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Je dédie cette nouvelle à Rose P. Katell, qui m'a donné le thème du "pentagramme" dans le cadre du Calendrier de l'Avent de la communauté sur Allée des Conteurs. Merci à toi pour faire avancer mon univers de la Société Esotérique.

P.S : la couverture de la nouvelle arrivera le 30 décembre

~O~

- Tati, tu ne peux pas partir ! Que vont dire Mama et Papa si nous restons seuls ?

Johanna s’arrêta sur le pas de la porte, main sur la clenche, et sourit. Elle posa sa valise et se tourna lentement vers le jeune garçon en pyjama rayé. La commissure de ses lèvres se retroussa : son neveu la fixait de ses grands yeux innocents.

- Voyons, je ne comptais pas partir sans te lire une histoire pour dormir.

- C’est vrai ?

- Pourquoi te mentirai-je ? Ne t’inquiète pas pour ton papa et ta maman, ils savent déjà que je quitterai le foyer cette nuit. Tu étais censé dormir, comme tes frères et sœurs. Veux-tu que je te conte une histoire donc ? Tu dois vraiment le vouloir tu sais !

- Oh oui ! gazouilla-t-il.

- Veux-tu que je te conte une histoire d’Enahel ? Connais-tu la légende cachée ? Tu dois être vraiment d’accord, mon enfant !

Il fronça les sourcils et hésita un instant. Il fit un pas pour s’approcher de Johanna et leva la tête pour l’observer avec insistance.

- Tu as changé, tati. Tu étais courbée avant !

- Cette vilaine bosse dans mon dos ? Enahel a été généreuse avec moi. Cela fera partie de mon histoire si tu veux l’entendre ! Es-tu d’accord ?

- Je suis plus que d’accord !

Son visage rayonnait. Il sautilla sur place, se retint de taper dans les mains et fila à pas de loups jusqu’à la chambre qu’il partageait avec ses frères, Alois et Edmund. Chandelle à la main, Johanna le suivit. Elle s’assura que les deux autres dormaient, déposa la bougie sur la table de chevet et s’installa aux côtés du garçon réveillé.

- Tu as vraiment changé, Tati, murmura-t-il, l’œil pétillant. Tu es belle dans ton manteau ! Tu as mis du rouge sur tes lèvres ?

Les lèvres de Johanna s’étirèrent.

- J’ai demandé pardon à Enahel, le 21 au soir. Elle a été d’une grande bonté à répondre à ma supplique.

- Alors tu l’as vue dans son carrosse ? Tu as pu caresser un hibou à cornes ?

- Ne parle pas si fort, veux-tu. Tu risquerais de réveiller tes frères.

Edmund dut se retourner car son lit grinça. Johanna patienta que les ronflements reprennent avant de continuer :

- Il se pourrait que j’ai vu les hiboux à cornes qui tirent Mère Enahel. As-tu demandé pardon durant le solstice ?

- Oui, souffla le petit, bien emmaillotté dans sa couverture.

- As-tu demandé pardon pour ce que tu feras plus tard ?

- Non. Il fallait que je le fasse ?

- C’est ainsi que débute mon histoire. Je vais te parler de Mère Pelzebock.

- Est-ce que ça fait peur ?

Johanna marqua une courte pause et posa ses doigts sur la main froid du garçon.

- C’est une histoire inquiétante, oui. Veux-tu quand même l’entendre ?

Il hocha la tête, bouche pincée.

- Tous les ans, Mère Enahel parcours le monde le soir du solstice d’hiver, à bord de son carrosse argenté tiré par ses magnifiques hiboux à cornes. Mère Enahel vient nous pardonner de nos péchés, si nous avons fait l’effort de l’honorer sur le sapin bien entendu.

- J’aimerai tellement la voir, murmura son neveu.

- Le Grand Grimoire dit que tout le monde mérite le pardon. Pourtant, il arrive que Mère Enahel ne puisse pas pardonner. Elle découvre que certains enfants ne deviendront pas de bons adultes. Alors elle doit faire appel à Mère Pelzebock.

- Elle vient punir les enfants pas sages ?

- Mère Pelzebock se cache sous un grand manteau noir.

- Comme toi ?

- Elle porte avec elle une valise en cuir, aux coins racornis.

L’enfant écarquilla les yeux, impressionné.

- Comme ta valise, Tati ?

- Tout à fait. Et l’on prétend que Mère Pelzebock ne peut pas parler aux enfants endormis. Seulement ceux qui sont encore éveillés.

- Pourquoi ?

- Car Mère Pelzebock voit l’avenir dans la voix de ces enfants, répondit Johanna avec légèreté. C’est ainsi qu’elle s’assure de ne pas les punir inutilement.

- Elle donne des devoirs à copier ?

Johanna rigola.

- Oh non ! Mère Pelzebock ouvre sa valise. Il paraîtrait qu’elle est ornée d’un beau pentagramme en cuivre et que quand l’enfant regarde à l’intérieur, son âme est aspirée.

- Alors il meurt ?

Johanna répondit par l’affirmative et un long silence, porté par le vent froid de la nuit, s’installa dans la chambre. Le garçon tourna son regard vers la chandelle, l’œil pétillant et se redressa soudainement :

- Heureusement que ce ne sont que des histoires, hein Tati ? Tu t’imagines si tu étais Mère Pelzebock ?

- Avec ma valise et mon manteau ? Quelle absurdité !

- Alors je peux regarder dedans ? J’y déposerai un cadeau pour ton départ. Et ça sera comme si moi j’avais vu Mère Pelzebock !

- Tu es sûr ? Tu dois dormir !

- Oui, s’il te plaît, s’il te plaît, s’il te plaît ! Après je dormirai, promis.

Johanna s’en retourna à la cuisine, dans le noir, sans un bruit. Son long manteau flottait autour d’elle et accompagnait chacun de ses mouvements amples ; elle avait l’impression de se fondre dans les ombres, de patiner sur les ténèbres. Alors, satisfaite, elle se pencha sur la valise, caressa le pentagramme du bout de l’index et enroula ses doigts autour de la poignée.

Quand elle revint vers lui, il était désormais assis sur le lit, les jambes en tailleur et tenait un petit bonhomme en bois contre sa poitrine. La figurine avait un svastika gravé sur ta tête polie ; Johanna reconnut là le jouet préféré du garçon, qu’il était visiblement prêt à lui céder quand elle ouvrirait sa valise.

Elle dénoua les lanières et commença à soulever le couvercle supérieure, couvée par le regard émerveillé de son neveu. Johanna retint toutefois son geste et pivota pour lui faire face.

- Tu veux l’ouvrir toi ?

- Je peux ?

Elle se déplaça afin de lui laisser la place nécessaire. Il s’agenouilla et souleva le battant avec précipitation. Johanna le savait, il n’y avait aucun son, aucune lumière pour accompagner le phénomène d’aspiration, juste un puit de ténèbres qui s’ouvrait sous les yeux médusés du garçon. Quand son corps retomba mollement en arrière, les ongles crispés sur le jouet, Johanna haussa les épaules et reprit son bien.

- Voilà le monde libéré de ton avenir, Adolf !

On gigota dans son dos.

- Tati Johanna ? Il y a un problème ?

- Rendors-toi, Aloïs. Tout va bien !

Johanna… Mère Pelzebock adorait le prénom de ce corps qu’elle avait emprunté, quelques heures plus tôt. Mais il fallait se dépêcher désormais : la liste était longue et sa valise bien trop légère.


Texte publié par Jérôme M. Keller, 24 décembre 2020 à 12h47
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