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Tome , Chapitre 93 « L’exécution » Tome , Chapitre 93

Je suis sans doute trop âgée pour croire encore aux miracles. Ou trop éprouvée par la vie. Poussée par Bertrand, je franchis l’arceau de pierre pour pénétrer dans la nef. Cette fois, la chapelle n’a rien d’une coquille vide. Elle est remplie par les fidèles venus du Palluet, en rangs serrés. À la lueur des flambeaux glissés dans les patères au mur, je reconnais quelques physionomies croisées au village, mais aucune tête vraiment connue. Dans leur visage sombre et intense, leurs yeux brillent, aussi fixes et opaques que ceux d’Éva. Ils arborent leurs habits du dimanche, comme lorsqu’ils se rendent à la messe du père Étienne. Leurs vêtements présentent des teintes sourdes, terreuses. Au lieu de conférer à leur peau des reflets dorés, la lumière des flammes les fait paraître blafards. Ils pourraient être des corps repêchés dans le marais et vaguement nettoyés.

Malgré toutes mes résolutions, une vague de panique enfle en moi. Je dois me contrôler de toutes mes forces pour éviter de me débattre. De toute façon, je n’ai aucune chance d’échapper à mes bourreaux. Je redresse la tête et j’avance de mon propre chef, sans que mes gardiens aient besoin de me pousser.

Au bout de l’allée, la statue de « sainte Madeleine » me toise de ses prunelles de pierres ; les flammes animent ses traits qui semblent arborer un sourire cruel. Parfois, je crois voir bouger de façon imperceptible les anneaux du serpent qui l’enserrent d’une étreinte de vie et de mort. En contrebas, le bassin étend un miroir parfait qui recèle un monde inversé sous sa surface parfaitement lisse. À la lumière de torches, j’en remarque mieux tous les détails : le motif de la margelle, qui évoque la peau écailleuse d’un reptile, mais, surtout, une marche située juste dans l’enfilade de la nef, où l’usure a creusé deux dépressions arrondies. Comme si des générations de prisonniers s’étaient agenouillées à cet endroit. Je n’ai aucune envie d’imaginer la suite.

Pour le moment, Éva n’est nulle part en vue. Sans doute compte-t-elle soigner son apparition devant ses fidèles. Je serre les poings : personne n’a jugé bon de me les attacher. Parce que je suis trop faible, trop brisée aux yeux de mes futurs exécuteurs. Malgré tout, je refuse de baisser le regard.

Soudain, derrière moi, s’élèvent des sanglots et des gémissements. Je tourne machinalement la tête, avant de me ressaisir. J’ai reconnu cette voix, celle d’un homme qui supplie ses anciens complices de lui accorder leur clémence. Un lâche, un ivrogne… mais un être humain, qui sait parfaitement vers quel destin ses compagnons le traînent. Au son de ses plaintes, mon courage – ou mon inconscience – s'enfuit. Mes jambes tremblent, mon ventre se noue. Je lutte aussi fort que je le peux pour ne pas m’effondrer.

Castanier apparaît dans mon champ de vision, une créature pitoyable et ratatinée entre les mains robustes de deux jeunes villageois. Il tente de se débattre, mais il ne parvient pas plus à s’échapper qu’un chaton qu’on tient par la peau du cou. Dans le clair-obscur de la chapelle, je devine plus que je ne vois sa bouche molle, ses yeux injectés de sang, sa trogne fleurie. Peut-être devrais-je éprouver de la culpabilité… C’est pour nous aider qu’il a trahi une première fois. La deuxième, il s’est juste trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment. Rien de tout cela ne serait arrivé si Charles et moi n’avions pas fait irruption dans le royaume souterrain d’Éva.

Puis je me rappelle que c’est lui qui a tiré sur la voiture du maire, et ma compassion s’amenuise. Il a délibérément prêté son assistance aux menées meurtrières de la demoiselle Rochère.

Les deux hommes le poussent sans ménagement ; il tombe à quatre pattes sur le sol. Larmes et morve se mêlent sur son visage défait. Ses lèvres tremblent au point qu’il ne peut plus prononcer la moindre parole. Ce n’est qu’en entendant des pas sur les pavés derrière moi que je m’aperçois qu’Éva a enfin fait son entrée. Je me retourne et la contemple, sans savoir si je dois rire ou frissonner.

La prêtresse autoproclamée du Serpent porte une longue robe noire, brodée d’un motif en fil métalliques qui donne l’illusion que les anneaux écailleux l’étreignent. La façon dont elle semble un peu trop tendue sur son corps sculptural me fait penser qu’elle n’a pas été faite pour elle, mais pour Armance. Dans d’autres circonstances, l’effet serait plus ridicule que théâtral, mais au milieu de cette mise en scène morbide, elle confère à Éva une aura presque fantasmagorique. Son épaisse chevelure châtain se déverse sur ses épaules. À son cou brille un joyau, à peine taillé, qui jette un feu vert à la lueur des flammes.

Eva Rochère se place au centre de la nef et lève les deux bras. Les larges manches glissent, dévoila sa peau de marbre. Elle n’a plus rien en commun avec la paysanne au foulard pourpre que j’avais rencontrée à mon arrivée au village. Sa voix s’élève, avec une puissance inattendue. Ses accents rauques résonnent sous l’antique voûte de pierre :

— Le moment est venu d’offrir son dû à ce qui vit en dessous ! Pour commencer, la vie d’un traître, qui a guidé des intrus vers la liberté… en vain. Son sacrifice compensera les errements !

La foule reste silencieuse, mais un souffle la parcourt, comme si tous les villageois présents prenaient une inspiration subite. Après tout, Castanier est l’un des leurs. Pas un vagabond ni un étranger… Leur cantonnier, leur fossoyeur. À cet instant, chacun d’entre eux doit s’imaginer dans sa position. Encore une fois, Éva fait montre de sa cruelle habileté. Sa justice n’a rien d’aveugle, mais l’avertissement sous-entendu en si peu de mots résonnent dans la chapelle des profondeurs.

— Hubert…

L’un des deux hommes place sa main sur la nuque de Castanier et le précipite vers la marche usée. Il le force à se ployer là où bien d’autres ont contemplé leur mort en face. Ses genoux craquent sous la violence du choc. Tout à sa terreur, le malheureux ne doit même pas sentir la douleur.

Hubert n'a pas relâché sa prise sur son cou. D’une simple poussée, il lui plonge la tête dans l’eau du bassin. Je me doutais que cela allait arriver, mais rien ne m’a préparé à cette scène. Mon ventre se noue, ma gorge se serre. Je dois fournir un effort de volonté pour ne pas rendre le peu que contient mon estomac sur les dalles de la chapelle. Tout mon corps tremble sous le choc de cette vision, autant pour sa nature épouvantable, que parce qu’elle préfigure mon destin.


Texte publié par Beatrix, 24 août 2022 à 21h37
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