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Le plancher craquait à chacun de ses pas, malgré toutes ses précautions. Thibault avait le cœur battant à tout rompre, mais il ne savait si c’était dû à la peur de traverser les lattes de bois du grenier où l’excitation de partir à l’aventure dans un endroit que son père lui avait formellement interdit d’explorer.

Non, il n’avait pas peur ! Les explorateurs n’avaient jamais peur !

Il plissa les paupières pour tenter de voir plus clair dans l’espace encombré et sombre sous les toits. Des piles de cartons traçaient un unique chemin au milieu des bibelots et des meubles couverts de poussière.

Tout semblait posé là depuis une éternité. Des costumes d’un autre temps pendaient sur des portants en bois et prenaient des allures de monstre terrible dans la faible lueur du faisceau de sa lampe.

Il risqua une enjambée plus longue et manqua de trébucher en posant un pied mal assuré sur une poutre en bois. Heureusement, aucun clou, aucune vis ou autre écharde n’avait pu traverser le tissu de sa chaussette.

Après s’être appuyé contre un vieux meuble branlant et vérifié que rien ne se trouvait planté sous ses pieds, Thibault se sentit ragaillardi.

Il obliqua la lampe vers le fond du grenier et découvrit qu’un monticule de boites à chaussures et de cartons entassés bloquait le passage un peu plus loin. La lumière mettait en évidence des flocons poussiéreux qui voletaient dans la clarté électrique.

Au pied de la montagne, le tas de vieilleries lui semblait encore plus grand, mais il entrevit un passage sur sa droite. Nul doute qu’en se courbant pour passer sous le lambris qui tapissait la sous-pente, il pourrait atteindre l’autre côté.

Quelque chose le retenait cependant. L’étrange sensation lui nouait l’estomac d’une appréhension qui n’avait bien sûr rien à voir avec de la peur. Heureusement que personne n’était là pour le voir. Son ami Jimmy encore moins, avec sa manie de toujours le faire passer pour un froussard.

Un frisson lui parcourut le bras, mais il se décida quand même.

« Il n’y a qu’un remède à la peur, c’est ton courage… » résonnait encore la douce voix de mamie.

Il devait le faire, pour elle. Pour qu’elle soit fière.

Thibault soupira, prit une expression déterminée et avança prudemment en direction de la sous-pente ; arrivé au coin d’une commode usée par les années, il fit pivoter sa torche au coin de celui-ci afin de découvrir ce que cette nouvelle épreuve lui réservait.

Rien qu’un carton de livres éventré. Un vieux chiffon trainait sur sol et quelques tas de poussière s’agglutinaient au pied des objets comme le sable au bord des trottoirs aux abords de la plage.

Un pas, puis un autre. Et encore un.

Au bout du chemin se trouvait une large malle à la peinture écaillée, mais ce n’est pas ce qui retint le plus son attention. Parmi les vieilleries, les fleurs séchées et les habits oubliés trônait un étrange objet sous une cloche de verre rendue opaque par une couche de saleté.

Si jusque-là il n’avait pas vraiment connu la peur, Thibault était effrayé à présent.

Une balle roula à côté de lui. Sans doute l’avait-il bousculée sans s’en rendre compte.

Il approcha de son pas léger et se positionna en contrebas de l’objet, puis l’admira sans ciller. Quelque chose d’important se trouvait là. Quelque chose qui s’apparentait à un trésor, il en était convaincu.

Malgré la peur qui le tenaillait et son envie de déguerpir à toute vitesse, il savait que son trésor l’attendait. C’était une chose dont il ignorait la forme, l’odeur ou la couleur.

« Approche… » entendit-il soudain. « N’aie pas peur. »

La voix chaude et bienveillante de mamie l’accompagnait depuis toujours et, même s’il avait compris que quelque chose avait changé, il avait la certitude qu’elle serait toujours présente.

« C’est un cadeau très spécial, dit-elle encore. Approche encore un peu. »

Thibault s’exécuta les yeux brillants, comme s’il s’était agi du matin de Noël.

Il distingua encore la forme au travers du verre : une forme arrondi percée de trois cavités, un crâne dont la surface burinée était ornementée de motifs floraux étranges. Il ressentait un curieux mélange de peur et de soulagement, comme si l’objet en lui-même provoquait moins d’effroi que l’idée qu’il s’en faisait.

« C’est un trésor ? murmura le garçonnet, les yeux pétillants.

— Oui, c’est un trésor rien que pour toi. »

Thibault sourit à la douce réponse de sa mamie.

« Tu devras garder le secret, d’accord ?

— Mais papa, il a dit que…

— Promets-le moi ? »

Il n’était pas du genre à désobéir, pas du tout. Il retrouva son sourire et mis une main sur son cœur avant de le promettre solennellement comme s’il s’agissait d’une dette d’honneur. Thibault attendit les yeux clos que la main de sa grand-mère lui caresse la joue ou le front, mais rien ne vint.

Lorsqu’il les rouvrit, il se trouvait seul au milieu du grenier plongé dans l’obscurité. Sa lampe avait disparu en même temps que s’étaient envolées ses craintes.

En réalité, quelque chose avait changé, sans qu’il ne sut dire quoi précisément. Une vague impression de déjà-vu suivait le cours de ses pensées, comme une ombre.

Sa grand-mère ne lui répondrait plus à présent.

Tout lui parut plus clair : le crâne débarrassé de son carcan de verre émettait une lumière rassurante.

Que ce souvenir lui semblait loin !

Il n’y avait pas eu d’autre frayeur dans le grenier, aucun crâne sculpté découvert entre les meubles poussiéreux et les toilettes désuètes de sa grand-mère. Le crâne était une ancre dans ce dernier souvenir, un point d’attache entre ce monde qu’il avait quitté et le suivant.

Thibault ne se souvenait pas de tout, même maintenant que la supercherie de ce souvenir s’était révélée au grand jour. En réalité, il avait en mémoire la solitude et le froid pernicieux qu’une pâle lumière peinait à faire reculer.

Refuser de quitter ce monde était un choix bien plus qu’une fatalité, mais parfois l’inconscient demeurait le plus sévère des juges, même pour un enfant qui n’avait pas encore atteint sa première décennie de vie.

La sensation de tomber le reprit tandis que le sol se dérobait sous ses pieds. Une latte de bois pourrie se cachait au milieu du grenier de la vieille maison de famille.

Papa lui avait pourtant dit de ne pas jouer à l’intérieur et de ne pas se rendre au grenier…

À présent, il se trouvait seul dans ce grenier froid et terriblement noir. Il ne sut dire combien de lunes, combien de mois ou de saisons s’étaient écoulées depuis cette nuit qui scella son sort pour toujours, mais il avait la sensation qu’un jour, ce cauchemar prendrait fin.

Qu’un jour, il trouverait la paix.


Texte publié par Théâs, 4 novembre 2020 à 15h00
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