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Tome 1, Chapitre 12 Tome 1, Chapitre 12
Quelques jours plus tard, Chun-Hei était assise dans son avion, en direction de Londres. Des lunettes de vue sur le bout du nez, elle travaillait sur ses postes programmés pour les réseaux sociaux du studio – ses derniers efforts avant un repos bien mérité. Il lui restait encore une heure de trajet pour tout boucler.
    
    Depuis son retour de Séoul, la jeune femme avait comme prévu pris du recul avec Fantasy World Line. Elle avait cédé sa place à Nonomiya, une modératrice modèle de la guilde. Bien que Samy la tînt au courant des initiatives importantes, elle n’était plus décisionnaire. Elle n’abandonnait pas la Maison de l’Archer, mais cette distance lui permettait de prendre soin d’elle.
    
    Elle n’avait pas parlé à Myung-Dae depuis leur séparation brutale, à la cafétéria de l’université. Si, durant sa dernière soirée à Séoul, elle avait hésité à l’appeler, ce silence entre eux lui fut au final bénéfique. Prendre du recul sur la situation lui permit de faire le point sur ses propres sentiments envers le jeune homme. Et elle en était venue à la conclusion que la gentillesse et l’humour de Choshû lui manquaient beaucoup sans qu’elle ne parvînt à faire un pas faire lui. Elle suivait de loin ses avancées sur le jeu.
    
    À l’aéroport, elle fut accueillie par Hee-Young, vêtue d’un long manteau bleu électrique et de bottes imitation python. Les deux sœurs se jetèrent dans les bras l’une de l’autre, plus qu’heureuses de se revoir après tant de temps. Elles sautèrent dans un taxi qui les mena vers l’appartement que les employeurs de Hee-Young lui payaient. Chun-Hei fut à la fois impressionnée et amusée de la superficie ridiculement grande pour une seule personne.
    
    — Bienvenue chez moi ! Chantonna la mannequin en jetant son sac sur un canapé en cuir blanc cassé.
    
    — Merci. Jolie décoration, rit l’aînée alors qu’elle fixait un mur recouvert de photos de sa cadette. Tu t’aimes beaucoup à ce que je vois. Enfin, tu as raison, beaux clichés. Mais ne deviens pas trop narcissique, il y en a un à qui cela n’a pas réussi.
    
    Chaque souvenir de Park lui semblait de plus en plus amère. Plus elle y songeait, et plus elle se demandait si elle n'avait pas fait que perdre son temps en sa compagnie. Un jugement bien dur mais qu'elle ne parvenait pas à changer et qui empirait avec le temps.
    
    — Je te remercie pour cette fabuleuse reconnaissance de mon travail !
    
    Elle sortirent quelques minutes plus tard pour dîner en ville. Hee-Young avait posé une semaine de vacances afin de profiter de leurs retrouvailles. Elle-même avait besoin de repos et de prendre du recul sur son quotidien. Les deux demoiselles coupèrent leurs téléphones professionnels afin de ne plus exister pour leurs employeurs pendant quelques jours.
    
    Ces vacances furent placées sous le signe de la détente. Chun-Hei en oublia jusqu’à Fantasy World Line pour profiter d’intensives séances de shopping avec Hee-Young. Elle n’avait jamais été très dépensière mais elle se laissa entraîner dans le tourbillon d’énergie de cette dernière avec plaisir. Après deux jours à Londres, les deux sœurs s’envolèrent pour Édimbourg.
    
    Cette semaine leur permit de se retrouver entre elles durant de longues visites et d’intenses discussions dans une belle chambre d’hôtel. La ville leur offrit toute la détente dont elle eurent besoin et Chun-Hei se surprit, plusieurs fois, à ne pas vouloir rentrer au pays.
    
    Le retour à Busan – et à la réalité – fut compliqué pour la trentenaire. Elle ne reprit pas Fantasy World Line. Plus elle s’en éloignait, plus les séances de jeu avec Samy et les autres lui manquaient. Mais elle ne se sentait toujours pas capable d’y retourner. Elle ne voulait pas imposer ses problèmes personnels aux autres ni bloquer l’avancée de la guilde. Durant quelques semaines, elle se contenta donc de suivre les nouveautés du jeu sans s’y connecter, laissant la Maison de l’Archer entre les mains de ses amis.
    
    De plus, cette prise de recul l’aida à se concentrer sur son travail au studio, qui lui dévorait de plus en plus de temps à mesure que ses responsabilités augmentaient. De community manager, elle était passée à co-responsable du service de communication après le départ d’une collègue en congés maternité. Et même si elle avait accepté le poste avec plaisir, elle ne se serait jamais doutée que cela la noierait autant sous la paperasse.
    
    Lorsqu’un matin de février, elle remarqua la date du jour, ses entrailles remuèrent désagréablement. Elle n’avait plus d’excuse. Elle allait devoir se poser les bonnes questions désormais. Mais elle les occulta devant son petit déjeuner et une liste de messages qui n’attendaient qu’elle. Quelques mails plus tard, elle descendit voir son ami, chez qui elle passait la plupart de ses jours de congés.
    
    Elle entra dans l’appartement, Kimchi sous le bras, son téléphone et ses clefs dans les mains. Son ami s’occupait dans la cuisine. Il revint avec deux tasse de café et des tartines de pâte à la noisette. Ils se posèrent dans le canapé, le chat roulé en boule entre eux.
    
    — Tu sais quel jour on est ? Sourit le professeur après une gorgée de sa boisson chaude.
    
    — Tu es beaucoup trop bien renseigné toi.
    
    — C’est Nono qui nous a mis au courant. Elle aimerait lui organiser une surprise dans le hall de guilde. Un petit rassemblement avec un tournois.
    
    — Aujourd’hui ?
    
    — Non, la semaine prochaine, se moqua Samy en levant les yeux au ciel. Évidemment aujourd’hui ! C’est aujourd’hui qu’il a dix-neuf ans !
    
    Se l’entendre dire apportait une toute autre dimension à cette journée. La jeune femme devina les pensées de son ami, les même qui lui avaient effleuré l’esprit au réveil. Une petite moue déforma son visage pendant quelques secondes alors que l’idée de cette fête en ligne poursuivait son bonhomme de chemin dans sa tête.
    
    — Tu en seras ? Demanda Samy. C’est en début d’après-midi. Une bonne occasion pour la fondatrice de se montrer un peu, tu ne crois pas ?
    
    — Sans doute, admit-elle. J’y ferai peut-être un tour si je suis rentrée. Je dois aller en ville pour les croquettes de Kimchi.
    
    Le chat ronronna en entendant son nom. Cela amusa la jeune femme, qui lui gratta le sommet du crâne. Elle vrilla de nouveau son regard sur l’enseignant.
    
    — Si tu ne viens pas, envoie-lui peut-être un message ? Suggéra-t-il.
    
    Elle haussa les épaules en regardant son téléphone. Elle pouvait en effet faire cet effort. Elle tapa quelques mots sur l’application du jeu avant de terminer sa tasse en une seule gorgée.
    
    « Bon anniversaire. »
    
    C’était simple et en même temps, elle ne se sentait plus légitime de lui parler comme autrefois. La réponse ne tarda pas :
    
    « Merci. Tu joues aujourd’hui ? »
    
    Elle cligna des yeux, étonnée. Après tout ce qu’elle lui avait dit, il ne semblait pas bien rancunier. Elle regarda son ami et lui tendit son téléphone. Elle savait qu’elle se posait trop de questions, elle ne pouvait pas s’en empêcher.
    
    — Un jour, tu vas devoir apprendre à te décider, soupira l'enseignant en levant les yeux au ciel.
    Elle le foudroya du regard, soudainement agacée. De nouveau, il avait raison et c’était pénible. Il lui adressa un grand sourire avant d’aller chercher des biscuits dans la cuisine. Elle claqua la langue contre ses dents puis répondit en quelques secondes :
    
    « Je ne sais pas. »
    
    « Tu bosses j’imagine… »
    
    « Non, mais je dois aller en ville. »
    
    « Ok. Si jamais ça te tente, je pars dans le donjon des plaines d’Istras ce soir. »
    
    Cette proposition fit naître un étrange écho en elle. C’était presque comme si leurs retrouvailles et les révélations de Séoul n’avaient jamais eu lieu. Elle ne put retenir un léger sourire de satisfaction. Un sentiment de sécurité s’empara lentement d’elle. Elle retrouvait une pseudo routine qui lui manquait depuis de longues semaines. Elle se décida à prendre les devants maintenant qu’un regain de bravoure l’y poussait.
    
    « Est-ce que tu accepterais que l’on se voit ? J’aimerais te parler face à face. »
    
    « Avec plaisir, si c’est pour discuter sérieusement. »
    
    Elle fut saisie d’un sentiment de surprise. Voilà qu’il lui parlait comme s’il avait trente ans et elle dix-huit.
    
    « Oui. Tu me diras quand tu peux. »
    
    Elle n’eut plus de réponse alors que Samy revenait dans le salon, un plateau à la main. Elle passa le reste de la matinée chez lui avant de se rendre chez le nouveau vétérinaire qui suivait Kimchi. Elle y acheta un gros paquet de croquettes puis déambula dans les rues de la ville pendant près de trois heures malgré le poids de son achat.
    
    Le vent froid lui fouetta les joues lorsqu’elle se perdit sur le port. Des bateaux de toute taille stagnaient sur l’eau calme d’une mer d’huile. Elle admira ce pauvre spectacle, sous le ciel grisâtre de février, pendant de longues minutes en s’abreuvant du faible chant des oiseaux et de l’humidité poisseuse qui imprégnait ses habits.
    
    Elle finit par s’asseoir à la terrasse d’une salon de thé afin de profiter de l’endroit en toute tranquillité. Elle y mangea une collation frugale et ne rentra chez elle qu’en fin de journée. Lorsqu’elle alluma son ordinateur, une bonne trentaine de membres de la guilde étaient connectés en vocal. Elle ne les rejoignit pas mais s’excusa de son absence à l’écrit. Peu lui répondirent et elle ne lut même pas les messages, préférant s’allonger sur le canapé. Elle s’y endormit quelques minutes plus tard.
    
    Elle fut réveillée en pleine nuit par un bourdonnement désagréable. Il résonna à ses oreilles par deux fois. Elle finit par comprendre qu’il s’agissait de son téléphone. Elle avait reçu deux messages. Un de Samy :
    
    « Dommage que tu ne sois pas venue. On sort en ville demain ? »
    
    Et un de Choshû :
    
    « Tu dors ? »
    
    Elle soupira lourdement, encore groggy. Kimchi ronronnant à ses côtés, roulé en boule dans le creux de ses jambes pliées. Elle dut s’y reprendre à deux fois afin de taper une réponse lisible, simple et cohérente au second destinataire.
    
    « Non. »
    
    Alors qu’elle se redressait en vue de ne pas rendre son message mensonger, le téléphone vibra de nouveau. Elle regarda l’heure : trois heures.
    
    « Toc toc. »
    
    Elle fronça les sourcils sans comprendre. Les brumes du sommeil ne l’aidaient pas à faire surface. Elle se gratta la nuque et bâilla, puis sursauta en entendant deux coups frappés à la porte d’entrée. Elle s’y dirigea avec paresse et ouvrit le battant machinalement.
    
    — Samy, t’es péni… Qu’est-ce que tu fais ici ? Claqua-t-elle, d’un coup bien éveillée, en reconnaissant Myung-Dae sous la capuche de son épais manteau.
    
    — Je vais finir par croire que c’est ta manière de me dire bonjour, répondit le jeune homme en souriant avec une étrange bonne humeur.
    
    La tension dans son corps empêcha la jeune femme de rire. Elle tenta de chasser la migraine qui transperçait déjà ses tempes. Elle leva une main afin de prendre quelques secondes de réflexion dans un silence bienvenu.
    
    — Qu’est-ce que tu fais ici ? Répéta-t-elle d’un ton moins agressif.
    
    — Tu voulais parler.
    
    — Il est trois heures du matin ! S’énerva de nouveau Chun-Hei.
    
    — Je t’ai demandé si tu dormais. Dans le cas contraire, j’aurais attendu le matin.
    
    — Je dormais ! Et tu aurais attendu où ? Devant ma porte ? Dans la rue ?
    
    L’agacement montait de plus en plus en elle, intensifiant son mal de tête et chassant sa fatigue. Elle se frotta une tempe en poussant un grondement qui empêcha le plus jeune de prendre la parole, conscient qu’elle était à deux doigts de le défenestrer au moindre mot de travers.
    
    — Comment es-tu venu ? Questionna la demoiselle. En train ?
    
    — J’ai emprunté la voiture de ma sœur, expliqua le visiteur. Elle était d’accord.
    
    — Ta sœur est étrange et elle n’a pas beaucoup le sens des responsabilités, se permit de juger Chun-Hei. Entre, avant que je ne change d’avis. Et ne commence pas à jouer le pauvre désolé qui dérange son monde, siffla-t-elle. Tu t’assois dans le canapé et tu attends que je boive un thé avant d’ouvrir de nouveau la bouche.
    
    Son ton ferme raidit le jeune homme, qui lui obéit en silence. Il était majeur mais restait son cadet, il avait été élevé dans le respect des adultes et de leurs demandes. S’enfuyant dans la cuisine, la jeune femme mit un temps infini à préparer sa boisson, plongée dans ses pensées. Elle se savait de nouveau injuste avec lui. Il était venu discuter avec elle, il avait saisi la perche tendue vers lui.
    
    Certes pas à la meilleure des heures, mais il avait pris les devants avant qu’elle ne changeât d’avis. Elle admettait être impressionnée par cette prise de décision qui prouvait son attachement envers elle.
    
    Elle revint dans le salon, sa tasse à la main, et s’assit dans son siège de bureau. Elle but lentement son thé alors que Myung-Dae patientait, encore emmitouflé dans son manteau qui devait lui tenir trop chaud. Lorsqu’elle posa sa tasse vide sur son bureau, l’étudiant se racla la gorge.
    
    — Tu souhaitais parler ? Attaqua-t-elle.
    
    — Toi aussi. Qu’est-ce que tu voulais me dire ?
    
    Elle retint un soupir agacé. S’énerver ne servirait à rien, d’autant plus que la proposition d’origine venait d’elle. Elle combattit sa mauvaise foi, dû à la fatigue et au mauvais effet de surprise, avant de joindre les mains sur ses cuisses.
    
    — Je te demande d’excuser mon comportement, finit-elle par dire encore une fois.
    
    — Et je te demande la même chose. Je ne t’ai pas caché mon identité par plaisir, j’ai été trop lâche pour tout t’avouer. Tu l’aurais de toute manière mal pris. Tu penses sans doute que…
    
    — Ne t’avance pas sur ce que je peux penser ou non, coupa-t-elle avec calme. Tu serais surpris.
    
    — Alors surprends moi.
    
    Ils échangèrent un regard, qui se changea en un timide sourire complice. Chun-Hei n’aurait jamais imaginé sa première rencontre avec Choshû se dérouler de cette manière.
    
    — Je pense que malgré ta majorité, tu restes un adolescent qui agit trop vite et qui est trop impulsif, révéla-t-elle. Je pense que tu t’attaches à moi d’une manière inappropriée, que tes dix-neuf ans ne changeront rien, et que tu ne sais pas ce que tout cela peut engendrer au quotidien. Le regard des autres, le jugement, les rythmes de vie différents, la distance… Tu as une vision romantique de ce que pourrait être une histoire avec moi.
    
    Le jeune homme ne put retenir un petit rire. Il remit une mèche blonde derrière son oreille et s’adossa confortablement au fond du canapé. Ses yeux pétillaient.
    
    — Ce que j’entends surtout, c’est une mise en garde plus qu’un vrai rejet.
    
    Chun-Hei haussa les épaules. Elle n’allait pas lui mentir, elle ressentait une affection sincère pour lui. Mais elle ne pouvait pas lui donner ce qu’il attendait d’elle et il allait devoir le comprendre.

Texte publié par Loune, 8 décembre 2020 à 12h24
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