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Tome 1, Chapitre 2 Tome 1, Chapitre 2
L’agacement montait de plus en plus dans la petite voiture, alors que tout semblait stagner autour d'elle. Jusqu'à cette file de véhicule qui n'avançait pas et dans laquelle toutes les deux devaient prendre leur mal en patience. Chun-Hei tapotait de l’index sur le volant alors qu’à ses côtés, sa sœur fixait son téléphone. De dix ans sa cadette, elle était la parfaite représentation de ce que la Corée du Sud offrait de superficialité. Mais son aînée savait que sous cette façade maquillée se cachait une jeune femme souriante et simple. Même si le succès et la célébrité l’avaient rendue un peu capricieuse.
    
    — Chun, tu t’arrêtes prendre des bibimpap ?
    
    Chun-Hei leva les yeux au ciel.
    
    — Young, il est à peine onze heures.
    
    — J’en ai marre des régimes, gémit la concernée.
    
    — Le dur métier de mannequin, ricana son aînée – métier pour lequel elle avait abandonné l’université.
    
    — Donc c’est non ?
    
    — Donc on verra une fois les embouteillages passés.
    
    Toutes les deux soupirèrent, pour des raisons bien différentes, en regardant la file de voiture. Elles mirent plus d’une heure pour rallier le studio de Chun-Hei qu’elles partageaient lorsque Hee-Young revenait à Séoul. La cadette déplia le canapé pour s’allonger en poussant un petit grognement, une fois ses talons retirés. Chun-Hei leur prépara du thé avant de s’asseoir à son bureau.
    
    — Tu repars quand ? Demanda-t-elle.
    
    — Je te gonfle déjà ? Ricana la cadette, amusée.
    
    — Non, c’est pour savoir ce que je dois faire comme courses.
    
    — Dans deux semaines normalement.
    
    Chun-Hei hocha la tête et débuta une liste. Elle occulta le pincement au cœur qui la saisit une seconde. Elle ne voyait pas souvent sa sœur et elle se contentait de ses courtes visites. Hee-Young adorait son métier, elle n’allait pas la faire renoncer. Sans leurs parents, les deux femmes devaient s’accomplir par elle-même. Ils étaient morts dix ans plus tôt dans un accident de voiture. Les deux sœurs avaient débuté leur vie d’adulte sans eux. Penchée sur son ouvrage, Chun-Hei entendit sa cadette se lever et commencer à faire les cents pas. Et elle sut ce qui l’attendait…
    
    — Et sinon, les amours ?
    
    Elle retint un grognement, claqua sa langue contre son palais mais se contenta d’une réponse courte :
    
    — Au même point que les tiennes.
    
    — Et Park ? Il était gentil et plutôt mignon.
    
    — Trop de disputes.
    
    Elle préféra ne pas s’attarder sur le sujet. En réalité, Park lui avait demandé de réduire ses heures de jeu et elle avait été incapable de lui céder cette exigence. Fantasy World Line et ses compagnons d’aventure comptaient plus que les beaux yeux d’un homme, fusse-t-il banquier. Mais pas plus que sa sœur. Lorsque Hee-Young rentrait, son aînée abandonnait son ordinateur le temps du séjour.
    
    Une fois la liste achevée, Chun-Hei la tendit à sa cadette puis commanda leur déjeuner. Une demi-heure plus tard, leurs bibimbaps arrivaient d’un coup de vélo. Les deux sœurs s’installèrent au bureau pour se restaurer.
    
    — Tu travailles tard ce soir ? Questionna Hee-Young au bout de quelques minutes.
    
    — Jusqu’au matin, on ne ferme pas la nuit. Sauf rares exceptions.
    
    — La poisse…
    
    Un sentiment partagé. Même l’adorable bouille de Kimchi ne parvint pas à remonter le moral de sa maîtresse, fatiguée par avance de ces heures à venir. Tout en appréciant l’Hybis, elle ne s’imaginait pas s’épanouir en tant que caissière. Elle aspirait à quelque chose qu’elle ne connaissait pas encore. Elle offrit une caresse au chat entre les oreilles avant de préparer les sacs pour les courses. Les deux sœurs s’y rendirent en voiture et y passèrent un temps beaucoup trop long à leur goût. Elles rentrèrent en fin de journée, chargées et courbaturées, après un passage chez le vétérinaire. Chun-Hei donna son médicament à un Kimchi récalcitrant pendant que Hee-Young s’occupait du dîner.
    
    — Comment va Samy ? Questionna-t-elle depuis le coin cuisine.
    
    — Bien. Sans doute en train de jouer.
    
    — Il est mignon lui aussi.
    
    Chun-Hei cligna des yeux sans trop comprendre, avant de regarder sa sœur. La cadette lui offrit un large sourire amusé.
    
    — Je te rappelle que je regarde ses lives, même si je ne joue pas. Et il a toujours sa webcam.
    
    — C'est vrai, acquiesça-t-elle. C’est un style oui, si tu aimes les chauves. Il est trop âgé pour toi.
    
    Chun-Hei adorait son ami comme un frère, mais avec sa trentaine dépassée, il ne convenait pas à sa cadette. Elle restait fermée d’esprit sur les grandes différences d’âge dans les couples. Elle laissait les concernés en paix tant que Hee-Young ne se lançait pas dans ce genre d’entreprise. Si elle sortait avec un homme beaucoup plus âgé, elle pourrait être victime de manipulation, voire d’endoctrinement, à cause de sa jeunesse et de son inexpérience.
    
    Hee-Young fronça le nez et les sourcils. Elle détestait lorsque sa sœur régissait sa vie. Elle connaissait ses inquiétudes mais possédait suffisamment de maturité pour ne pas tomber dans de stupides pièges. Elle imita son aînée en claquant à son tour sa langue contre son palais.
    
    — Je te signale que je suis majeure ! S’exclama-t-elle.
    
    — Mais immature, jugea son interlocutrice d’un ton froid, ne supportant pas ce genre de rébellion contre son autorité d’aînée.
    
    La mannequin la foudroya du regard en tapant la cuillère en bois contre le bord de l’évier. Toutes les deux se fixèrent en chien-de-faïence pendant quelques secondes avant que Chun-Hei ne hochât les épaules. Elle ne voulait pas déroger aux principes et à l’éducation stricte de leurs parents, même en leur absence. Seule déviait leur vision du couple et de la famille, qu’elle ne partageait pas, bien heureuse d’être de nouveau célibataire.
    
    Le repas et le début de la soirée se déroulèrent dans le calme retrouvé. Une fois rassasiée, Chun-Hei enfila son pull, son manteau et ses chaussures pour rallier son lieu de travail. Les rues étaient animées, éclairées des nombreuses enseignes et des lampadaires parfois décorés de rubans, restes d’un festival. Malgré le froid qui commençait à tomber sur le pays, les habitants de Séoul étaient de sortie.
    
    La jeune femme entra dans la supérette en haussant un sourcil, surprise. Elle n’y avait jamais vu autant de monde. Avec beaucoup de difficultés, elle passa derrière le comptoir et regarda son patron, qui revenait de la réserve. Elle le débarrassa des lourds cartons qu’il portait et les posa dans un coin, où ils attendraient d’être vidés.
    
    — Le match, informa le sexagénaire en encaissant un groupe de jeunes.
    
    — Oh, oui…
    
    Chun-Hei alla déposer ses affaires dans un petit bureau encombré puis rejoignit son supérieur afin d’accélérer la cadence. La chaîne OGN diffusait en direct le début d’un des championnats d’hiver de jeux vidéos. Tous les fans faisaient quelques provisions pour tenir cette soirée. Chun-Hei n’allait pas avoir beaucoup de clients après vingt-deux heures.
    
    Des étudiants précédèrent un couple de trentenaires et quelques familles. Au bout de deux heures, le patron put enfin se changer et laisser la supérette aux bons soins de son employée. Il prit le temps – une fois la vague de clients passée – pour lui prodiguer quelques instructions.
    — Tu fermes à l’heure habituelle. Je me chargerai de ranger la réserve demain, il faut juste faire le réassort, notamment au niveau des boissons.
    
    — Vous avez besoin d’aide pour demain ? Demanda la demoiselle.
    
    — Non, je te remercie. Bonne soirée.
    
    — Vous aussi. Le bonsoir à votre fille.
    
    Il hocha la tête puis la laissa. Elle s’assit derrière le comptoir en poussant un soupir de soulagement, puis se saisit de son téléphone et y lança Fantasy Com. Un écouteur dans une oreille, elle se connecta au salon vocal où Samy et une quinzaine de membres de la guilde jouaient ensemble.
    
    — Salut, sourit-elle.
    
    — La maman ! L’accueillit son ami, suivi des autres.
    
    — Laissez-moi deviner, vous êtes encore sur le donjon de la Crypte.
    
    Le grognement de Samy la fit rire. Il pouvait être un bon leader mais également s’énerver pour un rien lorsque tout ne se passait pas comme prévu. Et la Crypte lui posait des soucis depuis quelques semaines. Il s’agissait de la dernière zone mise en ligne sur le jeu et elle était plutôt compliquée à explorer, même en groupe. La jeune femme s’était renseignée mais elle n’avait pas encore donné sa solution à son ami, par pur plaisir de le voir un peu galérer. Il le lui rendait souvent bien.
    
    Alors qu’elle s’apprêtait à prendre la parole, elle coupa son micro et retira son écouteur à l’entrée d’un client. Deux autres suivirent et elle les surveilla du coin de l’œil. Les trois hommes ne restèrent pas longtemps et les heures commencèrent à s’écouler avec lenteur malgré Fantasy Com et les discussions avec la guilde. Chun-Hei n’y resta pas longtemps, frustrée de ne pas pouvoir jouer. Elle trouva une occupation plutôt satisfaisante avec un petit jeu mobile.
    
    Deux heures du matin arrivèrent avec toujours le même calme et des trombes d’eau dans les rues. Quelques acheteurs étaient venus racheter des chips ou des boissons pour leur soirée mais dans l’ensemble, la demoiselle ne fut pas beaucoup dérangée.
    
    Plongée dans son jeu, elle ne se rendit compte qu’au bout de quelques secondes que la porte de la supérette venait de coulisser. Elle ne dit pas un mot en voyant un lycéen aux cheveux décolorés attendre, planté comme un poireau, à l’entrée du petit magasin. Il était trempé jusqu’à l’os. Elle le reconnut, le crush de Saek-Yun. Elle alla lui chercher une serviette.
    
    — Merci, murmura-t-il, sur la défensive.
    
    — Qu’est-ce que tu fais ici ? Questionna la demoiselle en croisant les bras, sceptique quant à l’idée pour lui de sortir aussi tard.
    
    — Je viens refaire le plein de provisions, répondit-il simplement.
    
    — Tu as vu l’heure ? Tu as dix-sept ans si je ne me trompe pas, claqua-t-elle. Tu es trop jeune !
    
    — Pardonnez-moi mais vous êtes sincèrement inquiète ou juste vieux jeu ?
    
    Mouchée, Chun-Hei fronça le nez et retourna derrière le comptoir. Elle-même n’avait pas la réponse à cette question. Elle soupira, résignée, et offrit un chocolat chaud à son jeune client. Elle se sentait un peu responsable de lui entre les murs de la supérette et elle voulait lui éviter un rhume carabiné. Le goût légèrement amer sembla plaire au lycéen.
    
    Chun-Hei se rassit sur son petit tabouret tandis que le jeune homme allait chercher de quoi se restaurer. Il déposa sur le comptoir un paquet de chips au chou et son éternelle bouteille de limonade. L’employée retint un sourire amusé.
    
    — Petites provisions, commenta-t-elle.
    
    — Je suis seul, éclaira son client.
    
    Elle lui rajouta un petit pain fourré à la confiture de yuzu, qu’elle lui offrit. Il la remercia et saisit le sac en kraft qu’elle lui tendait en tentant maladroitement de l’abriter sous son manteau détrempé.
    
    — Vous êtes ouverte demain ? Demanda-t-il.
    
    — Je le redis : tu es trop jeune, surtout pour moi, répliqua-t-elle en posant ses mains sur ses hanches, appuyant volontairement sur le potentiel double sens de sa question.
    
    Le jeune homme mit quelques seconde à saisir toute la portée de sa question et en rougit jusqu’aux racines.
    
    — La supérette je veux dire ! S’exclama-t-il.
    
    — Non, c’est l’inventaire. Le patron rouvre lundi.
    
    Il hocha la tête. Tous les deux se saluèrent puis la jeune femme se retrouva de nouveau seule. Elle se demanda si elle avait réellement lu de la déception dans le regard du jeune homme mais elle ne préféra pas pousser plus loin ce questionnement. Elle se faisait sans doute des idées. Les dernières heures de travail s’écoulèrent avec une lenteur atroce et Chun-Hei ferma la boutique à sept heures du matin, épuisée. Elle n’échappa pas à la pluie et rentra chez elle trempée. Sans réveiller Hee-Young, elle prit une douche rapide puis alla se coucher près d’elle. Kimchi vint se coller à elle dans un doux miaulement qui lui permis de s’endormir en toute sérénité.
    
    Vers midi, sa cadette la réveilla, aidée d’une douce odeur de café. Chun-Hei ouvrit difficilement les yeux. Elle se sentait encore fatiguée et à bout de force. Elle souffrait de la tête et de la gorge. Un début de rhume semblait la menacer. De plus, à cause de quelques rêves déstabilisants, sa petite nuit n’avait pas été très reposante.
    
    Elle finit tout de même par se lever et accepta le mug fumant avec plaisir. Elle en avala une gorgée en tombant dans son fauteuil de bureau. Dans un ronronnement que seul Kimchi pouvait détrôner, son ordinateur se mit en marche.
    
    — Tu as passé une bonne nuit ? Tenta Hee-Young en souriant, une tasse de thé à la main.
    
    — Chiante pour le boulot et horrible au lit, grimaça Chun-Hei. Tu prends toute la place et en plus j'ai attrapé froid.
    
    — Il te manque un homme !
    
    — C’est ça, et un peu de place aussi !
    
    Elle ricana face à la moue de sa cadette. Leur petite chamaillerie ne dura pas bien longtemps, rapidement ensevelie sous le programme de leur journée.

Texte publié par Loune, 22 octobre 2020 à 00h09
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