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Tome 1, Chapitre 5 Tome 1, Chapitre 5
Le Nouvel An, la fête que Chun-Hei préférait. Elle passait toujours le réveillon à la supérette mais ce qu’elle appréciait par-dessus tout, c’était la tradition de se lever aux aurores pour admirer les premiers rayons du soleil. Après une nuit blanche, elle profitait d’un instant de calme qui la nourrissait pour l’année à venir.
    
    Depuis trois ans qu’elle travaillait à l’Hybis, elle avait pris l’habitude de monter au dernier étage d’une immense centre commercial, en plein centre-ville de Séoul, à quelques rues de chez elle une fois sortie du travail. Elle s’asseyait ensuite dans un couloir, face à la baie vitrée, et regardait le spectacle du jour naissant avec un café de fast food à la main. Elle ne partageait cet instant avec personne. Portable éteint, écouteurs dans ses poches, elle prenait quelques minutes rien que pour elle, pour se recentrer sur elle-même et ses attentes pour la nouvelle année.
    
    Ce qu’elle désirait n’était pas bien difficile : garder son travail et sa communauté sur Fantasy World Line. Elle n’avait personne dans sa vie pour lui imposer une quelconque pression sociale. Hee-Young n’insisterait certainement pas pour qu’elle cédât au schéma du mariage et des enfants. Les deux sœurs ne partageaient pas cet idéal sud-coréen. Grandir seules leur avait apporté un goût prononcé pour la liberté.
    
    Mais, à force d’introspection, Chun-Hei se rendait également compte d'à quel point elle était seule. Elle ne voyait presque personne, elle ne faisait que croiser le chemin de ses clients sans que réellement ils ne s’arrêtent sur le même trottoir pour faire connaissance. Elle voyait peu sa cadette, jamais ses amis en ligne qui ne restaient, au final, que des voix à l’autre bout d’un casque. Et elle se sentait injuste de penser ainsi mais le seul être qui partageait réellement sa vie, c’était Kimchi.
    
    Alors que le ciel de Séoul s’éclaircissait, ses pensées s’envolèrent quelques secondes vers Myung-Dae. Elle leva son gobelet en carton vers le soleil levé en lui souhaitant une bonne nouvelle année, avant de terminer son café d’une longue gorgée.
    
    Ni la fatigue qui tendait ses muscles, ni la foule naissante dans le couloir ne surent la détourner du calme qui l’avait envahie. Elle resta presque une heure immobile, à fixer le ciel nuageux de la ville qui l’avait vu naître. Lorsqu’elle bougea enfin, tout son corps lui sembla aussi rigide que de la pierre. Elle passa de nouveau au fast food prendre de quoi se nourrir puis rentra chez elle. Une fois les sachets en papier dans le four éteint, hors des moustaches gourmandes de Kimchi, elle se coucha.
    
    Elle fut réveillée au milieu de l’après-midi par le chaton affamé. Elle se leva difficilement et remplit sa gamelle avant de regarder son téléphone : son patron lui souhaitait de bonnes vacances. Comme chaque année, elle prenait deux semaines de congés après les fêtes. De quoi jouer de manière intensive et se remettre en forme.
    
    Elle eut à peine le temps de lancer Fantasy World Line qu’elle se fit agresser par des messages de joueurs. Elle leva les yeux au ciel avant de se les frotter pour en chasser les restes de sommeil. Il n’était pas rare que ceux qui ne passaient pas la sélection de la guilde viennent insulter les administrateurs et les modérateurs. Elle ne prit pas la peine de répondre et reporta juste les pseudonymes aux équipes du studio Tenmaï.
    
    Puis elle fit le tour des quelques profils présélectionnés par les autres membres du staff. Elle donna son avis par écrit, elle n’avait pas le courage de les rejoindre en vocal pour le moment. Elle accueillit Kimchi sur ses genoux en se contentant d’administrer le coffre de la guilde. Ses talents en comptabilité l’aidaient à organiser les différents coffres et les ressources.
    
    Quelques heures plus tard, Samy fit son grand retour. Elle accepta de le rejoindre pour une petite discussion entre amis.
    
    — Coucou ma belle ! S’exclama-t-il.
    
    — Salut, ça va ? Bâilla-t-elle.
    
    — Bien et toi ? Tu bosses ou t’as encore pris tes vacances ? Questionna-t-il en se connectant au jeu.
    
    — Je suis en vacances.
    
    — On se voit cette année ?
    
    Sa demande surprit la jeune femme. Elle manqua d’en lâcher sa tasse à moitié pleine. Jamais il ne lui avait fait cette proposition avec tant de sérieux. Il lui fallut quelques secondes pour retrouver un semblant de sérénité alors qu’une soudaine panique s’était saisie d’elle à l’idée complètement stupide de ne pas lui plaire s’ils se rencontraient.
    
    — T’es sérieux ? Hésita-t-elle.
    
    — Pourquoi pas ? J’ai une semaine de congés, autant se voir, non ? Depuis le temps qu’on se connaît tous les deux. Et puis Busan et Séoul ne sont pas si éloignées.
    
    D’un coup, Chun-Hei ressentit une puissante excitation. Elle avait l’impression d’être une adolescente face à une lettre d’amour. C’était la première fois qu’ils allaient se voir. Elle connaissait son visage grâce aux nombreux lives qu’il présentait : un européen de trente ans, au crâne chauve et au sourire contagieux. Il s’était perdu en Corée du Sud depuis quelques années et y travaillait en tant que professeur d’anglais.
    
    Saisie par la joie que provoquait cette rencontre, elle rit légèrement avant de lui répondre d’un ton léger :
    
    — D’accord mais moi j’ai pas la place chez moi, et un chat qui demande des soins.
    
    — Il est malade ?
    
    — Oui, donc c’est nous deux chez toi ou rien !
    
    — Je n’ai pas beaucoup de place mais avec plaisir. Pour quelques jours je devrais pouvoir vous accueillir sans trop de problème.
    
    Pour la première fois depuis sa majorité, Chun-Hei organisa donc un départ pour ses vacances. Elle réserva donc un billet de train pour le lendemain, sans oublier une place pour Kimchi. Heureusement, le chaton supportait plutôt bien sa caisse de transport.
    
    — J’apporte le dîner, imposa-t-elle.
    
    — Pas de souci. Tu as vu les nouveaux ? Questionna l’homme en passant du coq à l’âne.
    
    — Oui, les deux archers sont bien, les autres à voir… Tu peux les inviter tous, on verra en fonction des prochains donjons et de la grosse mise à jour qui arrive.
    
    — Des nouvelles de Choshû ? Je ne l’ai pas vu connecté depuis quelques jours et je sais que vous discutez pas mal de tous les deux.
    
    La jeune femme fronça les sourcils une seconde, mais elle ne décela pas la moindre moquerie chez son ami. Il restait factuel, sans doute concentré sur l’administration de la guilde.
    
    — Il est parti pour les vacances, informa-t-elle. À Busan d’ailleurs, se rappela-t-elle après quelques secondes de réflexion.
    
    — Se voir pourrait être sympa. Je lui envoie un message pour lui demander.
    
    Ils passèrent le reste de la soirée à accueillir les nouveaux membres et à répondre à leurs questions. Puis, ils se lancèrent dans une exploration avec quelques motivés, une fois minuit passé. La jeune femme se coucha tôt dans la matinée, après avoir bouclé sa valise, alors que ses yeux se fermaient tout seuls.
    
    À son réveil, elle organisa une visite rapide chez le vétérinaire. Elle s’inquiétait toujours trop pour son compagnon félin et elle préférait s’assurer que le voyage ne lui causerait pas trop de stress. Kimchi était un chat plutôt calme et confiant, mais il n’avait jamais pris le train. En sortant du cabinet médical, elle le ramena chez elle avant de faire quelques achats dernière minutes et de prévenir sa sœur de son départ. Hee-Young se moqua d’elle gentiment.
    
    « Eh ben, mamie sort enfin de chez elle ! ;) »
    
    En fin d’après-midi, elle se changea, enfila un jean et un gros pull en laine, avant de prendre sa valise, la caisse de Kimchi puis de verrouiller son appartement. Enfin, elle sauta dans un taxi direction la gare, épargnant au chaton l’agitation des transports en commun. Ils arrivèrent en avance, ce qui permit à la jeune femme de grignoter une petite collation avant de monter dans son wagon.
    
    Pour rallier Séoul à Busan, Chun-Hei compta trois heures de voyage. Lorsqu’elle arriva dans la ville portuaire, la nuit était tombée depuis un moment et Kimchi ne cessait de revendiquer son désir de liberté.
    
    Dès qu’elle mit le pied sur le quai, elle reconnut le large sourire et la carrure fine de son ami. Ce dernier, bien au fait de la culture asiatique, la salua d’un signe de la main avant de saisir sa valise sans lui demander son avis.
    
    — Tu as fais bon voyage ? S’enquit-il.
    
    Elle mit quelques secondes à lui répondre. Une étrange sensation lui nouait les entrailles, entre l’appréhension et la joie. Elle dissimula cette tension sous une bonne humeur apparente.
    
    — Oui, Kimchi en a marre par contre, dit-elle en levant la boite de transport au niveau de son visage, dans laquelle le chaton grognait, le poil hérissé.
    
    — Je vois ça. Aller, en route ! Il sera bientôt libre.
    
    Ils sortirent de la gare et montèrent dans une petite voiture au chauffage défaillant. Samy lui fit visiter son quartier, proche de l’université, son lieu de travail.
    
    — C’est donc ici que tu maltraites tes étudiants ? S’amusa la jeune femme.
    
    — Ils aiment ça ! Je suis responsable du club de rugby aussi.
    
    Chun-Hei éclata de rire en imaginant son ami encourager des jeunes sur un terrain. Il n’était pas réellement taillé pour ce sport… Loin de se vexer, Samy rit avec elle en reprenant la route. Il se gara sur une place réservée, puis ils montèrent au deuxième étage d’un grand immeuble. Enfin, Kimchi fut libéré dans un modeste appartement comprenant une pièce à vivre avec cuisine ouverte, une chambre et une salle de bain avec toilettes. Le chaton se jeta sur le bol d’eau à peine celui-ci posé au sol alors que sa maîtresse lui remplissait une gamelle de croquettes.
    
    — Il avait soif, constata le trentenaire.
    
    — Il boit beaucoup. Tu peux le caresser, il ne griffe pas. Je lui prépare sa litière en attendant.
    
    Elle avait emporté tout le nécessaire pour que le chaton se sente comme chez lui. Alors qu’elle achevait l’installation, il adopta définitivement Samy en se roulant sur ses genoux dans un ronronnement sonore.
    
    — Je peux le garder ? Minauda le professeur.
    
    — Va chier, c’est mon bébé ! Répliqua la jeune femme. Mais je te le prête pour la semaine.
    
    — Oh j’ai eu une idée ce matin ! S’exclama son ami en se redressant légèrement. Pourquoi ne pas profiter de ta présence ici pour faire un live tous les deux ? Une petite soirée questions / réponses pour que les joueurs de Fantasy puissent nous connaître un peu mieux, qu’est-ce que tu en penses ?
    
    — Bonne idée, acquiesça Chun-Hei. Tu lances l’annonce sur le jeu ? Histoire que le plus de monde possible soit au courant. Dans trois jours ? Pour que tous puissent s’organiser.
    
    Le temps pour Samy de poster le message, Chun-Hei se détendit sous une petite douche. Puis, en pyjama, elle s’attela à la préparation du dîner. Elle avait ramené du kimchi et de la viande, qu’elle fit griller à la poêle. Une délicieuse odeur s’éleva dans tout l’appartement. Le trentenaire, toujours connecté, s’étira dans son fauteuil de bureau, un grand sourire aux lèvres.
    
    — Épouse-moi, ronronna-t-il.
    
    — Je ne te supporterai pas toute une vie, ricana la demoiselle en revenant avec deux bières.
    
    Elle le connaissait bien : la bière, c’était sa religion. Elle avait de suite deviné qu’il en cachait. Elle les décapsula et tous les deux trinquèrent.
    
    — À notre rencontre, maman Hyungh, dit-il en levant sa bouteille.
    
    — À nous, papa Samy.
    
    Elle but une gorgée de la boisson ambrée puis servit le dîner sur la petite table carrée. Dès qu’il y goûta, le jeune homme leva les yeux au ciel. La demoiselle sut immédiatement ce qu’il allait dire avant même que les mots ne passèrent ses lèvres.
    
    — Rappelle moi pourquoi tu es célibataire ? Questionna-t-il, la bouche pleine.
    
    — Parce que je n’intéresse personne, répondit-elle en haussant les épaules.
    
    — Hormis la moitié de la guilde.
    
    — Ils apprécient Hyungh, pas Chun-Hei. Tu es bien le seul à vraiment me connaître.
    
    — Et Choshû ?
    
    Elle cligna des yeux en réfléchissant. Choshû commençait en effet à bien la connaître mais il n’avait pas passé la limite qui séparait une connaissance d’un ami. Cependant, à parler de compagnon, le souvenir du sourire de Myung-Dae se figea une seconde devant les yeux de la demoiselle. Samy remarqua son trouble et fit preuve de tout le tact européen qui le caractérisait :
    
    — Tu as quelqu’un.
    
    Elle claqua ses baguettes sur la table en se refermant comme une huître.

Texte publié par Loune, 30 octobre 2020 à 09h18
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