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Tome 1, Chapitre 4 « Le Songe d'une Nuit d'Automne » Tome 1, Chapitre 4
— Maman, maman ! S’il te plaît !
    Dans un parc fleuri, assis sur un banc à côté de sa maman, un petit garçon s’impatiente.
    — Maman ! S’il te plaît !
    Mais elle ne l’entend pas, car elle chante une berceuse à sa fille, qui s’endort doucement dans son landau.
    — Maman ! la supplie-t-il.
    — Chut, ta petite sœur va bientôt s’assoupir. Reste sage et je te narrerai une histoire.
    À ces mots, les yeux de l’enfant brillent de mille feux et il se calme. Il adore les contes, surtout quand c’est elle qui les lui raconte. Alors, il ne bouge plus et se tient droit comme un i. Au bout de cinq minutes, elle se tourne vers lui et lui sourit.
    — Voilà, ta petite sœur est endormie. Quelle histoire veux-tu découvrir ?
    — Oh ! J’en veux une avec un modeste bûcheron, qui s’en irait courtiser la fille du châtelain et qui, pour la retrouver, traverserait de terribles épreuves. Ou non, non, c’est elle qui serait punie de leur amour interdit, et lui sera (serait) détourné de sa dulcinée.
    — Hum, jeune homme. Donnez-moi quelques minutes, que je vous trouve ceci, lui répond-elle en riant.
    — Allez maman !
    — Très bien, mon chéri. Ce conte s’appelle le Songe d’une Nuit d’Automne.
    
    Alexandre s’était installé dans la forêt peu après la mort de ses parents. Le gibier était abondant, la végétation généreuse et luxuriante. Pour s’occuper, il façonnait souvent des animaux ou des arbres étranges dans les bois qu’il ramassait. Un jour qu’il était petit, il avait sculpté un renard avec une queue touffue et un nez pointu, puis l’avait offert à une fillette à peine plus âgée que lui. Il lui avait donné, à cause de ses yeux aux couleurs de l’azur. Hélas, il ne l’avait ensuite jamais revue.
    

    — Maman, il est comment Alexandre ?
    — C’est une bonne question, car Alexandre est un dieu. Il lui arrivait parfois de se mélanger parmi les hommes pour mieux les tromper ou les séduire, ou simplement les observer. Mais cette fois, c’était différent, car il était né enfant et il était demeuré ainsi. Ensuite, mis à part sa taille exceptionnellement grande pour l’époque, rien ne le distinguait des autres, si ce n’était peut-être son regard un peu étrange.
    — En fait, il est comme moi, maman. Il me ressemble et il a le même prénom que moi.
    Sa mère sourit et poursuit :
    — Sais-tu pourquoi il avait gardé sa forme ?
    — Peut-être… Euh, c’est à cause de la petite fille, à qui il avait offert le renard en bois ?
    — Oui, car pour la première fois de sa vie, il avait éprouvé une chose complètement nouvelle, qu’il n’arrivait pas à expliquer. Ce sentiment, c’était la fillette qui en était à l’origine, quand bien même il aurait voulu se persuader du contraire. Aussi, déterminé à la retrouver pour découvrir ce qu’il avait ressenti, avait-il pris la décision de rester au lieu de s’éclipser. Ainsi était-il demeuré dans la forêt, après le décès de ses parents adoptifs, car il savait au plus profond de lui-même que ce serait en ces lieux qu’ils se reverraient.
    
    Le temps passa, les jours s’alternaient avec les nuits, les saisons mouraient et renaissaient jusqu’à ce qu’un soir d’automne, tandis que les cerfs bramaient et se battaient pour les yeux de leurs belles, une cavalière s’égarât. Elle avait suivi sa famille, mais un chevreuil avait effrayé sa monture ; surprise par le crépuscule elle se trouva alors fort démunie. À l’affût du moindre son, elle entendit soudain la foulée d’un être humain. Elle rabattit la bride de son cheval et s’en alla en direction du bruit. Elle aperçut bientôt un homme immense, presque aussi haut que le jeune chêne contre lequel il s’appuyait. Son abondante chevelure ébène était maintenue à l’aide d’une cordelette et retombait sur ses épaules. Lorsqu’il se retourna, conscient de sa présence, le cœur de la jeune cavalière fit un bond dans sa poitrine, cependant que sa main serra le renard en bois, pendu à son cou. Malgré les années, il n’avait pas changé ; son visage n’accusait aucun des signes de l’âge, hormis quelques traits de barbe et de rares mèches blanches.
    Lui aussi l’avait reconnue. En fait, il n’avait jamais effacé de sa mémoire ses yeux d’azur. Comme le vent se levait, il la convia chez lui pour se réchauffer. Il prit ensuite son cheval par la bride et l’emmena dans une grotte adjacente. Puis il se tourna vers la Lune et murmura ces quelques prières :
    — Astre de la nuit, astre de l’Oubli. Protège cette nuit cette monture, pour que celle qui est chère à mon cœur puisse rentrer chez elle le jour venu.
    — Enfant des Ténèbres, ton souhait est entendu, ainsi en sera-t-il fait.
    Dans la maison, Alexandre et son invitée soupèrent sans échanger un mot ; leurs cœurs trop émus les en empêchaient. Couchés, lui dans un lit de paille, elle dans une couche de plume, ils s’assoupirent très vite. Le lendemain matin, Alexandre s’éveilla le premier, peu avant le lever du soleil, puis il se rendit à la grotte et murmura :
    — Astre de la nuit, astre de l’Oubli. Tu as protégé cette créature, acceptes ce présent.
    Il sortit alors de son fourreau son grand couteau de chasse et trancha ses cheveux, juste au-dessus de la cordelette. Après quoi, il les déposa devant l’entrée de la grotte, où ils s’enflammèrent aussitôt.
    — Enfant des Ténèbres, tu as payé de ta chair. Tu peux délivrer la bête.
    Quelques minutes plus tard, il finissait d’apprêter la monture quand la jeune fille l’appela.
    — Voici quelques provisions. Suis le merle moqueur en te dirigeant vers le nord, il te conduira chez toi.
    Elle le remercia et, une fois sur son cheval, il se mit à siffler doucement. Un merle au plumage d’obsidienne et au regard rieur se posa sur ses doigts.
    — Accompagne-la jusqu’au domaine de ses parents, en lui évitant les pièges et les brigands !
    Le merle pépia et alla se percher sur l’épaule de la belle. Elle le remercia d’un signe de la main, puis partit. Mais à peine avait-elle quitté la clairière, qu’elle se retourna avant de le perdre de vue. Elle suivit l’oiseau qui voletait de branche en branche, jusqu’à apercevoir les tours qui veillaient sur ses terres, ainsi que des gens à sa recherche. Tous furent heureux de la revoir, car ses parents et son frère se rongeaient les sangs. Lorsqu’ils la retrouvèrent, ils en conçurent une joie immense et lui demandèrent où elle avait trouvé refuge pendant la nuit, au milieu de cette forêt froide et lugubre. Elle leur expliqua alors comment elle s’était égarée et comment elle avait été recueillie par un jeune chasseur. Tout de suite, ils furent saisis de crainte pour sa vertu, mais elle les rassura aussitôt :
    — Il m’a offert une couche de plume, tandis qu’il se contentait d’un lit de paille.
    Ses parents convinrent qu’elle était encore pure et en furent heureux. Cependant, son frère avait surpris une lueur dans ses yeux et il en avait conçu un noir dessein.
    — Ma fille, lui dit son père. Repose-toi et lorsque tu seras remise, nous irons ensemble remercier ce jeune chasseur.
    Elle acquiesça, tout en bénissant secrètement sa famille de lui donner une nouvelle occasion de le revoir.
    Quelques heures plus tard, elle, ses parents et son frère étaient de retour dans la forêt. C’était elle qui les guidait, grâce à l’aide précieuse et discrète du merle moqueur. Bientôt, ils arrivèrent tous les quatre devant une maisonnette en bois et en pierre de taille. Timide, elle descendit de son cheval et s’en alla frapper à la porte. Elle entendit des bruits de pas et l’huis bâilla. Sur le seuil, se dévoila un jeune homme, habillé avec la simplicité qui sied à son rang.
    — Mes parents et mon frère sont venus vous présenter leurs remerciements, dit-elle à voix basse pour dissimuler le trouble qui l’habitait.
    Il ne disait rien, non ; il masquait autant qu’il le pouvait les émotions qui se déchaînaient en lui. Malgré tout, il les invita à entrer et à partager avec lui un peu de son souper. N’insistant pas plus que de raison, il leur servit une infusion dont il avait le secret ; un breuvage qui avait le pouvoir de faire naître des visions. Cependant, ses parents déclinèrent poliment la proposition. Seuls elle et son frère l’accompagnèrent. Au cours de son voyage, Alexandre vit le jeune homme pincer les lèvres et esquisser une moue pleine de dégoût.
    Puis vint le temps où chacun devait reprendre son chemin et Alexandre en éprouva un immense chagrin. En partant, ses parents lui remirent plusieurs présents : un gilet en peaux de bêtes, un pantalon en cuir de cerf et des bottes en daim. Il les accepta, tout en se demandant qu’en faire. Enfin, elle alla lui dire au revoir, lui offrant le souvenir furtif de ses lèvres délicates. Hélas, ce geste n’avait point échappé à l’œil acéré de son frère, qui en conçut un dessein funeste. Dès leur retour au château, il s’en ouvrit à ses parents, qui sombrèrent dans une profonde détresse. Aussi le lendemain prirent-ils la décision de l’envoyer dans la plus lointaine et la plus cruelle des prisons, une forteresse située par-delà les horizons : la Tour des Ombres.
    Plusieurs jours passèrent, au cours desquels Alexandre attendit en vain la venue de son aimée. Alors, une nuit alors que le ciel était clair, il se tourna vers la Lune et récita, le visage baigné de larmes :
    — Astre de la nuit, astre de l’Oubli. Entends la supplique de ton enfant, dont le cœur se délite. Où est mon aimée ? Celle pour qui je suis resté, celle qui a effacé mes tourments et ma cruauté. Astre de la nuit, astre de l’Oubli. Entends la supplique de ton enfant, dont le cœur se brise. Comment puis-je retrouver celle pour qui mon cœur soupire, celle pour qui mon âme chavire ?
    — Enfant des Ténèbres, devenu fiancé de la nuit, j’ai recueilli ta supplique. Revêts les présents de ses parents. Puis, prends avec toi trois aiguilles, une bobine et ton couteau de chasse, n’emporte avec toi aucune provision, seulement de l’eau. Ensuite tu iras au sein de la forêt trouver le chêne millénaire. Là, tu ramasseras l’une de ses branches, celle porteuse de la marque du maudit. Ainsi, ils seront obligés de te révéler le lieu où est enfermée ton aimée.
    Alexandre fit ce qu’elle lui avait dit et alla se coucher ; au petit matin, il se rendrait au pied du chêne millénaire. Dès que les premiers rayons de l’astre solaire eurent percé les ténèbres, il marcha jusqu’au cœur de la forêt. Il vit le chêne, mais nulle part il ne découvrit une branche portant la marque. Alors il s’approcha du vieil arbre et murmura :
    — Esprit du chêne. Je te prie au nom de ma mère, l’astre de la nuit, l’astre de l’Oubli, moi l’enfant des Ténèbres, le fiancé de la nuit.
    — Enfant des Ténèbres, fiancé de la nuit. Je t’entends. Que puis-je pour toi ?
    — Je suis à la recherche de ma bien-aimée, que sa famille a enfermée, et j’ai besoin de ta branche, jadis marquée par le sceau du maudit.
    — Il y a longtemps, j’ai passé un pacte avec l’astre de l’Oubli. Prends ma branche, enfant des Ténèbres, fiancé de la nuit. Elle obligera ses parents à te révéler le lieu où elle est détenue, ainsi que le chemin à accomplir pour t’y rendre. Si tu es en danger, frappe par trois fois le tronc d’un arbre et il te protégera, mais tu ne pourras t’en servir qu’une seule fois.
    — Je te remercie esprit du chêne. Accepte ce présent.
    Et il enterra, au pied de l’arbre, le merle moqueur.
    — Enfant des Ténèbres, fiancé de la nuit. J’accepte ton présent en mon sein. Je lui offrirai la vie nouvelle à laquelle il aspire.
    Alexandre s’en retourna chez lui. Revêtu de ses habits, armé de son couteau – qu’il avait rangé dans son fourreau – et de la branche du maudit. Puis il quitta la forêt à la recherche du domaine. Arrivé devant le château, il fut accueilli par des hallebardes. Tout en brandissant la branche, il s’écria :
    — Ce n’est pas vous que je désire rencontrer, mais vos maîtres ! Conduisez-moi vers eux !
    Les gardes furent contraints d’obéir et l’accompagnèrent jusqu’à la salle de réception. À droite de la mère de son aimée, il vit son frère suffoqué de colère.
    — Que veux-tu ? proclama le père.
    — Je suis venu retrouver votre fille, ma fiancée. Moi, l’enfant des Ténèbres, fiancé de la nuit.
    — Jamais tu ne l’auras ! tonna le frère.
    Alexandre tint alors la branche devant lui et demanda d’une voix calme :
    — Où est-elle ?
    — Dans la tour des Ombres, répondit le père.
    — Par-delà les horizons, ajouta la mère.
    — Mais tu ne peux nous obliger à la délivrer, grinça le frère.
    — Je le sais, néanmoins vous me direz comment y parvenir.
    Le frère lui jeta un regard noir :
    — Nous te l’apprendrons. Reviens dans trois jours.
    — Très bien.
    À ces mots, il se retira et s’en revint trois jours plus tard. Debout devant le pont-levis, le père l’attendait.
    — Je suis là ! Maintenant, dévoile-moi le lieu où demeure mon aimée et comment m’y rendre ?
    — Tu t’en iras vers le nord. Quand tu auras passé les collines, tu découvriras les marais de l’Oubli. Traverse-les. De l’autre côté se situe une cabane. À l’intérieur, tu trouveras ma femme. Elle t’indiquera où te rendre ensuite.
    Alexandre le remercia et partit. Il marcha longtemps, ne se nourrissant que des baies qu’il ramassait et du gibier qu’il piégeait. Un jour, il passa enfin les collines et arriva en bordure des marais de l’Oubli. Il y dormit deux jours et deux nuits, non loin de la fange ; il attendait que vînt un soir clair. La troisième nuit, il put enfin se tourner vers l’orbe lunaire :
    — Astre de la nuit, astre de l’Oubli. Entends la supplique de ton enfant ; son cœur ne peut occulter le chagrin dont il est affligé.
    — Enfant des Ténèbres, devenu fiancé de la nuit. J’entends ta supplique, soumets-moi ta requête.
    — Astre de la nuit, astre de l’Oubli. Comment puis-je traverser les terribles marais de l’Oubli, sans perdre l’objet de ma quête ?
    — Ôte ton gilet de peaux de bêtes et sépare-les. Ensuite, imprègne ton aiguille de ton fluide primaire et reconstitue une à une chacune des bêtes que tu as chassées. Elles t’aideront dans ta quête.
    Alexandre ôta alors son gilet et frissonna violemment, car la nuit était fraîche. Puis, lentement, il défit un à un les cuirs, qu’il étala au fur et à mesure sur le sol gelé. Quand il eut achevé son travail, il prit l’une des trois aiguilles – celle en bois – et passa la cordelette dans le chas. Il en fila une bonne longueur. Puis il ouvrit la bouche et tint sa langue entre les doigts de sa main senestre. De la dextre, il passa l’aiguille et toute la longueur du fil en son travers, les imprégnant de sa liqueur de vie. Lorsqu’il eut fini, il commença à coudre les peaux, ce qui lui prit deux jours et deux nuits. Du reste du fil, il en fit don à sa mère, l’orbe lunaire.
    — Esprits animaux. Moi l’enfant des Ténèbres, fiancé de la nuit, vous appelle.
    — Nous t’entendons. Que veux-tu de nous ?
    — Investissez ces peaux et aidez-moi à franchir les marais de l’Oubli.
    — Nous t’aiderons, mais que nous offres-tu en échange ?
    — La liberté et la promesse de vous protéger.
    — Nous acceptons.
    Alors affluèrent de toutes parts de minuscules feux follets qui prirent possession des peaux.
    — Nous voici, enfant des Ténèbres, fiancé de la nuit. Nous traverserons avec toi les marais de l’Oubli, chacun d’entre nous s’emparera d’une part de la malédiction.
    Ainsi pénétrèrent-ils la fange fétide et maudite. Chaque fois qu’un animal perdait de vue son but, il disparaissait pour être aussitôt remplacé par un autre. Le dernier fut un goupil, à qui Alexandre offrit un peu de sa flamme de vie – ce qui explique pourquoi ils ont le poil roussi. Il marcha encore quelque temps et arriva en vue de la maison, où il savait que la mère se trouvait ; celle-ci était assise devant le seuil de la porte :
    — Entrez Alexandre ! Passez donc la nuit sur une couche moelleuse. Demain matin, je vous dirai où vous rendre.
    Mais Alexandre déclina la proposition et, préférant la paille, alla dormir dans l’étable. Par précaution, il traça un cercle autour de lui ; ainsi, la magie de la sorcière demeurerait sans effet.
    Le lendemain matin, elle l’attendait de nouveau devant la maisonnette, visiblement contrariée.
    — Bien. Pour rejoindre mon fils, il vous faudra passer par la forêt des terreurs. De l’autre côté se trouve une tour. Mon fils est au sommet.
    Alexandre reprit alors son chemin. Quelques jours de marche plus tard, pendant lesquels il ne se nourrit que d’insectes et de baies, il arriva en vue de la forêt des Terreurs. C’était un bois si dense et si épais que c’était à peine si la lumière y pénétrait. Les arbres eux-mêmes semblaient figés dans une peur éternelle, tant leurs formes étaient grotesques. À l’orée du bois, Alexandre installa son campement dans l’attente d’une nuit claire. Le lendemain soir, il put adresser une prière à sa mère :
    — Astre de la nuit, astre de l’Oubli. Entends la supplique de ton enfant, dont le cœur est plongé dans le tourment.
    — Enfant des Ténèbres, devenu fiancé de la nuit. Je t’écoute.
    — Astre de la nuit, astre de l’Oubli. Comment puis-je traverser sans heurt la forêt des Terreurs et ne pas rester à jamais prisonnier de mes peurs ?
    — Ôte ton pantalon en cuir de cerf. Confectionnes-en une coiffe, qui en épousera la forme, à l’aide de la seconde aiguille, que tu imprégneras de la vie future. Elle t’aidera à passer au travers de la forêt.
    Alexandre défit alors son pantalon et frissonna de nouveau. Toute la nuit durant, il retravailla le cuir pour en esquisser la forme, puis il dormit la journée. Le soir venu, il enfila le fil dans le chas de la seconde aiguille – celle d’os. Puis il l’enduisit de la vie future qui résidait en lui. Lorsqu’il l’eut accompli, il cousit la coiffe et pria :
    — Esprit du cerf. Moi l’enfant des Ténèbres, fiancé de la nuit, t’appelle.
    — Je t’entends. Que veux-tu de moi ?
    — Investis cette coiffe que je vais revêtir et aide-moi à traverser la forêt des Terreurs.
    — Je t’aiderai, mais que m’offres-tu en échange ?
    — La liberté et la promesse de toujours te protéger.
    — J’accepte.
    Alexandre posa la coiffe sur son crâne, prit entre ses doigts le bâton du maudit et sentit l’esprit du cerf l’envahir. Sa peau se couvrit d’une fourrure fauve, des andouilles poussèrent au sommet de sa tête, ses bras et ses jambes devinrent des pattes et ses mains des sabots.
    — Enfant des Ténèbres, fiancé de la nuit. Ainsi repousseras-tu mes peurs, comme je repousserai les tiennes, et nous traverserons la forêt.
    Ainsi le cerf franchit les bois. De l’autre côté, Alexandre restitua à l’animal sa liberté, puis enfouit dans la terre l’aiguille et ce qu’il restait de la cordelette. Enfin, il se rendit au pied de la tour dont il apercevait la silhouette dans le lointain.
    Là, il se coucha et s’assoupit en attendant que se lève le jour. Dès que les premiers rayons eurent percé, Alexandre monta au sommet de la tour, où demeurait le fils. En le voyant arriver, celui-ci ne put réprimer une moue de dégoût.
    — Bien, tu es venu me demander ton chemin pour aller à la Tour des Ombres.
    Silencieux, Alexandre soutint son regard.
    — Elle se trouve derrière la montagne de l’Infini. C’est là que tu découvriras le lieu où réside ma sœur.
    Comme Alexandre s’en allait, le fils l’interpella.
    — Un instant. Je tiens à te récompenser pour être parvenu jusqu’ici, ajouta-t-il comme il tirait d’un pan de son manteau une boule de cristal emplie de fumée.
    — Toi qui souhaitais tant revoir ma sœur, la voici !
    Alexandre retint de justesse le hurlement qui venait de naître au creux de son ventre, cependant qu’à l’intérieur les images de sa bien-aimée avilie et violentée s’y reflétaient.
    — Ainsi pourrez-vous veiller l’un sur l’autre, puisque tel était votre plus cher désir, le railla-t-il, avant d’éclater d’un rire sinistre.
    Meurtri et affligé par la plus cruelle des ironies, Alexandre quitta la tour. Arrivé devant la montagne – dont le sommet se perdait au-delà du ciel – il sentit le désespoir le gagner, car il savait qu’il lui serait impossible de l’escalader ou de la contourner. Alors il attendit que la nuit vînt et il s’adressa à sa mère ;
    — Astre de la nuit, astre de l’Oubli. Entends la supplique de ton enfant, dont le cœur est à l’agonie.
    — Enfant des Ténèbres, devenu fiancé de la nuit. Je t’écoute.
    — Astre de la nuit, astre de l’Oubli. Comment puis-je passer de l’autre côté de la montagne de l’Infini, que je ne puis ni escalader ni contourner ?
    — Au pied de cette montagne, vers le levant lointain, paresse une lagune. Rends-toi là-bas, bois de son eau et tu sauras ! Mais prends garde, car son pouvoir ne dure que le temps d’une obscurité.
    — Astre de la nuit, astre de l’Oubli. Comment puis-je l’accomplir ? Je ne serai jamais assez rapide pour l’accomplir !
    — N’aie aucune crainte, mon enfant. Couds à tes mollets tes bottes en peau de daim et ils seront tiens.
    Prenant alors la troisième aiguille – celle en métal, qui luisait dans la nuit – et le reste de son fil, il mit à coudre cuir et peau. Quand il eut achevé sa tâche, il murmura :
    — Esprit du daim. Moi l’enfant des Ténèbres, fiancé de la nuit, t’appelle.
    — Je t’entends, que veux-tu de moi ?
    — Investis ces bottes, que j’ai faites miennes, et aide-moi à gagner la lagune située au levant du soleil.
    — Je t’aiderai, mais que m’offres-tu en échange ?
    — La liberté et la promesse de toujours te protéger.
    — J’accepte.
    Alexandre sentit alors l’esprit l’envahir. Quand cela fut achevé, ce dernier lui dit :
    — Enfant des Ténèbres, fiancé de la nuit. Te voici devenu pour le temps d’une obscurité la biche aux sabots d’airain.
    Ainsi, le jeune homme, devenu biche, fila comme l’éclair vers le levant. Quelques minutes plus tard, il était face à la lagune, où se reflétait la lune. Il se pencha alors et but quelques gorgées d’eau saumâtre, mais rien ne se passa. Amer et découragé, il fit rouler devant lui la boule de cristal pour revoir encore une fois son aimée tourmentée. Elle aussi le voyait, mais il ne lisait dans son regard nulle haine, nulle peine, nul mépris ; seulement un amour et une confiance farouches. Quelque chose s’éveilla soudain en lui. Il reprit l’artefact et retourna au pied du péril.
    — Montagne ! Tu te dis de rocs et de roches. Mais ce n’est qu’illusion, car en réalité tu n’es qu’un pain d’épices recouvert de glacis. Rends-toi, que je te dévore ! tonna-t-il.
    À peine eut-il achevé sa phrase qu’elle s’illumina ; les neiges se changèrent en sucre glacé et la roche-mère en une pâte moelleuse et savoureuse. Alexandre se précipita alors sur son flanc et se mit à engloutir avec entrain. Quand il eut terminé, le soleil commençait à pointer et la montagne s’était métamorphosée en vallée. Il libéra ensuite la biche. Puis, il creusa un trou dans lequel il déposa l’aiguille de métal et le reste de la bobine.
    De là où il était, il pouvait distinguer la Tour des Ombres et en conçut un grand soulagement. Il s’avança dans la forêt qui le séparait encore de son aimée. Toutefois, il n’eut pas fait quelques pas qu’il vit briller des lames et arcs. Hélas, le soleil était haut et la lune ne lui serait d’aucun secours. C’est alors que lui revinrent les paroles du chêne millénaire. S’approchant de l’un de ces seigneurs, il frappa par trois fois son tronc, qui se fendit. Il révéla un creux au sein duquel Alexandre s’y glissa et y demeura, jusqu’à ce qu’enfin l’obscurité fût reine. La nuit venue, le chêne s’ouvrit et lui dit :
    — Enfant des Ténèbres, fiancé de la nuit. Brise ma branche pour rompre le maléfice, elle fera de toi, le temps du cycle nocturne, un enfant des Ombres. Ainsi pourras-tu délivrer celle que tu aimes.
    — Merci esprit du chêne ; je te promets de toujours te protéger.
    Alexandre brisa alors la branche qui relâcha un oiseau sombre qui l’enveloppa de ses ailes de corbeau et le métamorphosa en ombre. Devenu être des ténèbres, il s’introduisit dans la Tour des Ombres jusqu’à la geôle de son aimée, afin de l’en libérer.

    
    — Dis maman, est-ce qu’ils vécurent heureux et eurent de nombreux enfants ?
    Sa mère le regarde, un voile mélancolique sur les yeux :
    — En quelque sorte mon enfant.
    — Pourquoi dis-tu ça, maman ? Parce que ce n’était des enfants, c’est çà ?
    Elle ne lui répond pas tout de suite, puis ajoute :
    — L’on a baptisé leurs enfants, les Sombrures. Et maintenant, il se fait tard. Il faut renter mon chéri.
    Mais il ne l’entend pas, car il dort.
    

Texte publié par Diogene, 13 septembre 2020 à 11h15
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