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Tome 1, Chapitre 8 « Le poids de la rumeur » Tome 1, Chapitre 8
Le docteur Laurent a dit vrai : l’endroit possède un charme pittoresque. J’admire la charpente majestueuse et les proportions superbes de la halle. Tout autour, les maisons alignent leurs façades de brique et de calcaire blanc, entrecoupées de quelques murs à colombages. Sur l’une d’elles, une niche abrite une petite sculpture qui pique ma curiosité. En me rapprochant, je découvre, à hauteur de regard, la figure naïve d’une femme en habits médiévaux, qui embroche à l’aide d’une lance un serpent aussi grand qu’elle. Sans doute la représentation d’une légende locale…
    
    — Voyez, notre sainte Madeleine, ce n’est pas la Madeleine de tout le monde…
    
    Je me tourne pour découvrir une vieille femme qui m’arrive à peine à l’épaule, engoncée dans une robe noire et un amoncellement de châles épais. Ses yeux un peu vitreux s’élargissent :
    
    — Vous êtes… la femme du Palluet ?
    
    Son ton effrayé et marqué d’une pointe de répulsion me laisse perplexe. Je me hâte de rectifier son erreur :
    
    — Vous devez vous tromper. Je viens de Paris.
    
    La vieille plisse les yeux et me dévisage avec soupçon :
    
    — Non, ce n’est pas vous… Mais vous lui ressemblez, à la sorcière…
    
    En prononçant ces mots, elle se signe furtivement. La sorcière ? Parle-t-elle vraiment d’Armance ? L’étrange ambiance de sa chambre me revient à l’esprit, mais je n’y ai rien vu qui puisse laisser penser qu’elle versait dans des pratiques maléfiques. Son goût pour les légendes a sans doute suscité des rumeurs malvenues.
    
    — La sorcière… ?
    
    Mon ton incrédule ne fait que renforcer sa méfiance. Malgré tout, elle me reconnaît pour ce que je suis, une parfaite étrangère.
    
    — Pourquoi pensez-vous qu’elle est venue vivre aux portes du marais ? Personne dans son bon sens ne le ferait ! On raconte qu’elle est morte… Je n’y crois pas, cette engeance ne crève pas si facilement !
    
    Je pourrais la traiter de folle, exiger des excuses pour ce qu’elle a osé dire d’une parente défunte, mais je n’y parviens pas. Malgré tout, l’idée qu’Armance aurait pu feindre sa mort me laisse songeuse. Je me reprends vite : pourquoi aurait-elle fait une chose pareille ? Il lui aurait fallu pour cela la complicité du docteur, du notaire et du prêtre… Non, c’est bien trop absurde !
    
    — Je suis désolée, je ne vois pas de quoi vous parlez. Je suis descendue ici pour résoudre des affaires de famille.
    
    Elle me jette un regard empli de suspicion. Je commence à me sentir mal à l’aise… pour détourner l’attention, je lui montre la statue dans la niche :
    
    — Que représente-t-elle ?
    
    — C’est la sainte du marais… sainte Madeleine. Elle vivait seule dans le marécage pour honorer le Seigneur. Elle a paralysé de sa lance le Serpent et s’est fait un habit de sa peau…
    
    En l’examinant de plus près, je distingue un léger motif d’écailles sur sa robe. L’image qui se forme dans mon esprit me donne le frisson. Décidément, ce lieu semble regorger de détails sordides. La vieille laisse peser son regard sur moi, comme si elle jaugeait ma réaction. J’ai hâte d’échapper à son attention.
    
    — C’est très intéressant, en effet ! Je vous souhaite une bonne journée, madame…
    
    Sur ces mots, je bats en retraite, mais ses paroles me restent en tête. Armance, une sorcière ? C’est absurde. Nous sommes à la moitié du vingtième siècle, ce genre de superstitions appartient à un passé révolu ! C’est du moins ce que je croyais avant d’arriver dans ce lieu perdu.
    
    L’incident m’a dissuadé de visiter la ville. Mes yeux se posent sur l’enseigne du café, où je décide d’attendre l’heure du déjeuner. Mon entrée attire le regard d’un groupe d’homme assemblé autour du bar. Je suppose qu’ils ne doivent pas voir souvent une femme fréquenter seule l’endroit, encore moins une étrangère. Avec mon manteau de lainage sombre à la coupe cintrée, mon chapeau de feutre et mes bottines, je ne pense pas faire figure d’icône de la mode parisienne, mais mon allure détonne dans cette bourgade provinciale. Je m’installe à la table la plus éloignée du bar et retire lentement mes gants, en goûtant la chaleur relative qui règne dans la pièce. Le patron, un individu bourru et grisonnant retranché derrière son comptoir comme s’il s’agissait d’un rempart, me fixe sans faire mine de prendre ma commande.
    
    Je n’ai pas l’intention de bouger pour me rapprocher de cette troupe masculine. Au bout d’un moment, il finira bien par venir, soit pour me chasser, soit pour me servir. L’un ou l’autre m’indiffère tout autant. En attendant, je détaille la salle autour de moi.
    
    Je suppose que l’intérieur doit être typique d’un troquet de campagne, avec son carrelage fendillé, son comptoir de bois qui porte les cicatrices d’un long usage et les murs chaulés bardés d’étagères affaissées. Une odeur de tabac et de café mêlée à des relents d’alcool flotte autour de moi. Mon doigt suit une crevasse qui court sur la surface de la table. La chaise grince à chacun de mes mouvements.
    
    Les clients marmonnent entre eux, en me lançant parfois un regard par-dessus leur épaule. Du coin de l’œil, je vois le patron s’essuyer les mains sur son tablier. Il s’apprête enfin à contourner le bar quand la porte s’ouvre à la volée. Aussitôt, toute l’attention converge vers le nouveau venu. Il faut dire que l’individu ne passe pas inaperçu : grand et large de carrure, il porte une veste de flanelle et un pantalon de toile élimée. Une barbe épaisse lui embroussaille le visage. Je me demande ce qu’il cherche à cacher derrière cette toison brune qui tire vers le roux. Il ressemble à un bûcheron droit sorti d’une forêt profonde, dans je ne sais quel conte ancien.
    
    Le patron vient à sa rencontre :
    
    — Noual… Qu’est-ce que tu viens faire en ville ?
    
    Son ton ne me semble pas tant hostile que surpris, un peu condescendant aussi, comme s’il s’adressait à un enfant entré par erreur dans un lieu réservé aux adultes.
    
    — J’ai le droit de venir boire un verre quand ça me chante, répond l’intéressé sans se départir de son calme.
    
    — Bien sûr, c’est juste rare de te voir dans le coin…
    
    Sans répondre, le barbu part s’accouder à l’autre bout du comptoir, le plus proche de ma table. Je me tasse un peu sur ma chaise, en espérant que personne ne se souviendra de ma présence.
    
    — Tu prendras quoi ?
    
    — Comme d’habitude !
    
    J’entends le verre claquer sur le comptoir, le liquide couler à l’intérieur ; dans ce silence presque religieux, chaque bruit semble résonner de façon lancinante.
    
    Une fois servi, le nouveau venu reprend la parole :
    
    — Et la dame ? Personne ne la sert ?
    
    Je détourne la tête, comme si ce geste me permettait de devenir invisible. Bien sûr, c’est peine perdue…
    
    
    

Texte publié par Beatrix, 24 février 2021 à 23h36
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