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tome 1, Chapitre 18 tome 1, Chapitre 18

Une éternité passa, ou peut-être un instant.

Pierre n'allait pas assez vite pour que sa pagaie s'entende : elle pénétrait au ralenti dans l'océan, son geste était comme une caresse. La nuit n'était troublée que par le bruit discret du ressac et les mouvements de bras d'Oana. 

Enfin, la jeune fille mit pied sur le récif. Il fallait marcher un peu sur la roche avant d'atteindre l'endroit où la pierre s'élevait en monticule. Elle attrapa encore quelques objets dans son sac puis s'engagea. Son pied n'était pas très sûr, foulant des algues glissantes, et ses jambes tremblaient sous le coup du froid et de l'effort fourni : elle avait bien nagé cinq-cents mètres. Elle parvint cependant à ne pas se casser la figure.

Alors qu'elle approchait du tertre, le fantôme se détacha d'elle, dessina une forme en l'air puis regagna son bout de verre. Il ne pouvait pas pénétrer par lui-même dans le lieu sacré, elle devait l'y déposer. Elle installa sa bougie sur le granit, l'alluma ; elle plongea un bâton d'encens dans la flamme et regarda la fumée se dérouler en un long filament balayé par la brise.

Ses yeux furent attirés par un minuscule renfoncement dans la roche. Elle se releva et y inséra l'objet en forme de clé qu'elle avait façonné sous les directives du spectre. Elle répéta plusieurs fois l'incantation qu'il lui avait apprise. Un déclic se produisit.

Oana disparut aux yeux de Pierre, qui paniqua. Mais que pouvait-il faire ?

S'il abandonnait le kayak, celui-ci partirait à la dérive et ils n'auraient plus aucun moyen de rentrer sains et saufs. Il considérait que nager un kilomètre dans l'eau glacée n'était pas envisageable.

Il regrettait de n'avoir pas pris son portable — il avait craint de le faire tomber à l'eau. Mais est-ce qu'appeler les secours aurait servi à quelque chose ? Elle avait concrètement disparu, il avait vu sa silhouette devenir transparente et s'évanouir. Qui pourrait y faire quelque chose ? Et qui le croirait ? À part ses amis, mais ils ne pouvaient rien de plus que lui, c'est à dire rien du tout.

Il ne restait plus qu'à patienter en croisant les doigts pour qu'elle réapparaisse. Il se surprit à prier, un peu gêné pour savoir à qui adresser sa supplique : l'Océan ? la Nuit ? une quelconque force occulte ? Il se décida pour la Chance.

Oana, elle, n'en croyait pas ses yeux : elle venait de pénétrer dans un monde de chatoiement. Devant elle se dressait un portique à quatre piliers, comme un baldaquin doré dont les voiles de mousseline dansaient dans le vent. Elle en franchit le seuil.

D'abord il ne lui sembla rien y avoir de plus, hormis une musique dont elle ne parvenait pas à discerner la provenance, ni la consistance. Puis elle se rendit compte que cela venait du sol, qui n'était d'ailleurs pas une roche nue mais de la terre herbeuse. Un escalier s'ouvrait vers les profondeurs, dont les marches étaient encore du gazon. Elle s'engagea.

Des torches éclairaient ses pas. La musique se faisait plus forte à mesure qu'elle descendait. Elle pouvait à présent entendre qu'il s'agissait de voix et d'une harpe à peu de cordes, peut-être une lyre.

Arrivée en bas, elle ne se trouvait pas à l'intérieur d'une grotte. Un ciel étoilé s'ouvrait au-dessus de la clairière où elle s'avança.

Un groupe d'individus était assemblé au pied d'un bouleau argenté dont les feuilles frissonnaient sans vent, comme pour montrer leur beauté. Elle les rejoignit et découvrit qu'ils entouraient une grande fosse. On y avait disposé deux chevaux, positionnés de telle façon qu'ils paraissaient cabrés, prêts à s'élancer. Le sang s'écoulait de leur gorge : ils venaient juste d'être sacrifiés. Derrière eux, attaché à leur linon de soie, un char d'or et d'argent, juste assez grand pour un cavalier. Oana y laissa tomber le morceau de miroir.

Le prince celte se matérialisa alors, les cheveux dénoués sur ses épaules, un torque d'or s'ouvrant sur le torse. Il se tenait debout sur la plate-forme du char dont il avait pris les rênes en main. À son flanc s'allongeait une lame de bronze décorée d'entrelacs. Sur la ridelle de son attelage étaient accrochés un carquois rempli de flèches à l'empennage vert et un grand arc à la corde tendue. Diverses poteries, haches, poignards étaient entassés dans les coins du caveau, derrière lui. Il leva la tête vers Oana qui était tout au bord de la fosse.

— Merci, jeune fille ! Je te dois beaucoup. Veuille recevoir ma bénédiction qui t'accompagnera tout au long de ta vie.

La concernée baissa la tête et plia les genoux en un semblant de révérence.

— Au fait, ajouta-t-il, je ne sais pas ce qu'est un Celte ; j'ose penser que c'est un compliment !

La foule repoussa Oana en arrière et se mit à jeter de la terre sur le prince, les chevaux et tous les objets. Elle les regarda longuement, ne sachant plus quoi faire maintenant que sa mission était accomplie. Ils avaient de drôles d'allures. Certains étaient difformes, présentant une grosse tête, une toute petite taille ou une jambe plus courte que l'autre. D'autres étaient vêtus de façon complètement extravagante, décorés de mille couleurs, engoncés dans une peau de bête ou quasiment nus.

Quand la tombe fut refermée, un petit personnage appuyé sur une branche de saule tortueux s'avança et lança des graines à la volée. Aussitôt, de la pelouse recouvrit la terre et l'on ne put bientôt plus différencier cet emplacement du reste de la clairière.

Les créatures entraînèrent Oana dans une grande ronde. Le luth avait fait place au biniou et les chants doux à la gavotte. Elle suivit un tour de danse entier à la fin duquel tout le monde salua. Puis elle fut hissée dans les airs et portée à bout de bras par cette foule chamarrée, jusqu'au pied de l'escalier. Ceux qui la tenaient soulevée au moment d'atteindre la première marche la poussèrent en avant.

Elle trébucha sur quelques degrés puis se retourna : derrière elle il n'y avait plus qu'un gouffre sombre, d'une obscurité que ses yeux ne pouvaient pas percer. Une obscurité qui semblait vouloir digérer toute chose.

Oana se mit à courir, éperdue d'angoisse. De quel mauvais tour était encore capable l'entité qu'elle s'était obstinée à vouloir sauver ?

Elle trébucha, s'écorcha le genou sur une pierre saillante. Elle n'avait plus de forces ; elle rampait désormais vers la surface. Combien de temps s'était-il écoulé depuis son entrée dans ce monde ? Elle n'avait rien mangé ni rien bu depuis ce qui lui semblait une éternité. Dans sa tête défilèrent les histoires qu'elle connaissait sur les voyageurs qui se perdaient au royaume de Faërie : ils en ressortaient tous avec dix ans, trente ans, cent ans de plus ! Et si c'était pareil pour elle ?

Elle pensa à Pierre, gelé dans son kayak, l'attendant la nuit entière puis renonçant au lever du soleil. Et Matthias, sur la plage, insistant pour appeler les secours malgré la dérision du geste. Zoé, à peine sortie de l'hôpital, apprenant la nouvelle... impossible qu'elle n'ait rien tenté !

Comme elles avaient partagé leur sang par le biais de l'éclat de miroir, si Zoé s'était mise en branle et avait essayé de la joindre, elle l'aurait senti. Elle en était viscéralement convaincue. Une intuition lui fit réciter à nouveau l'espèce de prière en langue ancienne que lui avait apprise le jeune prince. Elle émergea du sol.


Texte publié par Lilitor, 8 mars 2021 à 18h46
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