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tome 1, Chapitre 97 « Une mission urgente » tome 1, Chapitre 97

Malgré le goût atroce qui perdure dans ma bouche, je tente de m’asseoir. La tête me tourne et mes yeux me brûlent. Je lève la main pour les frotter, mais Charles m'arrête aussitôt.

— Ça n’arrangera rien. Si nous avions de l’eau…

Cette remarque, absurde d’esprit pratique, lui ressemble tellement ! Malgré ma gorge irritée, je ne peux m’empêcher de rire. Petit à petit, les hoquets se transforment en sanglots nerveux, incontrôlables. Ce sont les larmes qui dégoulinent bientôt rincent mes yeux.

Charles laisse passer la crise, avec une sagesse rare. Quand, enfin, je retrouve mon calme, il me demande avec douceur :

— Vous allez bien ? Vous n’êtes pas blessée ?

Je ne suis plus qu’une masse de contusions, mais tout semble fonctionner. Avec le soutien de Charles, je me remets sur pied. Je l’entends proférer un grognement de douleur, vite étouffé. La détonation qui a résonné sous la voûte de la caverne me revient en mémoire, tout comme le bruit de son corps basculant dans le lac. Horrifiée par ce souvenir, je me replie sur moi-même.

— Éliane, détendez-vous, reprend le jeune homme. Nous avons survécu. C’est tout ce qui compte pour le moment…

Au son de sa voix, je me calme enfin. Les eaux nous ont recrachés ; ce qui vit en dessous n’a pas voulu de notre vie en sacrifice. Je lève les yeux vers lui, comme si je pouvais distinguer son expression dans le noir :

— Et vous ? Le coup de feu ?

— J’ai eu de la chance. Ce crétin ne savait pas tirer. La balle m’a juste éraflé, un peu sous l’aisselle. Rien de sérieux, ça ne saigne même plus. Le choc m’a fait perdre l’équilibre et je me suis retrouvé dans le lac. J’ai préféré faire le mort. Si j’avais tenté de grimper sur la berge, ils m’auraient achevé ! Je n'ai pas bougé jusqu’à ce qu’ils disparaissent.

Sa voix se fait hésitante, tandis qu’il poursuit :

— Quand j’ai voulu remonter, pour aller à votre aide, je n’ai pas réussi. Après…

Il observe un temps de silence, emprunt d'une peur rétrospective, avant de reprendre :

— Je ne sais pas ce qu’il s’est passé. Je me suis réveillé ici, allongé sur le sol, et je vous ai entendu vous débattre...

Cette révélation me rend pensive, surtout après ce que je viens de vivre. Nous restons tous deux muets, étouffés par une chape de non-dits embarrassante.

— Vous avez rêvé…

Dès que ce chuchotement quitte mes lèvres, Charles se détourne ; un tremblement parcourt son corps. Je remarque alors la façon dont il se tient, légèrement courbé sur un côté, comme s’il tentait de soulager l’autre. Je fronce les sourcils : est-il plus gravement blessé qu’il ne veut l’avouer ?

Enfin, il hausse ses larges épaules.

— Peut-être. Je ne me souviens pas très bien…

Je ne sais s’il dit vrai, mais face à sa gêne manifeste, je renonce à le faire parler. Il a bien le droit de conserver ses secrets, comme je garde une partie des miens. Je passe une main sur mon visage, pour essuyer les coulures chargées de limon. Mon corps frigorifié ne cesse de trembler.

— Et vous, me demande-t-il soudain, comment êtes-vous arrivée là ?

D’une voix lasse, je lui raconte mon emprisonnement, ma confrontation avec Éva, la cérémonie sous la chapelle et ma plongée désespérée sous les eaux du lac. Sans m’étendre, je lui apprends que j’ai retrouvé Armance. Son regard se voile d’une nuée de tristesse. Un instant, sa réaction me chagrine, mais je me reprends vite. Bien sûr, Charles n’est pas du genre à se réjouir de la mort de qui que ce soit, même d’une meurtrière manipulatrice.

— J’imagine qu’elle a lutté jusqu’au bout, murmure-t-il.

Sa main effleure mon visage, écartant les longues mèches mouillées :

— C’est un trait de famille.

Je distingue son sourire dans la pénombre de la caverne. Puis, sans prévenir, il m’engouffre dans une étreinte un peu brusque, mais que j’accueille de tout mon être. Son grand corps frissonne contre le mien, et je devine que ce n’est pas de froid.

— Éliane… je… Je suis désolé. J’aurais voulu vous éviter tout cela. Je n’ai pas pu être là pour vous…

Je tente de le rassurer de mon mieux. Ce n’est pas de sa faute s’il a perdu connaissance. C’est un miracle qu’il soit en vie, contre moi. Un moment, je crains d'être plongée en plein rêve, mais rien autour de nous ne recèle cette pointe de fantasmagorie propre à mes échappées oniriques.

Soudain, le grondement sourd que j’avais perçu en émergeant résonne de nouveau, suivi de l'écho distinctif des gravats qui rebondissent sur la roche puis tombent dans l’eau. Nous nous séparons d’un commun accord, tous nos sens en alerte.

— Le gouffre… murmure Charles. Vous croyez que l’éboulement a commencé ?

Il se souvient donc de l’avertissement que j’avais eu en songe. Nous demeurons un instant immobiles, puis nos deux regards se tournent vers la chapelle. Est-ce que les villageois ont entendu ce son inquiétant ?

Le jeune homme se relève péniblement.

— Vous allez penser que je suis fou ou stupide, déclare-t-il, mais ces gens… Malgré tout ce qu’ils ont pu faire de mal, je les connais depuis toujours. Ce n’est pas que je veuille les excuser, mais je ne suis pas sûr qu’ils aient mérité ça. Si nous pouvons au moins les prévenir, avant qu’il ne soit trop tard…

Je ne sais que lui répondre. Je comprends son dilemme. Nous ne sommes pas comme les habitats du Palluet, qui ont pu vivre tant d’années avec tous ces sacrifices sur la conscience. Si nous fuyions en les abandonnant à une mort certaine, nous n’aurons plus aucune nuit paisible de toute notre existence.

— Restez ici, reprend-il. Je vais y aller.

— Non !

Ma voix résonne sous la voûte, étonnamment forte et décidée. Charles en est figé de stupeur. Je poursuis d’un ton plus doux :

— Non. Je ne veux plus que nous soyons séparés. Nous nous en sommes sortis tous deux, nous ne devons pas compromettre ce miracle !

Je lève les mains pour le saisir par les épaules, dans l’espoir de l’arrêter, quand je sens quelque chose se balancer à mon poignet. En baissant les yeux, j'entrevois le joyau vert que j’ai arraché au limon. La pierre du Serpent.

Charles l'examine pensivement, avant de l’effleurer du bout de doigts. Aussitôt, un scintillement bref, mais intense parcourt sa surface. J’ignore quelle idée saugrenue traverse alors mon esprit. Je libère mon bras du lien pour le passer autour de son cou. Le jeune homme se laisse faire, puis porte la main au joyau avec un mélange d’incompréhension et de révérence :

— Pourquoi… ?

— Je ne veux rien avoir à faire avec cet objet. Je suis certaine que les gens du Palluet le respectent, plus que tout. C’est lui qui a permis à Armance de gagner autant d’ascendant sur eux. Il pourra peut-être garantir notre sécurité, mais... si c’est moi qui le porte, ils me verront comme Armance, une nouvelle fois revenu des morts. Il vaut mieux que vous le gardiez.

Charles baisse la tête pour contempler la pierre qui repose à présent sur sa large poitrine. Sans trop savoir pourquoi, j’ai l'intuition d’avoir pris la bonne décision.


Texte publié par Beatrix, 3 octobre 2022 à 01h06
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