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Tome 1, Chapitre 2 « La femme au foulard pourpre » Tome 1, Chapitre 2
Le presbytère se présente comme un robuste bâtiment de brique, pas très grand, mais plus cossu que le reste des habitations du village. Il a subi les outrages du temps d’une dizaine de façons ; malgré tout, il laisse l’impression qu’il pourra encore se dresser cent ans de plus au milieu des murs branlants de bois et de torchis.
    
    En m’approchant de la porte, un solide assemblage de planches ferrées, je ne repère ni cloche ni heurtoir. Sans plus de choix, je frappe sur le battant ; en cognant la surface massive, mes phalanges n’engendrent qu’un bruit ténu, sans doute inaudible par l’occupant du lieu. Déjà, je me vois passer la nuit dans ma voiture, dans ce hameau déliquescent. Une longue inspiration dépose dans mes poumons une nouvelle couche d’humidité rance. En frottant mes doigts meurtris malgré mes gants de peau, je commence à faire demi-tour, quand un mouvement attitre mon attention.
    
    Je tourne la tête en direction de cette vision fugace, pour apercevoir une femme de l’autre côté de l’espace qui sert de rue. Un foulard d’un pourpre fané couvre ses cheveux. Un châle d’un bleu terne enserre ses épaules. Ce sont les seules taches de couleur dans cette harmonie de gris et de noir. Tandis qu’elle se rapproche, je distingue enfin son visage : un peu massif, sans le moindre apprêt, mais plus agréable que j’aurais pu m’y attendre. Une paire d’yeux sombres rencontrent les miens. Leur vivacité m’étonne, sans doute parce que tout autour de nous semble triste et éteint. Quand elle se trouve à portée de voix, elle m’adresse la parole sans le moindre préambule :
    
    — Vous êtes la cousine d’Armance Chaveau, c’est ça ? »
    
    Cet abord brusque me laisse pantoise ; malgré tout, je m’oblige à répondre :
    
    — Oui, c’est cela. Cousine issue de germain, en fait. Je m’appelle Éliane Chaveau… »
    
    Après avoir déganté ma main droite, je la lui tends, en espérant que je ne commets pas un impair dans ces terres reculées qui semblent appartenir à un autre monde, autant que les lointaines colonies d’Afrique. La femme ignore mon geste :
    
    — Vous avez les mêmes yeux qu’elle.
    
    — On me l’a déjà dit…
    
    Ma main retombe mollement. Je ressens plus de soulagement que de gêne. On m’a souvent dit que ma poigne manquait de vigueur, en sous-entendant que cela démontrait un défaut évident de caractère. À la vérité, j’éprouve toujours une étrange réticence à crisper mes doigts autour de ceux d’un inconnu. Ce contact me semble bien trop intime et je le fuis d’instinct.
    
    Que dois-je faire à présent ? Demander à la nouvelle venue où se trouve la maison d’Armance ? Elle n’y est pas morte. Son décès accidentel s’est produit dans la campagne environnante. Je n’en sais pas plus, et ce n’est pas le genre de mystère que je souhaite explorer maintenant.
    
    — Vous cherchez le père Étienne ? »
    
    La voix de l’inconnue me fait presque sursauter. Pourtant, elle s’élève à peine au-dessus du chuchotement, avec une pointe d’accent difficile à définir par un autre mot que “rustique”. Encore une fois, je peine à répondre. Il va me falloir avouer que je me suis lancée dans l’aventure sans même savoir comment me loger et me nourrir une fois sur place. Sans doute ai-je vaguement cru que le village se trouvait assez proche d’une ville équipée d’une gare, d’un hôtel… Bref, tout ce qui participait de la vie moderne.
    
    Sous l’effet de la fatigue, je perds un peu de ma réserve :
    
    — Je cherche juste quelqu’un pour me renseigner. J’ai traversé la moitié de la France pour venir au Palluet, et je ne sais même pas où je vais loger… »
    
    Elle baisse la tête, semble réfléchir…
    
    — Je peux vous ouvrir la maison de mademoiselle Chaveau.
    
    Mademoiselle Chaveau. C’est étrange… parce que d’habitude, c’est moi. Une réminiscence furtive me traverse l’esprit… une histoire de conte macabre allemand, où le personnage rencontre son double. Je ne me souviens pas d’une ressemblance aussi prononcée entre nous deux. Juste l’occurrence familiale d’une couleur d’yeux inhabituelle. Cela peut s’expliquer par le sang partagé, même si la connexion s’est diluée. Nous nous sommes croisées… peut-être quatre fois, au cours de mariages ou d’enterrements. Armance avait quatre ans de plus que moi, une différence peu marquée lorsqu’on est adulte, mais un véritable gouffre entre deux enfants.
    
    Une crainte subite me prend :
    
    — Dites-moi, son corps, il n’est pas…
    
    Elle me lance ce regard indéchiffrable, aussi brillant qu’opaque, avant de répondre :
    
    — Non. Le docteur l’a vu… puis il a été placé dans l’appentis du cimetière en attendant la mise en terre, dans un cercueil de planches. Mais si vous pouvez lui payer mieux, vous pouvez…
    
    Bien sûr. Je sais à mes dépens qu’un enterrement est coûteux. Je n’ai aucune envie de me ruiner pour une parente que je connaissais à peine, même si, dans notre famille décimée, nous faisions toutes deux figure d’ultimes survivantes. Malgré tout, je me vois mal demander à cette villageoise si ma cousine avait du bien.
    
    — Je… très bien. Je vous remercie.
    
    — Suivez-moi.
    
    Je me retourne pour jeter un bref coup d’œil vers ma voiture, qui ne risque sans doute pas grand-chose dans cet endroit presque désert. La maison d’Armance ne doit pas se trouver bien loin.
    
    Ce calme m’oppresse. À Paris, en journée, il serait vain de le chercher. La ville fourmille de vie et dégage en toute heure du jour une rumeur constante. Au Palluet, il règne une torpeur que j’oserais qualifier de sépulcrale, sans mauvais jeu de mots. La terre du chemin étouffe nos pas, là où le pavé et l’asphalte les font résonner. Et puis, dans un village, il devrait quand même y avoir du bruit : la cloche de l’église, les chiens, les poules… Pas ce silence cotonneux.
    
    — Ma cousine habitait depuis longtemps ici ?
    
    — Elle est arrivée pendant la guerre…
    
    — Vous savez pourquoi ?
    
    Elle se contente de hausser les épaules. Je comprends que je n’aurai pas plus de réponses aux mille questions qui se bousculent dans ma tête. Si elle fuyait la présence allemande et les bombardements, il existait bien d’autres endroits où elle pouvait prendre de la distance avec la pesanteur de l’Occupation. De quoi pouvait-elle bien vivre ?
    
    Tandis que je marche derrière la-femme-dont-je-ne-connais-pas-le-nom, je songe que les mystères viennent de faire irruption dans ma vie si banale… et si, finalement, je ne découvre rien d’exceptionnel, au moins aurais-je éprouvé une part de frisson qui l’aurait rendue passionnante quelques jours. Cette réflexion m’aide à éloigner un sentiment bien plus négatif, même si je ne parviens pas vraiment à en qualifier la nature. Un pressentiment funeste ? Ces mots semblent trop forts. Une vague inquiétude, peut-être. Oui, je vais dire cela…

Texte publié par Beatrix, 23 janvier 2021 à 22h49
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