable.

— Passez une bonne journée, mademoiselle. Si vous voulez un coup de main avec la maison, dites-le-moi, je viendrai faire un brin de ménage ou de cuisine.

Elle s’éloigne avec un signe de tête, sans me laisser la chance d’accepter ou de refuser.

Aller prier la sainte des Marais…

Sans doute Éva ne cherche-t-elle qu’à m’aider, mais la seule idée de mettre le pied dans le théâtre de mes cauchemars me glace. Malgré tout, ses mots ont fait naître une étincelle de curiosité au plus profond de moi. Elle continue de brûler tandis que je reprends ma route en direction de la demeure du mystérieux Armand Célestin.

La maison ne se situe qu’à une centaine de mètres de là. Elle n’est pas très grande, mais assez élégante, avec ses parements de calcaire blanc et le rosier grimpant qui forme un arc au-dessus de la porte. Pour l’instant, la mauvaise saison l’a réduit à une ronce noirâtre, mais au printemps, il doit apporter une touche romantique à cette retraite rurale. L’entrée donne directement sur la rue, mais j’aperçois un jardinet à l’arrière.

Avec une pointe d’hésitation, ma main gantée saisit le heurtoir et l’actionne trois fois. Combien de temps est-il raisonnable d’attendre avant d’avoir une réponse ? Ou même de frapper de nouveau ? Alors que je demeure figée, à débattre de ces graves questions, j’entends des pas derrière le battant. Il s’ouvre sur un visage souriant :

— Mademoiselle Chaveau ! Je savais bien que je finirais par recevoir votre visite !

Je reste un moment interdite ; devant moi se trouve l’homme dont je viens juste de rêver ! Il pose sur moi un regard bienveillant.

— Je vous en prie, entrez !


Texte publié par Beatrix, 13 mai 2021 à 00h42
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