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Tome 1, Chapitre 13 Tome 1, Chapitre 13
Elle se frotta les yeux alors que la fatigue revenait le hanter. Elle désirait avoir cette discussion mais pour l’heure, elle s’en sentait incapable. Myung-Dae esquissa un mouvement pour se lever, qu’elle stoppa d’un signe de la main.
    
    — Dors ici, invita-t-elle.
    
    Elle lui ramena une couverture. Il investit donc le canapé une fois ses chaussures et son manteau retirés. Dans son lit, Chun-Hei s’endormit en quelques minutes, épuisée.
    
    Elle se réveilla tôt au matin et resta allongée de longues minutes. Elle avait mal dormi et sa journée promettait d’être longue et fatigante. Ses projets au travail n’avançaient pas assez rapidement à son goût, lui pompaient beaucoup de temps, et la venue de Myung-Dae n’arrangerait pas son organisation du quotidien.
    
    Elle finit par se lever et se rendit dans le salon sur la pointe des pieds. Le jeune homme ronflait comme un bienheureux. Il s’était enroulé dans la couette, seules dépassaient quelques mèches blondes. Au lieu de le réveiller, la demoiselle s’habilla puis descendit prendre son petit déjeuner chez Samy. Leurs horaires souvent similaires leur permettaient de prendre leurs repas ensemble.
    
    Elle avait laissé un mot à son invité surprise pour ne pas qu’il s’inquiétât. Et lorsqu’elle raconta sa nuit à son ami, ce dernier rit tellement qu’il manqua de s’étouffer avec sa bouchée de riz vinaigré. Chun-Hei lui lança une œillade irritée.
    
    — Il a fait trois heures de voiture en pleine nuit pour te voir et tu doutes encore ?
    
    — Je ne doute pas de ses sentiments, mais de leur légitimité. Et je ne doute pas de ta traîtrise non plus, se hérissa-t-elle. Tu es le seul à connaître mon adresse !
    
    — Je plaide coupable, sourit-il en levant la main. Mais il a pris les devants pour te voir, c’est un signe de maturité, non ?
    
    — Putain Samuel est-ce que tu vas finir par te mêler de tes affaires sentimentales au lieu des miennes ? S’énerva la jeune femme.
    
    — Non, elle est inexistante, donc pas très intéressante, répondit l’enseignant sans se départir de son grand sourire et de sa bonne humeur.
    
    Elle roula des yeux en bouillonnant de rage. Elle savait qu’il ne voulait que l’aider mais les deux hommes l’acculaient de plus en plus, sans lui laisser le loisir de respirer. Elle semblait parfois être la seule connectée à la réalité, alors que tous les deux flottaient dans un monde où un adolescent de dix-neuf ans pouvait aimer une trentenaire sans le moindre problème.
    
    Elle savait que ses craintes la bloquaient. Elle avait toujours eu du mal avec le regard des autres et malgré ses cheveux colorés, elle se glissait plus ou moins dans un moule standard. Elle était suffisamment neutre pour ne pas attirer l’attention. Si elle acceptait cette relation, elle acceptait également les avis mal placés des biens pensants.
    
    — Je sais qu’au final, c’est moi qui flippe le plus, admit-elle.
    
    — Une nouvelle progression, sourit Samy.
    
    — Tu parles… Bon, je dois aller bosser, je ne vais pas pouvoir veiller sur lui.
    
    — Je te rappelle que tu es son amie, pas sa mère.
    
    — Il semble voir la vie comme dans un film sans penser que ses actes ont des répercussions sur les autres. Sauf que dans son grand délire, nous sommes deux. Sans compter nos familles respectives.
    
    — Peut-être que justement, tu pourrais l’aider à se poser, à devenir plus mature. Vous pourriez apprendre beaucoup en vous fréquentant. À un moment, qu’est-ce que tu t’en fous des regards, hein ? Pour le coup, tu ne fais rien de mal. Ça va te paraître con ce que je vais dire mais tu comptes faire plaisir aux autres toute ta vie ?
    
    — C’est ta vision, répondit-elle. J’ai été élevée dans l’idée que je devais me conformer à la société et aux désirs de ma famille. L’éducation ici est tournée vers le travail, le succès et un modèle familial carré.
    
    — Alors arrête d’être coréenne, asséna platement Samy. Je vais te donner le seul conseil utile que mon père m’ait donné : si tu dois être égoïste une fois dans ta vie, sois-le en amour. La société ne t’apportera pas l’affection de la personne que tu choisiras. Tu aurais pu tomber sur largement pire que ce petit. Et si le jugement des autres t’effraie à ce point, pense à ce que lui peut ressentir. Et pourtant, il a eu le courage de tout te dire, de te courir après et il a encore le cran de s’accrocher. Si tu veux mon avis, il mérite une statue en cookies à son effigie.
    
    Sans essayer de se retenir, Chun-Hei partagea le sourire de son ami. Ses paroles la rassuraient, elles résonnaient en elle comme un soutien chaleureux dont elle avait désespérément besoin. Peut-être le risque en valait-il la chandelle… Elle ne savait pas si elle était prête à se jeter dans le vide tête la première, mais elle se promettait à elle-même d’y réfléchir sérieusement.
    
    Pour l’heure, elle occulta ces pensées pour démarrer sa journée de travail. Une fois dans son bureau, elle se concentra entièrement vers ses projets et sa réunion. Le service communication était en plein remaniement. Deux nouveaux graphistes les avaient rejoints et Shin gérait trois monteurs supplémentaires pour les prochaines vidéos promotionnelles du jeu.
    
    Lorsque la réunion s’acheva, Shin lui proposa un déjeuner dans son bureau. Ils y passèrent deux heures, à discuter essentiellement du studio. Le reste de la journée fut tout aussi prenant et Chun-Hei quitta les lieux à vingt-deux heures passées. Elle avait retardé le plus possible son retour chez elle.
    
    Lorsqu’elle débarqua dans son salon, elle le trouva vide. Kimchi dormait, roulé en boule sur la couverture soigneusement pliée au bout du canapé. Elle n’eut pas le temps de s’inquiéter, un mot l’attendait sur la table basse.
    
    « Je suis chez papa Samy ! »
    
    Elle s’affala dans son fauteuil et bâilla. Sa courte nuit et ses longues heures de travail ne lui permirent que d’aller se coucher, exténuée, sans même dîner. Elle n’entendit pas le jeune homme rentrer, tard dans la nuit.
    
    Au matin, elle se leva alors qu’une odeur de thé flottait dans l’appartement. Elle se rendit dans le salon, où Myung-Dae en buvait une tasse, le nez plongé dans ce qui semblait être ses cours. La jeune femme sourit et le regarda en silence, quelques secondes. Il ne l’avait pas entendue. Elle remarqua des racines sombres au sommet de son crâne. Une ride de concentration barrait son front et ses yeux parcouraient ses feuilles avec rapidité. Elle devait bien avouer que si son comportement restait parfois puéril, ses traits fins et droits reflétaient l’assurance farouche d’un jeune adulte.
    
    Elle activa l’ouverture automatique des volets à l’aide d’une petite télécommande. Le jeune homme sursauta et se tourna vers elle.
    
    — Bien dormi ? Demanda la demoiselle. Tu comptes sécher les cours encore longtemps ? Les études sont importantes pour ne pas finir caissière, grinça-t-elle.
    
    — Jusqu’à ce que j’ai une vraie réponse de ta part, dit-il avec honnêteté.
    
    — C’est un chantage auquel je ne veux pas répondre, claqua-t-elle en allant se préparer un café. Il te manque une dizaine d’années pour tenter de me faire plier de cette manière. Et sinon, tu as bien dormi ? Insista-t-elle.
    
    — Très.
    
    Elle hocha la tête et s’assit dans son fauteuil. Elle le regarda en mélangeant machinalement le café, le lait et le sucre. Des cernes violettes marquaient le dessous de ses yeux noisette. Il semblait fatigué et son regard s’était terni d’un voile de mélancolie. Cela ne lui plut pas. Elle soupira lourdement et posa sa tasse sur son bureau sans y plonger les lèvres.
    
    — Il faut que tu rentres, dit-elle avec douceur mais fermeté.
    
    — Je veux être fixé. Accepte, refuse, mais sois claire une bonne fois pour toute s’il te plaît. Je pense bien le mériter.
    
    Elle fronça le nez sous la pointe d’agacement qui perça sa poitrine. Elle piocha dans le peu de courage qu’elle possédait encore, croisa les jambes et vrilla un regard sérieux vers l’étudiant.
    — Tu es réellement prêt à affronter le monde en essayant une telle relation ?
    
    — Tu parles de l’avis des autres dont je me fous depuis des années ? S’étonna-t-il. Je suis habitué à entendre les jugements des autres depuis que je suis petit. Mon père fait de la prison, ça tue une réputation. Et même lorsqu’il sortira, rien ne changera.
    
    Elle se gratta le menton, mal à l’aise. Elle comprenait pourquoi Myung-Dae semblait vivre intensément et se battre pour ce qui comptait pour lui. Elle admira une nouvelle fois son courage.
    
    — Je n’ai pas ta vision des choses, admit-elle.
    
    — Je ne te le demande pas.
    
    Elle renifla, piquée au vif. C’était ce qui lui avait dit un an plus tôt, à la supérette. Elle secoua doucement la tête en se frottant de nouveau la tempe. Elle devait garder son calme.
    
    — Je dois aller au boulot, informa-t-elle en ayant parfaitement conscience qu’elle fuyait une nouvelle fois, car elle aurait très bien pu demander sa journée à Shin. Tu restes, tu pars, peu importe, mais je ne céderai pas à ton chantage. Si tu veux gâcher tes études en jouant l’enfant qui n’a pas le droit à son jouet, fais comme cela te chante.
    
    Puis elle alla prendre une douche, s’habiller et, enfin, quitta l’appartement avec soulagement. Lorsqu’elle débarqua au studio, elle fut accueillie par un jeune homme à la vingtaine, aux traits ronds et à la parfaite coupe au bol. Elle fronça les sourcils. Il semblait l’attendre puisqu’il se dirigea vers elle d’un pas assuré. Elle le salua poliment.
    
    — Vous cherchez quelqu’un ? Questionna-t-elle, un peu agacée d’être prise au dépourvue partout et par tout le monde ces derniers temps.
    
    — Oui, vous, répondit-il d’un voix chantante. Je suis le nouveau stagiaire.
    
    — Pardon ?
    
    Le brouillard s’épaissit dans son esprit. Elle lui accorda un sourire courtois avant de foncer dans le bureau de Shin. Ce dernier leva le nez de son dossier de presse alors qu’elle en dégondait presque la porte, l’amusement collé au visage.
    
    — Toi qui aime les petits jeunes…
    
    — Je ne te conseille pas de terminer cette phrase, menaça-t-elle.
    
    Il leva une main apaisante. Elle savait qu’il plaisantait mais elle n’était pas d’humeur à rire sur ce sujet pour le moment. Sans en connaître les tenants et les aboutissants, il avait sans doute compris le base de son histoire avec Myung-Dae, à Séoul. Son collègue retrouva son sérieux et s’adossa dans son fauteuil, l’invitant à fermer la porter derrière elle, ce qu’elle fit.
    
    — Il s’appelle Bae, il va rester avec nous pendant deux mois, dit-il. Et avant que tu ne t’énerves contre moi, sache que j’ai été mis au courant ce matin-même. Apparemment, c’est le petit frère de la responsable des ressources humaines.
    
    Chun-Hei leva les yeux au ciel. À croire que toutes les responsables des ressources humaines du monde étaient des emmerdeuses. Elle avait sans doute demandé une faveur au PDG pour que son frère obtienne ce stage et il était jeté dans les pattes de la bonne poire qui n’avait pas son mot à dire.
    
    Elle passa une main agacée sur son front. La journée, déjà chargée en émotion, se déroulait de moins en moins bien.
    
    — Je dois lui lécher les bottes ou il va vraiment travailler ? Soupira-t-elle.
    
    — Vu ton humeur, tu ne lui lécheras de toute manière rien du tout, constata Shin. Mets-le au boulot comme un stagiaire normal. Il verra tous les services, donc tu ne l’auras pas en permanence sur le dos. Mais il est intéressé par ton travail.
    
    — Par mon poste oui, corrigea-t-elle en se tournant vers la porte du bureau, devant laquelle elle se figea avant de regarder de nouveau Shin. Au fait, pourquoi tu as dis que j’aimais les petits jeunes ?
    
    — Séoul, se contenta-t-il de dire avant de reprendre son travail.
    
    Elle leva les yeux au ciel puis rejoignit le nouveau venu et le conduisit dans son bureau. Elle déposa ses affaires et sortit un ordinateur portable d’une armoire verrouillée, qu’elle déposa face à lui.
    
    — J’ai le mien, informa Bae.
    
    — Prends celui de l’entreprise, tout est installé et formaté dessus.
    
    Il acquiesça et s’assit sagement. La jeune femme consulta ses mails puis le regarda d’un œil torve. Ce n’était pas de sa faute mais elle aurait préféré passer sa journée seule, afin de se calmer et de réfléchir posément. La présence du stagiaire pourrait peut-être lui changer les idées.
    
    — Bae, donc, soupira-t-elle. Tu as déjà fais le tour du studio ?
    
    — Oui. Shin m’a dit que je serai avec lui demain.
    
    — D’accord. Viens voir mon écran, je vais t’expliquer la base de mon boulot.
    
    Malgré un agacement persistant, elle reconnut l’implication du jeune homme. Il mettait de la bonne volonté dans la moindre tache qui lui était attribuée. Elle fut heureuse d’avoir son aide lorsque, en fin d’après-midi, leur charge de travail tripla. Elle termina aussi tard que la veille mais, cette fois, avec une raison bien plus valable.
    
    Bae sur les talons, elle quitta le studio. Elle lui donnait quelques conseils pour le lendemain lorsque le vent froid de Busan lui fouetta les joues, à l’ouverture de la porte de l’immeuble. Son rire résonna quand le jeune homme lui fit remarquer qu’elle semblait plus gentille que Shin.
    
    — Apporte lui un café au lait sans sucre et tu verras qu’il est adorable, répondit-elle.
    
    Son regard accrocha une chevelure blanche, de l’autre côté de la rue. Le visage à moitié dissimulé par son col relevé, Myung-Dae ne bougeait pas, adossé contre un lampadaire. Chun-Hei sentit une pointe lui titiller la poitrine. Cela faisait des années qu’un homme n’était pas venu la chercher en fin de journée, en-dehors de Samy.
    
    Elle salua Bae puis rejoignit son ami en courant. Elle lui offrit un léger sourire et ne put qu’être flattée en lisant une vive jalousie dans son regard. Elle claqua des doigts afin qu’il tournât son attention sur elle.
    
    — Je suis contente de te voir, dit-elle afin d’éviter d’envenimer la situation.
    
    — C’est qui ? Crissa-t-il sèchement.
    
    — Tu vas devoir apprendre à contrôler ta jalousie, répondit-elle sans se départir de son calme. C’est Bae, le stagiaire.
    
    Elle se mit en route pour rentrer chez elle. Il ne fallut pas plus de quelques secondes à Myung-Dae pour la rattraper et elle glissa son bras contre le sien. Un silence confortable s’installa entre eux jusqu’à leur arrivée dans l’appartement.
    
    Une fois les manteaux et les chaussures retirées, ils cuisinèrent et dînèrent ensemble. Cette routine rassurante aida Chun-Hei à se détendre après une telle journée. Ils finirent tous les deux assis dans le salon, une tasse de thé dans les mains. La demoiselle se frotta les yeux et son vis-à-vis la fixa d’un air serein.
    
    — Tu attends ma réponse, devina-t-elle.
    
    — Oui.
    
    — Je t’ai dit que je ne céderai pas à ce chantage. Donc malgré tout ce que je vais te dire ce soir, demain tu rentreras chez toi. Tu as des études à réussir pour avoir une vie stable et prendre soin d’une potentielle future famille.
    
    Il haussa les épaules sans rien dire de plus, patientant simplement. Il semblait se résigner face au caractère buté de la demoiselle, qui n’en démordrait pas : elle n’allait pas se laisser faire par un adolescent à peine sorti du lycée.
    
    — Tu n’auras pas de réponse claire. Parce que je ne suis pas en mesure de t’en donner une, tout simplement. J’admets que je ressens beaucoup de choses pour toi, sauf qu’être majeur ne suffit pas à ce que j’accepte une relation. Le temps va devoir faire son œuvre. J’ai besoin que nous nous rencontrions de nouveau tous les deux, sans mensonge cette fois, afin de voir si je peux réellement te faire confiance et envisager plus qu’une amitié.
    
    Elle fut surprise du sourire du jeune homme. Elle venait pourtant de lui refuser ce pour quoi il avait fait toute cette route. La joie intense qu’elle lisait sur son visage la rasséréna. Elle ne retira pas sa main lorsque Myung-Dae la saisit avec douceur, avant de poser son front contre le sien, juste une seconde. Un geste intime, une proximité qui la gêna mais elle parvint aisément à retrouver ses esprits. Elle se recula, brisant ce contact.
    
    — Demain matin, tu rentres chez toi, dit-elle calmement.
    
    — Alors reviens sur Fantasy World Line, exigea-t-il.
    
    Elle leva les yeux au ciel et haussa les épaules. De toute manière, elle allait devoir le faire si elle voulait passer du temps avec lui et qu’ils réapprennent à se connaître. Elle glissa la main dans les cheveux du jeune homme, le faisant fermer les yeux de plaisir. Il était en demande d’une affection croissante. Elle eut un seconde peur de ne pas pouvoir la lui fournir.
    
    Elle finit par se lever pour préparer un autre thé. Ils en avaient besoin tous les deux. Mais lorsqu’elle revint avec les tasses, Myung-Dae s’était endormi. Elle le couvrit délicatement avant de rejoindre son propre lit.

Texte publié par Loune, 14 décembre 2020 à 12h47
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