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Tome 1, Chapitre 10 Tome 1, Chapitre 10
À peine la porte de l’immeuble passée qu’une silhouette lui coupa la route, la faisant sursauter alors qu’elle était perdue dans ses pensées.
    
    — Un repas entre amis ? Proposa Samy, caché sous un bonnet de laine.
    
    — Mais avec plaisir, accepta la demoiselle. Chez moi ? Tu m’attends depuis longtemps ?
    
    — Oui et oui, j’avoue, dit-il alors qu’ils se mettaient en route. La prochaine fois, je te demanderai tes horaires. Je devais faire des courses de toute manière. Tout s’est bien passé ?
    
    Elle lui raconta cette première journée, riche en surprises. Elle hésita à lui parler de Séoul, elle devinait déjà sa pensée à ce sujet. Ou alors spéculait-elle… Elle osa et fut étonnée de sa question, aussi soudaine que hors de propos :
    
    — C’est pour quand le mariage ?
    
    — Pardon ?
    
    — Entre Hyungh et Choshû, précisa Samy.
    
    Elle poussa un léger soupir. Les personnages s’étaient tant rapprochés dans le jeu que beaucoup de joueurs pressentaient un mariage, qui leur apporterait quelques avantages non négligeables. La demoiselle secoua doucement la tête avant de regarder son ami, quitte à manquer de tomber en loupant le trottoir.
    
    — Oups… C’est pour quand nous le déciderons, répondit-elle en souriant.
    
    — Tu manques d’initiative, soupira le trentenaire.
    
    Tous les deux passèrent par un petit restaurant avant de rentrer chez Chun-Hei, les mains pleines de plats à emporter. Kimchi les accueillit en miaulant et en ronronnant, lassé de cette journée de solitude. La jeune femme le nourrit puis tomba dans le canapé. Elle eut même l’honneur de se faire servir par son ami. Elle comptait bien en profiter.
    
    — Et sinon, tu pars à Séoul, sifflota Samy.
    
    Cela lui arracha une grimace qui le fit ricaner. Ce n’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Il avala un ravioli au bœuf alors qu’elle le foudroyait du regard.
    
    — Vas-y, crache ton venin, bougonna-t-elle avec méfiance.
    
    — Il doit être à la fac maintenant, dit-il innocemment.
    
    — Je le savais ! S’exclama-t-elle. Il y a peu de chances que je le croise. Je ne me rends pas dans toutes les universités de la ville, et heureusement d’ailleurs. En deux jours, ça risque d’être compliqué.
    
    — Tu aimerais. Tu rougis.
    
    Elle savait qu’il avait raison, aussi préféra-t-elle se taire. Elle se contenta de grogner légèrement. Elle ne comprenait pas pourquoi penser à Myung-Dae l’agaçait à ce point. Ce n’était qu’un adolescent entiché de la mauvaise personne. Mais être cette personne la flattait dans son égo. La raison était mauvaise mais elle appréciait être le centre de l’attention de quelqu’un. Ces pensées narcissiques ne lui plaisaient pas, elles étaient à mille lieux de son caractère d’origine.
    
    Elle se referma comme une huître alors que son ami la regardait du coin de l’œil. Elle secoua vivement la tête, captant l’attention de Samy. Il ricana en mâchant un mélange de choux et d’oignons nouveaux. Elle fronça les sourcils et lui lança un coussin sur la figure, le forçant à poser son plat sur la table basse pour ne pas le renverser.
    
    — Tu me fatigues, claqua-t-elle sèchement.
    
    — Je suis aussi là pour ça, siffla-il en perdant sa bonne humeur. Les amis ne servent pas qu’à flatter.
    
    — Sauf que là, tu insistes, alors que je ne veux pas en parler, ni même y penser ! Fous-moi la paix avec cette foutue histoire !
    
    — J’appuie là où ça fait mal ! Pose-toi les bonnes questions ! Et avant que tu ne t’énerves encore plus, je ne te fais aucun reproche. Mais arrête de te cacher parce que ça devient fatigant, ça je te le confirme.
    
    Elle le regarda avec de grands yeux ronds, le cœur battant la chamade dans sa poitrine. L’adrénaline la rendait fébrile. C’était la première fois qu’il lui parlait de cette manière mais, malgré son agacement, cela lui fit un bien fou. Elle avait besoin d’une petite claque derrière la tête et heureusement que Samy n’hésitait pas. Elle reposa la petite boite de raviolis à la vapeur devant elle avant de le fixer en silence. L’humilité calma son caractère. Le jeune homme posa sa main sur la sienne. Elle avait fini par accepter ce genre de contact physique venant de lui.
    
    — Je suis désolé, je suis du genre chiant, admit-il calmement.
    
    — Surtout lorsque tu as raison.
    
    Tous les deux rirent avant de reprendre leur dîner. La soirée se déroula dans une bonne ambiance. Ils analysèrent quelques rapports du studio sur les années précédentes. Chun-Hei était plus stressée par la somme de travail que ce déplacement lui imposait que par l’idée de croiser certains étudiants.
    
    Ils achevèrent cette pseudo réunion relativement tard dans la nuit. Le lendemain, elle enchaîna trois cafés en une matinée, afin de pouvoir tenir le rythme. Elle passa l’après-midi et la plupart des jours qui suivirent à organiser le séjour à Séoul, qui se profila trop rapidement à son goût.
    
    Lorsque les deux collègues montèrent dans le train, très tôt le matin, Shin avait acheté de quoi faire un bon petit déjeuner : des cookies et deux thés à la menthe. Ils s’assirent à leurs places, en première classe, et Chun-Hei s’endormit avant même leur départ. Elle avait passé une partie de la nuit à se tourner et se retourner dans son lit, angoissée. Afin de se calmer un peu les nerfs, Samy lui avait assuré qu’il s’occuperait bien de Kimchi et qu’elle n’avait rien à craindre d’un adolescent amouraché.
    
    Pendant son sommeil, Shin organisa quelques unes de ses notes pour faciliter sa première intervention. Ils allaient rencontrer deux classes chacun et il était conscient que l’exercice n’était pas aisé pour elle. Lorsqu’elle se réveilla au milieu du trajet, un thé froid et des feuillets bien ordonnés n’attendaient plus qu’elle sur sa tablette. Elle rit, amusée.
    
    — C’est pour essayer de te rattraper ? Sourit-elle.
    
    — Je suis déjà pardonné, mais autant mettre les dernières chances de mon côté. Ma première intervention se déroule cet après-midi, tu pourras y assister si tu veux. La seconde se déroulera en même temps que les tiennes, donc tu te débrouilleras seule !
    
    — Au moins, je suis prévenue, soupira-t-elle en levant les yeux au ciel.
    
    Elle but une gorgée de thé – correct mais sans plus – puis relut ses fiches. Elle apprit les notes par cœur jusqu’à ce que le train n’entrât en gare de Séoul. Un taxi les amena dans un bel hôtel, dans l’ancien quartier de la jeune femme. Ils disposaient d’une chambre chacun, l’une face à l’autre, meublée de tout le confort moderne. Alors qu’elle rangeait quelques affaires dans son dressing, Chun-Hei entendit deux coups frappés à la porte. Elle y retrouva son collègue.
    
    — L’enseignante de l’université nous attend dans deux heures, informa-t-il. Tu veux déjeuner en ville ?
    
    — Pourquoi pas, laisse moi quelques minutes, acquiesça-t-elle.
    
    — Je t’attends dans le hall.
    
    Elle se changea pour enfiler une chemise fluide et un jean ajusté puis attacha ses cheveux, qu’elle avait définitivement gardés violets. Depuis le début de son contrat au studio, elle avait légèrement modifié son look pour coller à un style plus classique, moins street. Même si dans le fond, personne ne le lui avait demandé puisque quelques membres du service communication venaient tous les jours en jogging. Cela ne les empêchait pas de savoir bien faire leur travail.
    
    Une fois apprêtée, elle prit son sac dans lequel attendaient sagement son ordinateur et ses papiers. Shin et elle déjeunèrent dans un petit restaurant, à quelques rues de l’université nationale de Séoul.
    
    La jeune femme relut ses notes une dernière fois sous le regard moqueur du quadragénaire. Elle soupira et le fixa dans les yeux, agacée. Elle fut saisie soudainement du désir ardent de discuter avec Choshû et Samy, histoire de se rassurer. Elle avait besoin de se livrer mais le temps lui manquait. Elle ravala sa bouffée d’angoisse.
    
    — Je suis ridicule, je sais, claqua-t-elle.
    
    — Ne t’en fais pas, ce sont des étudiants, ils ne mangent pas les adultes.
    
    Cela lui arracha un léger sourire. Elle le savait bien et ne pourrait pas lui dire ce qui, au-delà du travail, la taraudait réellement. Elle rangea les feuillets et termina son bungeo-ppang à la confiture de yuzu. Elle croqua dans la pâtisserie de plus en plus goulûment. L’acidité du zeste du fruit la ramena une année en arrière, lorsqu’elle avait ouvert cette petite boite contenant un porte-clef encore utilisé.
    
    Une fois rassasiée, elle laissa un pourboire sur la table avant de suivre Shin vers l’université. Une petite femme, d’une soixantaine d’années, les accueillit en souriant. Elle était enfermée dans un tailleur chic et elle portait un chignon serré sur le dessus de son crâne.
    
    — Soyez les bienvenues, salua-t-elle je suis la responsable de la faculté des sciences humaines. Vous allez intervenir devant nos étudiants de première et deuxième année. Venez, vous allez pouvoir vous installer dans l’amphithéâtre A.
    
    Ils la suivirent dans la titanesque salle. Shin brancha son ordinateur portable alors que l’enseignante discutait avec les étudiants déjà présents dans le couloir. Lorsqu’il fut prêt, le quadragénaire regarda sa collègue. Elle ne pouvait pas s’empêcher de faire les cents pas. Le stress l’avait de nouveau envahie sans qu’elle ne parvînt à le contrôler. Parler en public était plus difficile que prévu et elle se découvrait extrêmement réservée lorsque l'ordinateur ne servait plus de barrière protectrice.
    
    — C’est moi qui parle je te rappelle, rit-il.
    
    — Je sais. Ils arrivent.
    
    Elle s’assit dans un coin de la salle sans oser regarder la foule qui s’installait. Elle se sentait de plus en plus stupide. Son attention se reporta sur Shin lorsque ce dernier débuta sa présentation. Rodé à cet exercice, son assurance face à cette myriade de regards plus ou moins intéressés ne faillit pas de toute l’heure que dura son intervention. La demoiselle en fut impressionnée et cela parvint à la calmer. Suite à une telle prestation, elle se devait de lui faire honneur. L’ancien joueur était connu par les plus grands fans de Fantasy World Line comme une personne à l’humour décalé et aux mimiques particulièrement étranges. Beaucoup d’étudiants le questionnèrent sur son parcours professionnel et il y répondit avec franchise.
    
    L’amphithéâtre se vida au bout d’une heure et demi, ne laissant que quelques jeunes qui discutaient avec Shin. Penchée sur son carnet, la trentenaire sursauta lorsque deux baskets blanches entrèrent dans son champ de vision. Elle releva le visage vers le sourire lumineux de la belle Saek-Yun. Sa nouvelle coupe, un carré strict mais élégant, lui donnait des allures de femme d’affaires. L’ancienne caissière lui adressa un sourire ravi en se levant de sa chaise, grimaçant à cause d’une pointe de douleur dans le bas de son dos.
    
    — Salut, chantonna l’étudiante.
    
    — Comment vas-tu ? Je ne savais pas que tu étais restée à Séoul.
    
    — Avec presque tous les autres !
    
    La poitrine de Chun-Hei se retrouva piégée dans un étau de fer. Elle, qui avait volontairement été froide avec Myung-Dae, se retrouvait bien émotive à chacune de ses évocations, qu’elles soient directes ou indirectes. Elle devait s’excuser mais elle ne savait pas comment s’y prendre, ni même si le jeune homme accepterait.
    
    Elle acquiesça à cette annonce en dissimulant son trouble sous une épaisse couche de mauvaise foi. Elle rangea son carnet dans sa poche arrière et saisit son sac alors que Shin lui faisait signe de la rejoindre.
    
    — Comment vont les autres ? Questionna-t-elle en commençant à remonter les marches avec l’étudiante.
    
    — Bien, nous nous voyons plusieurs fois par semaine pour ne pas nous perdre de vue. Je suis la seule à être en sciences humaines. Ce soir, je sors avec eux, tu veux venir ? Proposa la jeune demoiselle.
    
    — Je ne pense pas avoir ma place avec vous, sourit Chun-Hei. Les adultes sont un peu chiants, tu sais.
    
    — Mais pas toi ! Tout le monde sera content de te revoir.
    
    Sa fraîcheur déstabilisa la trentenaire. Était-elle la seule à vivre dans un monde où une barrière séparait les jeunes des adultes ? Face à son silence, Saek-Yun glissa un petit papier dans sa main.
    
    — Mon numéro. Désolée, il faut que j’y aille. Envoie-moi un message si tu veux nous rejoindre !
    
    Puis elle partit d’un pas léger. Shin et l’enseignante terminèrent leur briefing puis Chun-Hei et son collègue retrouvèrent la chaleur de leur hôtel après une visite de l’université, afin de repérer les autres amphithéâtres pour le lendemain. Dans la chambre du quadragénaire, ce dernier lui expliqua comment allaient se dérouler les autres interventions et avec quelles promotions. Une dans la matinée, les deux autres dans l’après-midi.
    
    Une fois ces informations avalées, la demoiselle capta aisément l’interrogation dans les yeux de son camarade.
    
    — Tu comptes y aller ? Demanda-t-il sans détour.
    
    — Tu comptes t’occuper de tes affaires ? Grogna Chun-Hei.
    
    Il éclata de rire face à cette faible défense. Elle leva les yeux au ciel puis tira le bout de papier de sa poche. Le numéro y était noté à l’encre noire, accompagné d’un petit nuage.
    
    — Ils ont dix-huit ans, je vais détonner, dit-elle.
    
    — Pas vraiment, tu bosses avec des jeunes toute la journée.
    
    Il marquait un point. Après tout pourquoi pas, cela lui permettrait de se changer les idées et peut-être de faire la paix avec elle-même si elle croisait Myung-Dae. Elle entra le numéro de téléphone et tapa un message rapide :
    
    « C’est Chun-Hei, je peux passer ce soir. Vous allez où ? »
    
    Elle fut transportée d’une douce euphorie dès que le message fut indiqué comme reçu.
    
    — Et toi, tu vas faire quoi ? Demanda-t-elle à Shin.
    
    — Sans doute aller au cinéma. C’est une de mes habitudes solitaires, lors de tous mes déplacements professionnels.
    
    — Donc je te croise demain. Bonne soirée !
    
    Elle s’isola dans sa chambre pour se détendre sous une bonne douche. Puis elle enfila un jean confortable, un T-shirt en coton et son sweat décoré du logo de la guilde. Une tenue chaude et décontractée. Inutile de rajouter à son stress la désagréable sensation d’être coincée dans un tailleur hideux. Son téléphone vibra alors qu’elle terminait de tresser ses cheveux :
    
    « Tu veux m’épouser ? »
    
    Il lui fallut quelques secondes pour se remettre de ses émotions et remarquer que ces mots ne venaient pas de Saek-Yun mais de Choshû. Elle soupira de soulagement. Cependant, un message de l’étudiante la coupa dans sa réponse.
    
    « On mange chacun de notre côté et ensuite on va au Cocoon vers 22 H 00. Tu nous y retrouves quand tu veux ! :) »
    
    Chun-Hei se mordit l’intérieur de la joue. Le Cocoon était un des clubs prisés par la jeunesse de Séoul. Ce n’était pas le genre d’endroits qu’elle affectionnait mais elle allait faire un effort. Elle se décida à commander un bibimbap via le room service, qu’elle mangea en regardant un documentaire sur les tigres. Plus les heures passaient, plus elle hésitait quant à sa soirée.
    
    Lorsque vingt-deux heures s’affichèrent sur l’écran de son téléphone, elle se mordilla de nouveau la joue. Elle était en retard. Pour autant, elle ne quitta ni le lit, ni ses habits confortables. Elle se motiva tout de même à envoyer une explication à la jeune demoiselle.
    
    « Désolée mais je ne suis pas à l’aise dans ce genre d’endroit. Amusez-vous bien. »
    
    Puis elle s’allongea sur le dos et commanda un énorme dessert glacé recouvert de chocolat fondu pour achever sa misérable soirée. Elle commença à la dévorer devant un drama beaucoup trop dégoulinant de romantisme à son goût. Elle croisa dans le miroir du dressing le regard terne d’une jeune femme déprimée.
    
    Et elle détesta immédiatement cette image. Elle se leva d’un coup et remit de l’ordre dans ses cheveux, décidée à se bouger. Une fois prête, elle quitta l’hôtel et se rendit au Cocoon à pieds, pour se donner le temps de rassembler un peu de son courage.

Texte publié par Loune, 21 novembre 2020 à 11h25
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