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tome 1, Chapitre 103 « La fin de l'escapade » tome 1, Chapitre 103

Je ne puis faire autrement que venir les rejoindre sur le perron. Charles me saisit aussitôt par les épaules, tandis que Célestin m’inclut dans son étreinte, comme si son unique bras pouvait délimiter un univers où je me sens enfin en sécurité - enfin à ma place. Je dois lutter pour retenir mes larmes ; après avoir tant enduré sans craquer, à présent que le pire est derrière nous, je me laisse aller comme une petite fille trop sensible.

Les gendarmes n’osent interférer avec nos retrouvailles. Dès que nous nous séparons, ils s’avancent de nouveau vers nous. Celui qui nous avait reconnus, un maréchal des logis aux tempes grisonnantes et à la moustache cirée à l’ancienne, prend la parole :

— Je vais devoir vous demander de me suivre. Monsieur Célestin nous a signalé votre disparition, avec suspicion de séquestration, voire d’homicide. Nous allons devoir vous interroger sur les motifs de votre absence.

Célestin laisse échapper un soupir d’agacement, mais s’oblige à garder sa façade la plus amène :

— Allons, ces enfants sont épuisés. Je suis sûr qu’ils vous répondront volontiers, mais ils doivent d’abord se reposer. Pendant ce temps, l’un de vos hommes pourra se rendre à la mairie pour appeler le docteur Laurent pour qu'il les examine. Quand ils seront remis de leurs épreuves, ils vous expliqueront tout en détail. Je veillerai à ce qu’ils restent ici.

Le gendarme contemple un instant nos silhouettes dépenaillées, puis opine d’un air dépassé.

— Vous avez raison, admet-il enfin. Nous reviendrons prendre leur déposition en soirée.

Il touche le bord de son képi en guise de salut, puis sort appeler ses hommes pour rembarquer dans la fourgonnette noire. Je les regarde s’éloigner, un peu hébétée. Aussitôt, Célestin semble oublier jusqu’à leur existence. Il nous guide vers le salon le plus proche où il nous fait asseoir dans un fauteuil de velours brun râpé. Une fois que nous sommes bien installés, le vétéran quitte la pièce pour revenir avec une pile de couvertures.

— Mettez-vous au chaud, vous avez l’air gelé.

Ses yeux se posent sur la chemise tachée de sang de Charles.

— Rien de sérieux, murmure son fils en grimaçant un sourire. Cela peut attendre le docteur.

Célestin serre les dents un instant, puis il s’oblige à se détendre.

— Je vais lancer la bouilloire. Un thé vous fera le plus grand bien.

Charles le regarde sortir, avec une expression résignée :

— Un vrai courant d’air… soupire-t-il, un soupçon de tendresse dans la voix.

Il s’est affaissé dans le fauteuil, comme si ses forces l’avaient enfin abandonné. Son attention demeure fixée sur les flammes qui rougeoient derrière la grille du poêle. Il tient sa main plaquée sur sa blessure ; j’espère qu’elle n’est pas en train de s’infecter, après ce long séjour dans l’eau immonde du lac. Je n’ai pas besoin de l’interroger pour connaître les pensées qui tournent dans son esprit. Nous ne pourrons jamais oublier les villageois que nous avons laissés dans l'obscurité, barricadés dans la chapelle. Même s’ils ont été les artisans de leur propre disparition, nous ne pouvons nous défaire d’un sentiment de culpabilité, juste pour avoir survécu.

J’ai tout juste la force de déplier la couverture et de la passer par-dessus mes épaules. Comme Charles n’esquisse pas un geste pour toucher la sienne, je lui offre une place sous mon morceau de laine épaisse, comme nous l’avons fait dans le souterrain. Mon compagnon me gratifie d'un petit sourire. Un autre souvenir traverse mes pensées : celui d’un baiser partagé dans l’euphorie de notre évasion. Mon visage devient brûlant. Le jeune homme doit percevoir ma gêne, car il se tourne vers la porte par laquelle son père s'est éclipsé.

— Je me demande bien comment il est arrivé à prévenir la gendarmerie, marmonne-t-il.

— Très simplement, répond Célestin qui entre au même moment dans la pièce.

Il tient un plateau à la main, comme le jour de notre rencontre à la Garette, et je m’étonne encore une fois de la dextérité dont il fait preuve de son bras unique. Il nous remplit une tasse à chacun avant de s’asseoir dans le fauteuil Voltaire en face de nous. Je prends le temps de respirer le parfum du breuvage, qui n’est pas éventé comme celui que m’avait servi Éva. Le vétéran me regarde faire avec bienveillance.

— C’est le même que le mien. J’en avais offert à Justin, précise-t-il.

Il retombe dans le silence, pendant que nous dégustons le liquide chaud. Je devrais être morte de faim, après trois jours de repas frugaux puis de jeûne, mais pour le moment, le thé me suffit. Les yeux de Célestin restent fixés sur nous, comme s’il craignait que nous disparaissions subitement.

— Pour répondre à ta question, poursuit-il enfin à l’attention de son fils, j’y suis allé à pied.

Les paupières écarquillées, le jeune homme manque de lâcher sa tasse ;

— Comment ça, à pied ? Il y a bien dix kilomètres !

— Et alors ? s’offusque le vétéran. Je n’ai peut-être plus la forme de mes vingt ans, mais je suis encore capable de marcher sur dix kilomètres s’il le faut ! Je me suis réveillé tard et j’ai trouvé le mot que tu m’as laissé. Quand je ne vous ai pas vu rentrer le midi, j’étais un peu inquiet, mais la nuit est arrivée et vous n’étiez toujours pas là…

Ses traits s’affaissent ; il semble vieillir de dix ans en un instant. Malgré tout, il se reprend tout aussi vite :

— Je suis d’abord allé au Palluet. J’ai aperçu des gens dans les rues, qui avaient l'air de monter la garde. Je suis donc revenu aussitôt. J’ai attendu encore une journée, sans trop savoir quoi faire… Dans la soirée, j’ai pris la décision de me rendre à Sainte-Madeleine. J’ai emporté des vêtements chauds, une besace, de l’eau, quelques provisions, et je me suis mis en route. J’ai marché une bonne partie de la nuit, avec quelques pauses pour me restaurer. Quand je suis arrivée, au petit matin, je suis allé droit à la gendarmerie et j’ai déclaré votre disparition.

Une rare vague de colère passe sur son visage.

— J'ai eu le plus grand mal à les persuader que cela pouvait être sérieux! Après tous, deux jeunes gens qui s'évanouissent ensemble, qu’est-ce que cela peut être d’autre qu’une escapade amoureuse ?

Ce que nous avons vécu n’était certainement pas de cette nature… malgré tout, je ne peux m’empêcher de penser aux sentiments qui sont nés dans les profondeurs de la terre. Même si Charles et moi évitons soigneusement de nous regarder, nos mains se trouvent comme par instinct, nos doigts s’entremêlent et se serrent.


Texte publié par Beatrix, 14 février 2023 à 23h28
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