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Tome , Chapitre 12 « Un son d’eau vive » Tome , Chapitre 12

Même si le docteur ne me regarde pas, je me sens mal soudain, comme si l’air manquait dans l’habitacle. Cet avertissement sonne comme une menace, et peut-être en est-ce une. Je m’oblige à respirer plus lentement et régulièrement. Je me montre trop émotive… Mon chauffeur ne veut sans doute que mon bien !

Les yeux toujours fixés sur la route, Laurent reprend :

— Cela paraît absurde, je le sais… Mais si vous demandez aux gens des environs, ils vous affirmeront que leur grand-père a connu un homme qui pouvait se changer en loup en jetant une peau sur ses épaules, ou qu’une sorcière a lancé un mauvais sort à son troupeau… Vous nous considérerez comme des arriérés et vous n’aurez pas tout à fait tort.

C’est le genre de chose que je pourrais penser, mais que je ne le dirai jamais. Par contre, même si je ne peux pas prêter foi à toutes ces histoires de sorcière et de sainte qui a embroché un monstre écailleux, je peux comprendre comment, au fil des années, les habitants de la région ont pu se persuader que ces sombres fantaisies étaient réelles. Mais au point de tuer quelqu’un ?

L’image de la vieille femme me revient alors à l’esprit.

Vous lui ressemblez, à la sorcière…

— Quoi qu’il en soit, je vous conseille de rester discrète, autant que possible, poursuit le docteur. Certains pourraient penser que vous désirez prendre la relève de votre cousine…

Mes épaules se voûtent sous la violence en sourdine de ces mots qui se veulent bienveillants.

Ne vous mêlez pas de nos affaires. Ne cherchez pas à en savoir trop.

Je n’aurais jamais cru éprouver autant de soulagement en apercevant les premières bâtisses du Palluet. Enfin, la Peugeot s’arrête devant la maisonnette d’Armance. Laurent fait le tour de la Peugeot pour m’ouvrir la portière, puis descend mes courses et le bidon d’essence de la voiture.

— Vous voulez que je vous aide à remplir le réservoir ?

Même s’il est redevenu l’homme affable que j’ai rencontré ce matin, sa seule présence instille en moi un sentiment de malaise. J’ai hâte de le voir repartir vers ses patients.

— Non, je… me débrouillerai, merci !

— Comme vous voulez. Vous n’aurez qu’à laisser le bidon au presbytère, je passerai le chercher à l’occasion.

— Merci pour le trajet… et pour l’essence.

— Ce n’est rien.

Il m’adresse un sourire paternel avant de retourner vers la Peugeot. Je regarde le véhicule disparaître dans la courbe de la route, puis je charge le jerrican dans le coffre de la Juvaquatre. Je préfère attendre d’avoir à conduire pour faire le plein, afin de ne pas risquer de trouver de nouveau un réservoir siphonné.

Je rentre à pas rapides dans la maison d’Armance et claque la porte derrière moi. Si la journée était finie, je la considérerais sans doute comme la plus bizarre de toute mon existence… Comme si je me retrouvais piégé dans un mauvais film. La minuscule demeure se referme sur moi comme une carapace. Je me demande si ma cousine la voyait ainsi, quand les rumeurs bruissaient autour d’elle…

Une sorcière…

Une étrangère trop curieuse…

Machinalement, j’ouvre les placards pour ranger mes affaires, avant de me rendre compte de ce que je suis en train de faire. Je m’immobilise, les mains tremblantes.

Je ne me trouve pas chez moi. Je ne dois pas l’oublier… Cette maison sera vendue et si Armance n’a pas accumulé trop de dettes, je toucherai peut-être quelque chose. Cela dit, je n’attends pas après.

Une part de moi-même se rebelle contre ma nature peureuse et ma tendance à éprouver de la gêne pour tout et pour rien. Avec résolution, je reprends le rangement des provisions sur les étagères. Pas grand-chose, en vérité, de quoi tenir deux ou trois jours en mangeant à ma faim. Des boîtes de conserve, des œufs, des légumes, un peu de charcuterie… Ce que je pouvais porter en poursuivant mon errance à travers Sainte-Madeleine.

La maison me semble glaciale. Je décide d’allumer la cheminée, afin que l’endroit devienne un peu plus chaleureux quand la nuit sera tombée. Même si le feu meurt dans l’âtre, il aura chassé une partie du froid et de l’humidité qui stagnent dans les murs.

J’ai remarqué un tas de bois sur le côté de la bâtisse, abrité par un petit appentis incrusté de lichen. Heureusement, les bûches ont déjà été fendues ; je n’aurai pas besoin de le faire moi-même. À côté de la cheminée, je repère un cageot empli de vieux journaux destinés à lancer la combustion.

Même si je ne suis pas experte en la matière – c’est peu de le dire –, je peux bientôt regarder les flammes danser dans l’âtre. Un peu de fumée se répand dans la pièce, sans susciter d’inconfort particulier. Je m’assois pour observer cet enfer miniature. Au-delà des craquements du bois, je perçois un bruit étrange, comme si quelque chose coulait derrière le conduit. Pas un simple filet d’eau, mais un véritable ruisseau… Peut-être y a-t-il une fuite sous le toit ? J’examine les murs, sans remarquer d’autres traces d’humidité que quelques auréoles sur le papier peint. Et si cela venait du dehors ? En tout cas, il ne pleut pas – les vitres restent parfaitement sèches. D’où peut bien provenir cette rumeur ?

Après avoir fait le tour de la maison, je ne suis pas plus éclairée. D’ailleurs, ce son incongru semble avoir cessé. J’ai dû prendre l’appel d’air dans le conduit pour un bruit d’eau. Toute cette situation pèse sur mes nerfs… Il faut que je me calme, que je trouve à m’occuper pour que mes pensées arrêtent de tourner en rond. Pourquoi ne pas me lancer dans la préparation du repas ? Une simple soupe de pommes de terre et de poireaux, avec un peu de jambon. Si l’on a besoin de moi pour les modalités des obsèques, on saura bien où me chercher.

Je repère rapidement des couteaux, un solide faitout et même un tablier de toile blanche, qui porte quelques taches sans doute indélébiles. La nécessité a émoussé mes doutes. Si j’ai dormi dans le lit d’Armance, je peux bien employer ses ustensiles. Une bonne odeur commence déjà à se répandre quand des coups retentissent à ma porte. Avec un soupir, je m’essuie les mains sur un torchon avant d’aller ouvrir.

À ma grande surprise, ce n’est pas le père Étienne ni Éva, mais un homme grisonnant avec un teint fleuri et une moustache hérissée.

— Mam’zelle… Chaveau ?

L’embarras épaissit sa voix.

— C’est moi-même…

— Mam’zelle, j’suis Antoine Castanier, l’cantonier du Palluet. J’suis aussi l’fossoyeur…

— Oh, bien sûr. »

S’il est là, c’est que les choses avancent. Sans doute souhaite-t-il voir avec moi les modalités de la mise en terre.

— Est-ce que j’peux entrer ?

Après un instant d’hésitation, né de ma méfiance naturelle de citadine, je m’efface pour lui laisser le passage. Il pénètre dans la pièce principale et regarde tout autour de lui avant d’ôter sa casquette. Il demeure un moment immobile, tête baissée, en la malaxant entre ses mains. Ses yeux fuient les miens.

— Mam’zelle Chaveau, y’a comme un problème…

Castanier prend une profonde inspiration. Enfin, il trouve le courage de me faire face :

— Le corps de vot’cousine. Il a disparu.


Texte publié par Beatrix, 10 mars 2021 à 22h01
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