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Tome , Chapitre 95 « Dans les profondeurs » Tome , Chapitre 95

Un nouveau frémissement parcourt l’assemblée. Éva blêmit, prise de court par mes paroles.

— Vous vouliez garder le silence sur cette aventure, n’est-ce pas ? C’est pour cela que vous avez incendié la maison d’Armand Célestin ? Parce que vous craigniez qu’il découvre votre secret en consultant les papiers d’Imbach ?

Cette fois, son visage se décompose. Elle ne s’attendait pas à ce que je connaisse l’existence de ces preuves dangereuses… C’est sans doute en les cherchant qu’elle a trouvé la photo de la chapelle des marais, et qu’elle a choisi de la placer dans le cercueil pour jouer avec moi et m’attirer dans ses rets. Hélas pour elle, elle n’a fait que me mettre sur la voie de la vérité.

Malheureusement, sa sidération est de courte durée :

— Plonge cette vipère dans le bassin, ordonne-t-elle.

Cette fois, c’est vraiment la fin, mais au moins aurais-je poussé Éva dans ses retranchements. D’après les murmures qui parcourent l’assemblée, cette révélation a ébranlé sa position. C’est une miette de triomphe que j’emporterai dans ma tombe liquide.

Cette modeste victoire m’a rendu ma résolution. Mon sang bouillonne dans mes veines, une combativité que je ne me connaissais pas m’envahit toute entière. Lorsque le villageois libère une de mes épaules pour poser sa main sur ma nuque, je me retourne et lui enfonce un coude entre les côtes. C’est plus la surprise que la douleur qui lui fait relâcher sa prise.

Je m’arrache à sa poigne pour me lancer droit vers Éva. Même si je suis moins lourde qu’elle, elle vacille sous l’impact. Mes doigts trouvent la chaîne au bout de laquelle se balance la pierre verte. Je tire dessus de toutes mes forces, jusqu'à ce que les maillons se rompent. Emportée par mon élan, je commence à basculer en arrière. Je titube sur quelques pas, ce qui me permet d’échapper malgré moi à Bertrand qui est venu au secours d’Éva. Mes talons heurtent le bassin.

Enfin, je récupère mon équilibre. Je n’ai aucun moyen de fuir vers la sortie de l’église : Hubert et Bertrand me bloquent le passage. Déjà, ils se lancent vers moi ; j’entends Éva vociférer derrière eux.

En moins d’une seconde, je prends ma décision. Je grimpe sur l’étroite margelle et, de toutes mes forces, je jette la pierre verte au sol. Sans surprise, elle explose en centaine de fragments, comme le vulgaire cabochon de verre qu’elle est.

Éva le contemple avec des yeux terrifiés. Pendant un instant, je vois son véritable visage, pitoyable, bien plus ingrat que sous le regard amoureux de Hahn. Juste une petite paysanne au fin fond d’un trou crotté. La vision qu’Armance devait avoir d’elle, pendant qu’elle l’enjôlait et lui volait ses secrets, à la fois réaliste et terriblement injuste. Puis, alors que les mains des deux sbires se tendent pour me saisir, je me laisse basculer en arrière.

Le bassin est plus profond que je m’y attendais. Je ressens le choc tout à la fois du froid glacé et de l’impact dans mon dos ; mais celui de l'eau, pas celui de la pierre. Je me souviens alors des paroles de Castanier.

C’est là que les portes s’ouvrent…

Le liquide verdâtre m’avale, se referme sur moi comme un linceul. J’éprouve une paix étrange, tandis que je m’enfonce dans ces abysses insoupçonnés.

Au bout d’un instant, cependant, mon instinct de survie reprend le dessus. Je pivote sur le ventre, autant par ma propre volonté que sous l’effet d’un courant invisible qui m’aspire vers les tréfonds de la cavité. L'eau saumâtre brûle mes yeux. Malgré tout, je lutte pour les garder ouverts : une lumière diffuse me parvient, comme si un rayon de lune ou de soleil perçait les profondeurs. Pourtant, elle ne semble pas venir de la surface. Le monde aquatique où j’évolue me paraît incroyablement limpide.

Pour l’instant, je ne souffre pas encore du manque d’air, comme si je me trouvais dans un de ces rêves étranges où l’on peut subsister sous l’eau comme sur la terre. Je ne sens pas le goût de la vase sur mes lèvres, ni les grains de limon entre mes dents, ni les relents de pourriture dans mon gosier.

La lueur mystérieuse m’appelle inexorablement. J’oblige mes membres engourdis à bouger. Même si mes vêtements et mes chaussures m’alourdissent, mon corps retrouve d’instinct les bons gestes. Mes mouvements de nage maladroite me mènent vers le fond du bassin.

La lumière devient de plus en plus nette ; j’ai l’impression que je pourrais la toucher. Elle émane d’une pierre… d’un joyau vert marbrée de veines scintillantes, en forme de demi-globe grossier, serti dans un disque de métal terni. Il repose à demi enfoui sur le sol limoneux. Un lien passé dans la partie métallique ondoie dans les courants ténus. Le voilà donc, cet objet si convoité, celui qu’on m’a accusée d’avoir dissimulé.

Je tends la main ; la cordelette s’emmêle autour de mes doigts. Le joyau se libère, en laissant échapper une nuée de fines particules. Il est aussi large que ma paume et pèse au bout de mon bras. Je reprends la nage, sans trop savoir où je vais. Je ne pourrai sans doute pas tenir plus longtemps sans oxygène. Mes poumons commencent à brûler ; je suis tentée d’ouvrir la bouche pour respirer, mais si je le fais, je mourrai dans les secondes suivantes.

La panique qui jusque-là m’avait épargnée me saisit peu à peu. Au milieu des volutes de limon dérangées par mes mouvements erratiques, je perds tous sens de l’orientation. Je ne distingue plus le haut du bas, la droite de la gauche… Je tournoie sur moi-même, à la recherche d’un signe pour me diriger.

Ma main heurte un objet dur et froid. Je pivote machinalement, pour apercevoir de longues frondaisons d’algues… non, c'est une chevelure noire qui ondule dans le courant ! Elle entoure un visage, blêmi par la mort, mais bizarrement intact. Il est penché sur le côté, et forme un angle anormal avec le cou. Une grande robe grisâtre, qui a sans doute été blanche, flotte autour de sa forme figée. Des yeux laiteux me contemplent depuis un insondable néant.

C’est étrange, finalement, qu’au moment où je la retrouve enfin, elle ne ressemble en rien au cadavre de mes rêves. L’eau du lac l’a conservée, comme tous les malheureux qui reposent dans les tombes inondées. Éva n’a pas voulu lui faire cet honneur. Après avoir dérobé son corps, elle l’a jeté dans le bassin, comme pour lui infliger une seconde mort.

Après tout, mes songes n’étaient que des visions erratiques nées de ma détresse et de ma peur.


Texte publié par Beatrix, 29 août 2022 à 22h47
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