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tome 1, Chapitre 96 « Retrouvailles » tome 1, Chapitre 96

XCVI - Retrouvailles

Si je n’étais pas en train de lutter pour ma survie, je me serais plongée dans la contemplation fascinée de celle qui est si longtemps restée cachée au cœur de ce mystère. Je n’en ai hélas pas le loisir. Je m’étonne vaguement de voir si bien dans ces profondeurs aqueuses que la pénombre du gouffre devrait dissimuler dans l’obscurité.

Le manque d’oxygène doit me faire délire.

Tout s’assombrit autour de moi. Une ombre gigantesque plane au-dessus de ma tête, telle un vaste nuage qui me déroberait le ciel. Soudain, elle disparaît pour ressurgir en dessous de moi. Je me sens soulevée comme par une lame de fond. Mes mains se posent sur une surface dure et lisse, où mes doigts trouvent les contours de larges écailles. Entre rêve et réalité, je saisis à bras le corps l’énorme corps cylindrique. Il m’entraîne avec lui, dans un jeu puissant de muscles sinueux. Peut-être vient-il me sauver… Ou, au contraire, me plonger avec lui dans les profondeurs de la terre. Après tout, je tiens toujours les joyaux qui lui appartenaient jadis.

À bout de forces, suffocante, je ferme mes yeux brûlants et je me laisse emporter.

Une éternité - ou quelques minutes plus tard, l’immense présence s’évanouit. Sans rien pour me raccrocher, je remonte comme un morceau d’épave libéré des abysses. Je brise enfin la surface ; l’air afflue dans mes poumons avec tant de violence que j’ai l’impression qu’ils se déchirent.

Une fois que la douleur s’est un peu atténuée, j'essaye de repérer la berge, mais je ne distingue rien d’autre autour de moi que le néant. Peut-être que je devrais tenter de nager dans une direction précise, jusqu’à ce que je rencontre quelque chose, mais dans mon état d’épuisement, je parviens à peine à maintenir ma tête hors de l’eau. Le lac refuse de me laisser partir.

Je revois l’image d’Armance, perdue dans les profondeurs glauques, dérobée au regard de tous… Dans un éclat de lucidité incongru, je reconstitue ce qui a pu se passer. Lors d’une des cérémonies atroces menées dans la chapelle, Éva a dû se dresser contre elle, après avoir gagné en secret le soutien des villageois. Ma cousine s’est retrouvée piégée, comme les Allemands avant elle. Quand Armance a deviné qu’un guet-apens se refermait sur elle, dans un dernier acte de défi, elle a ôté le pendentif de son cou pour le jeter dans le bassin, sans qu’Éva s’en aperçoive. Puis elle a lutté jusqu’au bout contre ceux qui voulaient la sacrifier à son tour. Sans doute est-ce au cours de cet affrontement qu’elle est tombée et s’est brisé la nuque en heurtant la margelle.

Même si je ne peux pardonner l’horreur de ces crimes, je frémis à l’idée de cette fin solitaire, entourée de traîtres. Au moins connaîtrai-je une mort paisible. Je laisse mes yeux se fermer. Déjà, je sens couler mon corps frigorifié.

Au-dessus de moi retentit un grondement sourd et profond. Je n’ai pas la force de rouvrir les paupières pour en repérer l’origine. Lorsque les parois commenceront à se détacher, je serai engloutie avec cette engeance dévoyée et leur prêtresse. J’aurais juste voulu revoir Charles. Sans que j’y pense, mes lèvres engourdies prononcent son nom. Tandis que je sombre, j'imagine le doux regard de ses yeux noisette posés sur moi. S’il a survécu et qu’il est parvenu à fuir cet endroit, j’espère qu’il se souviendra de moi, au moins un peu.

Alors que s’effacent mes dernières bribes de conscience, je crois entendre au loin quelqu’un crier mon prénom.

***

— Éliane !

Quelqu'un vient de me gifler.

Éva ?

Non, le coup était retenu, comme s’il avait été infligé sans intention de blesser. Mes paupières se relèvent sur des ténèbres poisseuses. Elles raclent contre mes globes oculaires comme du papier de verre. Quand ma vision s’habitue à l'obscurité qui m’entoure, j'aperçois des yeux qui luisent dans le noir, recueillant le peu de lumière qui stagne dans le lieu. J’ouvre la bouche pour parler, mais avant que je puisse prononcer le moindre mot, une substance acide et visqueuse remonte le long de mon œsophage. Des bras robustes me soulèvent, me tournent sur le côté. Pendant de longues minutes, je vomis un mélange d’eau saumâtre et de biles. À chaque haut-le-cœur, j’ai l’impression qu’on m’arrache les tripes. J’en viens à espérer qu’on m’achève.

Enfin, mon corps cesse de se rebeller contre lui-même et les spasmes s’atténuent. L’air reflue brusquement dans mes poumons. Je me mets à tousser et sens aussitôt qu'on me redresse en position assise. Ma main attrape un bras musclé, recouvert d’une manche de fin tissu. La chair en dessous est aussi glacée que la mienne, mais j’y perçois la pulsation de la vie.

Une large main caresse mes cheveux, une voix grave me parle d’un ton si bas que je l’entends à peine.

— Calmez-vous, Éliane, tout va bien…

Je me raidis sous l’effet de la surprise et d’un soulagement que je n’ose pas encore nommer.

— Ch… Charles ?

Ma voix n’est d’abord qu’un bruissement faible et râpeux, mais je prends un peu d’assurance pour ajouter :

— C’est vous ? C’est... vraiment vous ?

Ma vision s'est habituée à la pénombre ; les lueurs lointaines de la ville me permettent au moins de distinguer ses traits. Je peux lire l’inquiétude dans ses yeux noisette, même si l'obscurité leur a volé leur couleur. Une nouvelle quinte de toux me secoue.

— Allez-y doucement… Vous avez failli vous noyer. Si je ne vous avais pas entendu vous débattre dans l’eau…

La mémoire de tout ce qui est arrivé avant ma fuite me revient brutalement. L’exécution atroce de Castanier. La tenue grotesque d’Éva. La masse immobile et sourde des villageois. Le bref combat et le joyau de verre brisé en mille éclats. Le cadavre d’Armance et le serpent...

Submergée par ce tourbillon de souvenirs, je me prends la tête à deux mains. Est-ce que je suis devenue folle, ou juste victime des hallucinations d’un esprit mourant ? Je passe une main sur mon visage, essuyant les coulées tièdes chargées de sel et de limon. Des frissons parcourent mon corps gelé. Une part de moi-même demeure incrédule. Ce que j’ai vu et ressenti est à mettre sur le compte de l’épuisement, de la faim, du froid et d’un début de noyade. Le Serpent n’a jamais existé que dans l’imagination des villageois. Pourtant, tout au fond de moi, je crois percevoir, comme un écho lointain, la présence majestueuse de la gigantesque créature qui vit sous le marais. Celle qui m’a rendu à Charles, la seule personne, à part sans doute son vieux prédécesseur, à avoir approché sa vraie nature.


Texte publié par Beatrix, 1er septembre 2022 à 00h27
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