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Tome 1, Chapitre 3 « La Fiancée de l'Ombre » Tome 1, Chapitre 3
Il était une fois dans un royaume oublié de tous, un château des ombres, dont on disait qu’il n’apparaissait qu’une seule fois par siècle. Bien des rumeurs de trésors et de richesses cachées courraient, nombreux étaient ceux qui tentaient leur chance en pénétrant la forêt, dont on disait qu’elle l’entourait. Hélas l’étaient tout autant ceux qui n’en revenaient jamais. Quant aux autres qui avaient la chance de ressortir de la forêt, ils vous racontaient des histoires à vous faire dresser les cheveux sur la tête, quand ils n’avaient tout simplement pas perdu l’esprit. Néanmoins, cela ne décourageait nullement les aventuriers de tout poil, qui poursuivaient leur quête dans ces bois, que tous savaient maudits.
    Très souvent, le soir dans la taverne, troubadours et ménestrels narraient les heurs et malheurs de ces hommes et de ces femmes en quête de richesse. Alors les gens se mettaient à boire coup sur coup pour se donner du courage à l’écoute, car les récits étaient tous plus effroyables les uns que les autres. Hélas, cela finissait généralement par l’assoupissement de l’assemblée ou du narrateur, voire par une bataille rangée, si la dose de bière ingérée était trop élevée. Or un jour qu’une femme s’en était allée quérir quelques provisions, elle entendit cette histoire et en conçut un noir dessein à son retour.
    Chez elle, alors que son mari rentrait, elle se plaignit de vilaines douleurs à l’abdomen. Son mari, un homme dévoué et brave, voulut s’en aller chercher l’apothicaire, car chose semblable avait déjà emporté sa précédente femme. Cependant cette dernière l’en dissuada :
    — Ah ! Il n’y a qu’une chose qui puisse apaiser mes douleurs. C’est une fougère qui ne pousse que dans la forêt. Tu la reconnaîtras, sa feuille est lisse comme de la soie. Rapporte-m’en quelques bourgeons, que j’en fasse une décoction qui me guérira.
    À ces mots, l’homme frémit, car lui aussi avait entendu tous ces récits sur les monstres qui rôdent dans cette forêt. Mais sa femme le supplia tant, qu’il céda et sortit une lanterne à la main, son manteau sur les épaules. Dehors la tempête s’était levée, elle poussait devant elle de lourds nuages noirs qui, bientôt, obscurcirent le ciel. Il rabattit sa capuche et ayant accroché sa lanterne au bout de son bâton, il partit en direction de la forêt, avant de s’enfoncer dans la nuit noire. Devant lui, le chemin de terre demeurait le seul lien tangible qui le reliait encore aux siens. En effet, qu’il tournât la tête de droite ou de gauche, ce n’étaient que des masques de démons grimaçants, des silhouettes de sorcières, des visions d’épouvante, qui s’offraient à lui et ce n’était pas le sifflement lugubre du vent, hurlant dans les cimes, qui le rassurerait. Il lui semblait, parfois, entrapercevoir une ombre aux proportions extraordinaires. Toutefois, il mettait cela sur le compte de la peur et poursuivit sa route jusqu’à une clairière emplie de fougères ; celles-là mêmes dont sa femme désirait de jeunes pousses pour sa potion. Marchant avec précaution, pour ne point se prendre les chevilles dans les racines affleurantes, l’homme s’avança jusqu’aux jeunes pousses, dont il cueillit plusieurs bourgeons. Quand enfin, il eut rempli la bourse que lui avait confié son épouse, il s’en retourna bien vite sur le sentier et rentra chez lui aussi rapidement, qui le lui permit la tempête.
    — As-tu trouvé ce que je t’ai demandé ? le questionna son épouse, en proie à de vives douleurs.
    L’homme se pressa de lui donner la bourse et elle en jeta le contenu dans une petite marmite, où elle avait mis de l’eau à bouillir.
    — Merci ! Maintenant, va te coucher ! J’irai te rejoindre, sitôt ma potion prise.
    Il baisa la joue de son épouse et s’en fut dormir. À peine disparu, celle-ci la jeta par la fenêtre, dans un geste de blanche colère ; l’ombre ne s’était pas manifestée. Frustrée, elle se glissa dans la couche conjugale, sans même un regard pour l’homme endormi. Néanmoins, le lendemain, l’homme fut ravi, car sa femme ne plaignait plus de ses douleurs de la veille.
    Hélas, trois semaines plus tard, sa femme se plaignit de nouveau de vilaines douleurs dans le ventre. L’homme la supplia de lui dire ce qu’il lui fallait pour qu’elle guérisse :
    — Va dans la forêt. Là-bas, près des marais pousse une étrange mousse argentifère. Ramène-m’en le contenu de cette bourse. Tu ne peux pas te tromper, elle reflète, la nuit venue, les rayons de lune ; elle est la seule de son espèce.
    Cependant, l’homme insista pour savoir s’il n’existait pas un autre remède. Mais sa femme entre gémissements et geignements le supplia tant et si bien qu’il finit par céder et, sa pelisse sur le dos et sa lanterne au bout de son bâton, il s’en alla dans la forêt. Longtemps, il marcha sur le sentier, s’enfonçant encore plus profondément dans les bois maudits, jusqu’à arriver dans une clairière aussi brillante que l’argent. À l’aide de son bâton, il sondait les eaux traîtresses, pour arriver au bord d’une petite mare, où il ramassa la mousse si convoitée. Inquiet, il jetait fréquemment des regards effrayés, tant par les ombres qui dansaient, que par celles qui fuyaient. Régulièrement, il croyait revoir celle qui l’avait terrorisé, cette fameuse nuit de tempête, quand il était parti cueillir des bourgeons de fougères. Enfin, il finit de remplir sa bourse de sphaigne et se leva pour partir. Alors qu’il tournait le dos à l’orbe lunaire, il lui sembla entendre un craquement, suivi d’un gémissement. Paralysé de terreur, il n’osa se retourner. Le calme revenu, sa peur surmontée il aperçut seulement une tache sombre sur le joyau de la nuit, qui le fit frissonner de tout son être.
    Désemparé, il courut tout au long du chantier, ne marchant que pour reprendre le souffle qui venait à lui manquer. De retour dans son foyer, il confia sa cueillette à sa femme et se coucha de suite, sans souffler mot de ses doutes, se jurant de ne pas retourner dans la forêt, car c’est le Diable qui y habitait. Pendant ce temps, sa femme jeta la mousse dans les flammes et demeura à méditer devant le foyer, jusqu’à ce qu’elle fût entièrement consumée. Puis, elle alla se coucher le cœur empoisonné par la rage.
    Quelques semaines plus tard, de nouveau elle se plaignit de vives douleurs, encore plus fortes que les précédentes. Affolé à l’idée de devoir retourner dans la forêt pour y chercher un remède, l’homme voulut s’en trouver l’apothicaire. Mais encore une fois son épouse sut si bien s’y prendre, trouver les justes mots, qu’il n’en fit rien :
    — N’en fais rien mon tendre époux, l’apothicaire n’a nul remède. Et si tu ne m’apportes pas les baies pourprées, alors je mourrai.
    Devant le spectre d’une telle tragédie, l’homme s’en retourna à nouveau au cœur de la forêt et de ses terribles ténèbres. Dehors, sa pelisse sur les épaules et sa capuche rabattue sur la tête, sa main tenant fermement son bâton-lanterne, il jeta un dernier coup d’œil en direction de sa chaumière, comme s’il s’attendait à ne jamais la revoir. Juste avant de partir, il avait dit au revoir à sa fille endormie et à son chat pelotonné tout contre elle.
    Sur le sentier, il se remémora les paroles de sa femme :
    — Va dans la forêt et trouve les baies pourprées ; tu les découvriras là où poussent les cornouillers.
    Rassemblant tout son courage, il reprit le chemin des bois, alors même qu’il s’était promis de ne pas y revenir. Or ce soir-là, la nuit était claire et la lune pleine ; les seuls bruits qui lui parvenaient étaient ceux des chats-huants, des chouettes et autres hiboux qui hululaient. Parfois les sifflements des rongeurs, ou les pépiements des chauves-souris, en quête de nourriture, venaient troubler le bel ensemble. C’est alors qu’il aperçut un bosquet fort bien entretenu, où s’enchevêtraient de magnifiques vignes, des cornouillers, des mûriers, des sorbiers et autres cassissiers, tous chargés de fruits bien mûrs. Hélas pour l’homme, tous étaient de couleur pourpre et il était bien incapable de choisi. Aussi se résolut-il à en prendre un de chaque, ainsi guérirait-il sa femme. Mais à peine étendit-il la main, qu’une voix grinçante jaillit de derrière lui :
    — Alors cher Monsieur, vous me volez mes pourpres. Ne vous avais-je déjà pas mis en garde, lorsque vous êtes venus piller mes fougères et mes sphaignes ? Là-dessus je puis fermer les yeux, mais il se trouve que ces pourpres sont ce que j’aime le mieux au monde. Vous jouez de malchance, car vous pouviez tout prendre dans mes domaines, sauf mes pourpres. Et il se trouve que ce simple vol mérite la mort.
    L’homme implorant se retourna et fit alors face à son bourreau. C’était un diable gigantesque, avec des sabots à la place des pieds, une queue fourchue et une peau velue, qui le toisait du regard. Entre ses jambes se mouvait un serpent, ses mains, posées sur sa taille, étaient terminées par des ongles crochus aussi noirs que sa peau, sur son crâne une paire de cornes démesurées encadraient un visage de cauchemar. Sa figure était fendue d’une bouche féroce, d’où s’échappaient langue bifide et noire, soufflait une haleine infernale et soufrée, au-dessus ses yeux étaient deux puits incandescents. Devant pareille vision, semblable à ses pires cauchemars, il faillit défaillir et se mit à genoux, avant de le supplier de lui laisser la vie sauve.
    — Et pourquoi reviendrai-je sur ma parole ? Vous m’avez volé, vous devez payer, reprit le démon d’une voix rugueuse et lugubre.
    L’homme lui expliqua alors qu’il était venu à la demande de sa femme qui se plaignaient de douloureuses crampes menaçant de l’emporter.
    — Très bien, je saurai être magnanime. En échange de votre vie, vous me donnerez celle de la première créature vivante qui posera ses yeux sur vous, à votre retour dans votre foyer. Ensuite, vous la ramènerez ici, dans cette même clairière, demain, à minuit. Si vous ne vous exécutez pas, c’est moi qui viendrai me repaître de votre âme.
    Sur ces paroles, le diable disparut du bosquet dans un sinistre éclat de rire, laissant l’homme seul à son malheur.
    — La première créature vivante qui me verra ? Mais cela ne peut être que le chat, pensa-t-il.
    Soulagé de cette pensée, il cueillit rapidement autant de baies et de fruits qu’il put et se hâta de rentrer chez lui.
    Hélas, à peine eut-il franchi le seuil de son foyer, qu’il sentit son cœur se figer, car ce n’était pas le chat qui l’attendait, mais sa fille assise dans les escaliers ; inquiète de son absence, elle l’avait guetté toute la nuit. Taiseux, il alla trouver sa femme à qui il confia sa bourse emplie de pourpre, puis sa fille à qui il fit signe de monter dans sa chambre et la suivit. Pendant ce temps, sa marâtre qui n’avait pas manqué de remarquer l’ombre sur son visage, s’en fut tendre l’oreille, pour en percer les mystères. Dans la chambre, le père pleura longuement, tandis qu’il racontait à sa fille bien-aimée l’horrible marché qu’il avait conclu pour avoir la vie sauve, persuadé que ce serait le chat et non elle qui poserait en premier les yeux sur lui.
    — Père, j’irai de mon plein gré dans la forêt et je tracerai un cercle autour de moi, ainsi le diable, ne pourra s’approcher et s’emparer de moi, ainsi vous serez libéré de votre pacte.
    — Mais tu ne peux demeurer ainsi prisonnière de ce cercle.
    — Ne vous en faites pas père. L’eau et la nourriture y sont en abondance. De plus, nous le savons, il ne se manifeste que la nuit, jamais le jour. Ainsi demeurerai-je la nuit à l’abri de ses maléfices.
    La jeune fille argumenta encore, si bien que son père finit par céder et lui prépara un baluchon avec quelques provisions. L’oreille collée aux murs, sa marâtre n’en avait pas perdu une miette et en conçut un profond soulagement, dont elle ne laissa rien paraître en se couchant.
    Le lendemain soir, après qu’ils eurent achevé les préparatifs, le père et sa fille s’en furent dans la forêt jusqu’à la clairière aux bosquets de pourpres. Arrivés à la clairière, le cœur lourd son père lui fit ses adieux. Dès lors qu’il se fut éloigné, elle traça tout autour d’elle, avec soin, un cercle de craie. Si bien que lorsque le diable arrivera, il ne pourra s’avancer et l’enlever. Comme le vent se levait, elle se mit à l’abri dans un massif de cornouillers. Autour d’elle, des paires d’yeux s’affolaient et les ombres dansaient. Soudain, l’une d’entre elles, plus grande et plus noire que les autres, s’approcha. Sentant la menace, la jeune fille se recroquevilla et, rassemblant ses forces et son courage, s’époumona :
    — Ombre diabolique, je suis venue de mon plein gré, à la place de mon père, comme vous le lui aviez ordonné. Allez-vous tenir votre promesse et laissez la vie sauve à mon père ?
    — Bien sûr, je n’ai qu’une parole. À présent, je vous saurai gré de me suivre ; les nuits sont fraîches par ici et je ne souhaiterai nullement avoir à vous forcer.
    — Je regrette, je n’en ferai rien. Et puis vous ne pouvez venir, car le cercle me protège.
    — À votre grand désarroi madame, il me faut vous dire qu’aucun cercle ne vous protégera de moi, alors suivez-moi, je vous en prie.
    — Mais ! N’êtes-vous point le Diable ou un démon, ainsi que me l’a rapporté mon père ?
    — Ainsi est-ce de cette manière qu’il me voit, soit. Hé bien non madame, je ne suis pas le diable, pas plus qu’aucun des monstres, que l’on aura pu m’attribuer au fil des années. Allons, madame, entrons dans mon château ; il n’est qu’à quelques pas de là.
    — Oui, mais promettez-moi de ne me faire aucun mal.
    — En effet, ce serait bien là une chose dont je serai capable. Cependant, vous n’avez rien à craindre de moi. Maintenant, suivez le sentier entre les cassissiers. Je vous attends de l’autre côté.
    Comme elle allait protester, les cornouillers s’écartèrent, lui dévoilant un sentier bordé d’arbres vénérables au tronc noueux. Au bout, elle devinait une formidable masse sombre. Hélas, il ne lui était guère facile de se diriger ainsi dans le noir, surtout depuis que la nuit s’était brusquement assombrie. Toutefois, comme si elle avait été exaucée, un porte-lanterne vint à sa rencontre. Il arrivait depuis le fond de l’allée en sautillant comme un faon, puis s’arrêta à sa hauteur. Assuré de sa présence, ce dernier fit demi-tour, ne se retournant que pour s’assurer d’être suivi. Aucunement surprise, la jeune fille marcha ainsi jusqu’à un pont-levis. Du regard, elle fouilla un long moment les lieux à la recherche de son mystérieux hôte. Hélas, elle ne vit que des ombres, certaines plus grandes, ou plus sombres, plus obscures, plus épaisses, mais aucune qui ne lui ressemblât. Le porte-lanterne lui fit alors signe de traverser et elle tomba nez à nez face à un magnifique visage coulé dans le bronze.
    — Mon maître vous fait dire que votre chambre est prête. Il vous verra demain, au coucher du soleil.
    Devenue silencieuse, la porte massive en chêne s’ouvrit sans un bruit et se referma aussitôt la jeune fille entrée. À l’intérieur, elle découvrit une large pièce à peine éclairée par quelques torches judicieusement placées, qui semblaient lui indiquer le chemin. Dans le fond, le tic-tac d’une grande horloge troublait à peine le silence. Curieuse, elle la fixa un log moment, croyant surprendre un moment de vie en suspens. Cependant qu’elle suivait les brandons, ceux-ci s’allumaient et s’éteignaient à mesure qu’elle avançait. Sur les murs étaient accrochés des portraits, des scènes de vie, des paysages et des natures mortes peintes avec délicatesse. Certains la troublaient, car il lui semblait qu’il leur manquait quelque chose. Mais alors qu’elle arriva devant une porte en merisier, une main invisible en tourna la poignée et l’ouvrit. Dans la chambre richement décorée, une coiffeuse avec un grand miroir l’attendait ; une brosse à manche d’ivoire posée dessus. Au chevet de son lit à baldaquin, une lampe à huile diffusait une lumière apaisante tombant en une fine pluie sur une armoire, dont les battants s’ouvraient dès qu’elle s’en approchait. À l’intérieur, des robes, des chemises pour la nuit ; tous les habits qu’il fallait pour transformer une jeune fille en princesse. Se saisissant au hasard d’une étole, elle s’en alla vers la porte et en poussa le verrou. Rassurée, elle se déshabilla, derrière un paravent finement décoré ; sur le premier, une fondrière de fougères, aussi légères et délicates que de la soie, sur le second, un marais aux reflets d’argent, sur le troisième, un jardin de pourpres, où repose une ombre. Revêtue de son habit de nuit, elle se coucha tandis que dans les sombres couloirs, une ombre rôde et compose. Le lendemain matin, les rayons du soleil perçant les lourdes tentures la réveillèrent ; à son chevet la lampe lui souffle la chose suivante :
    — Mon maître vous fait savoir que votre petit déjeuner sera servi sur la terrasse, vous n’aurez qu’à nous suivre.
    — Merci, murmura-t-elle encore dans les bras de Morphée.
    Elle se leva et ouvrit les fenêtres dissimulées derrière les épais rideaux. De l’autre côté s’étendait un jardin tout en colonnades, vers lequel s’étirait un escalier de marbre, assailli de glycines et de clématites, croulant sous les grappes de fleurs. Perdue dans sa contemplation, elle ne vit pas l’ombre furtive déposer une lettre sur la coiffeuse, à côté du peigne. Ce ne fut que lorsqu’elle s’en saisit qu’elle la découvrit.
    

    Madame, je vous prie de m’excuser de mes manières hier soir. En attendant ma venue pour le dîner, profitez donc des jardins et du reste de la demeure.
    S’il vous manque quelque chose, soyez assurée que je vous exhausserai.

    

    Elle chercha la signature, mais à la place elle découvrit un ver :
    
    
De même qu’en chaque heure, en mon cœur, je sens grandir son ombre.

    
    Déçue, elle reposa la carte et entreprit de coiffer ses cheveux, puis s’habilla d’une robe de velours écru. Sortie de sa chambre, elle se dirigea vers la terrasse, où devait l’attendre, ainsi que le lui avait soufflé sa lampe de chevet, son petit déjeuner. Dans les couloirs, les murs étaient couverts d’une mosaïque dansante et chatoyante. Intriguée, elle voulut en toucher les carreaux. Mais à sa grande surprise, elle s’aperçut que ce n’était là que t le jeu savant des vitraux des fenêtres, dont on avait poussé les volets. Cependant elle était bien trop affamée pour y prêter plus d’attention, surtout elle avait perçu d’alléchants fumets ; elle aurait bien le temps de percer les secrets de ces lieux.
    Depuis la terrasse, elle apercevait plusieurs jardins d’agrément. Dans une mare dormaient quelques cygnes, oies et autres canards. Un peu plus loin sur des colonnes de bois, où veillaient de vierges vignes, des paons et des faisans faisaient la sieste, entourés d’une forêt sombre et inquiétante, où nulle lumière n’osait pénétrer. Devant elle, un copieux petit déjeuner l’attendait : un thé aux accents de bergamote, de la brioche et des crêpes soufflées, du beurre frais et des fraises, accompagné d’une confiture de sureau, suave et parfumé. Alors qu’elle s’apprêtait à prendre place la chaise se recula, cependant que sa tasse se remplissait toute seule. Amusée, elle regardait ses tartines se couvrirent de beurre et de confitures, les fraises se rouler dans les crêpes, avant de les dévorer avec entrain. Son petit déjeuner achevé, elle descendit dans le jardin, s’extasiant de ces mille et une fleurs qui le composaient. Lassée, elle entreprit de visiter l’étrange demeure. Hélas, où qu’elle allât, elle ne découvrait trace d’une domesticité. À l’heure du déjeuner, les mêmes phénomènes se reproduisirent ; des choses apparaissaient et disparaissaient. Le soir venu, alors qu’elle marchait dans des couloirs de plus en plus obscurs, une voix lui murmura :
    — Mon maître vous fait dire qu’il vous attendra dans la bibliothèque, à l’est de la terrasse, face aux jardins d’hiver.
    Curieuse, elle s’y rendit, mais la porte était close ; ne filtraient que les notes graves et profondes d’un violon. Curieuse, elle glissa un œil dans le trou de la serrure. Hélas, une clé y était enfoncée. Déçue, elle repartit dans sa chambre, où l’armoire lui suggéra de revêtir, pour le soir, une robe en soie nuit, qui siérait à ses cheveux et à ses yeux couleur de l’automne. Assise devant la coiffeuse, elle peignait ses cheveux, quand elle crut apercevoir une forme dans le miroir. Vivement, elle se retourna, mais il n’y avait personne. Néanmoins quelqu’un avait déposé une lettre sur le meuble. C’était la même écriture fine et délicate que la lettre trouvée à son réveil.
    
    
S’il vous plaît madame, ne cherchez pas à me voir avant le soir.
    Croyez bien qu’il ne s’agit nullement d’un châtiment de ma part.
    Votre dévoué.
    
    Son ombre qui devient mienne et me dévore de l’intérieur.

    
    Elle reprit alors la première lettre et relut à voix haute les deux premiers vers, cependant qu’elle crut entendre pleurer sa lampe de chevet. En face d’elle, dans le miroir de gauche, un visage se matérialisa et lui glissa :
    — Mon maître vous fait dire que le dîner est prêt et qu’il vous attend dans la grande bibliothèque.
    Elle le remercia et quitta sa chambre. Guidée par les chandeliers, qui s’allumaient au gré de sa progression dans l’obscure demeure, elle arriva bientôt devant une majestueuse porte. Polie, elle frappa trois coups et celle-ci s’ouvrit en silence. Curieuse, la jeune fille s’avança et découvrit une pièce entièrement tapissée de livres et de rayonnages. Descendant du plafond, un lourd lustre en cristal dominait la salle ; sa lumière était si vive qu’il en occultait presque les salons aménagés dans les hauteurs. Au centre, une table l’attendait, richement garni, autour de laquelle étaient disposées quatre chaises, dont une semblait façonnée d’ombre.
    — Approchez madame. Il ne vous sera fait aucun mal, je vous en ai fait la promesse.
    Sur ses gardes, elle s’approcha et la forme noire se leva, pour lui offrir sa place. Hésitante, elle s’assit, tandis que l’ombre prenait place à son tour.
    — Pourquoi ne puis-je vous voir ? s’enquit-elle auprès de son mystérieux hôte.
    — Je… je ne puis vous le permettre. Je préfère rester ainsi, dans les ombres.
    — Comme vous voudrez. Mais accepteriez-vous de répondre à une autre de mes questions ?
    — Posez-la donc, madame.
    — Est-ce vous qui jou…
    Cependant, elle se ravisa comme elle perçut le trouble chez son hôte et demanda :
    — Quel est donc ce poème, dont vous avez semé ces deux vers : de même qu’en chaque heure, en mon cœur, je sens grandir son ombre. Son ombre qui devient mienne et me dévore de l’intérieur.
    Des sanglots longs s’élevèrent de la table, éphémères, car ils cessèrent aussitôt.
    — Mangeons, Madame. Je… je vous répondrai après.
    Comme il l’invitait à se servir, elle s’exécuta de bonne grâce, cueillant les fruits dans une coupe, piquant la cuisse dodue d’un faisan, ou encore amassant des légumes savoureux. En face d’elle, son hôte semblait ne rien toucher ; il se contentait de l’observer.
    — Vous ne mangez pas ? l’interrogea-t-elle.
    — Si, mais pas de la même manière. Ne faites pas attention à moi et sustentez-vous autant qu’il vous plaira.
    La jeune fille n’ajouta rien et finit son repas sans ajouter un mot. Après qu’elle l’eut achevé, elle lui soumit à nouveau sa question.
    — Venez, madame, murmura-t-il d’une voix fauve.
    Troublée, elle découvrit une forme sombre qui se leva, avant de s’enfermer dans ce ressemblait à une robe de bure, dont on aurait resserré le capuchon. Au moment, où son hôte passa dans la lumière, elle pencha légèrement la tête pour essayer de découvrir son visage. Hélas, ce n’était là qu’un puits noir, au fond duquel brûlaient deux flammes. Résignée, elle le suivit dans la bibliothèque et, découvrant un escalier en colimaçon, ils se rendirent tous deux dans les hauteurs, où il la conduisit jusqu’à l’un des petits salons. Plusieurs ouvrages reposaient sur un guéridon et l’un d’entre eux était ouvert. Posé sur un chevalet, côté plusieurs feuillets, tous couverts de la même délicate et fine écriture manuscrite, accompagnés d’une plume et de son encrier ; il en ramassa une.
    — C’est là, madame le seul réconfort qu’il me reste, avec tous ces livres ; ils sont mes derniers compagnons.
    
De même qu’en chaque heure, en mon cœur, je sens grandir son ombre
    Son ombre qui devient mienne et me dévore de l’intérieur
    Elle me précipite alors, chaque fois un peu plus, dans mes sombres abysses
    Où ne s’épanouissent ni fleurs ni couleurs, mais seulement mes sombres valeurs
    De même qu’en chaque heure, en mon reflet, je ne vois que mon ombre
    Ombre-miroir, ombre sans gloire, de celui qui fut jadis un seigneur
    Elle me tourmente et me précipite dans la démence et le vice
    Où ne s’épanouissent ni bonheur ni chaleur, mais seulement ma sombre rancœur.
    

    Sa lecture achevée, il reposa la page sur la pile.
    — Voilà madame, à chaque jour qui passe, c’est mon cœur qui trépasse, me soufflant et m’inspirant ces vers déments. Mais descendons plutôt, il se fait tard et vous devriez vous reposer.
    Sa jeune invitée n’insista pas et le suivit jusqu’à sa chambre, où il demeura sur le seuil :
    — Passez une bonne nuit, madame.
    Il s’était retourné, comme il s’apprêtait à se fondre dans les ombres, mais se ravisa soudainement et la fixa de ses yeux brûlants :
    — Ma dame…
    Sa voix se fit tout à coup plus pâle, plus ténue, presque invisible :
    — Souhaitez-vous devenir mon épouse ?
    Dissimulant son trouble, elle le repoussa avec douceur :
    — Non, je regrette. Je ne le puis.
    Resté sur le seuil, il avait regardé la porte se refermer, avant de s’enfuir dans la nuit. Allongée dans l’immense lit, elle s’endormit, portée par les flots de la poésie de mots, habités par des ombres. Le lendemain matin, elle se rendit tout de suite sur la terrasse où, comme la veille, le petit déjeuner l’attendait, accompagnée par un couple de cygnes assoupi. Assise, il lui sembla entendre de nouveau de l’étrange musique ; elle venait de la bibliothèque. Cependant, se rappelant du contenu de la lettre, elle renonça à son projet et retourna dans les jardins, où un renard l’emmena vers des recoins sauvages, à l’abri des vastes arbres. Hélas, si elle avait retourné la tête, alors elle aurait aperçu son hôte, ou du moins le reflet de son ombre dans les carreaux, les yeux étrangement flous, étrangement fous. Et si elle les avait croisés, alors il se serait enfui, pour se réfugier loin de son regard inquisiteur. À nouveau le soir, ils dînèrent dans la bibliothèque, où il lui lut un nouveau poème, emprunt de chagrin et de tristesse. De nouveau, il réitéra sa demande, qu’elle déclina encore une fois.
    Les jours passèrent, puis les semaines et un jour qu’il faisait particulièrement beau, elle s’attarda à observer les vitraux, qui semblaient narrer une histoire. Comme elle fixait le mur où dansait la mosaïque lumineuse, elle entendit une voix délicate murmurer dans son dos :
    — Jeune dame, je vous vois chaque jour mélancolique, lorsque votre regard se pose ici.
    Cependant, elle ne put achever sa phrase, qu’une ombre formidable surgit. Mais surprise par la présence de son invitée, elle se recroquevilla à l’ombre d’un pilier.
    — Est-ce vous ? murmura-t-elle, en fouillant le couloir à la recherche de la présence. Pourquoi vous cachez-vous ?
    — Non… non, ne me voyez pas ma dame. Vos yeux ; vos yeux me brûlent, lui répondit l’écho.
    Mais la jeune femme ne l’entend pas ainsi et s’approche de lui. Hélas, incapable de soutenir son regard, il s’enfuit, ne laissant s’échapper que ces quelques mots derrière lui :
    — Je… je ne peux madame. Je vous verrai ce soir au dîner.
    Demeurée seule, elle se dirigea vers le jardin, tandis que jaillissaient de la bibliothèque les notes lugubres d’un requiem. Cependant, cela ne dura guère, car, bientôt, elle fut rejointe par son hôte, toujours dissimulé par sa tunique d’ombre.
    — Je vous prie de me pardonner mes écarts madame et… et si ma présence ne vous est pas désagréable, je… je me permettrai d’être plus présent.
    — Mais de quoi voudriez-vous vous excuser, vous n’avez pas à le faire. Et puis, vous avez raison, votre présence m’est réconfortante.
    — Merci, madame.
    Ainsi se passèrent les jours et les semaines suivantes, chacun prenant plaisir à partager ces heures, malgré les refus que ce dernier essuyait de la part de sa jeune invitée. En effet, malgré les efforts que son hôte déployait pour lui faire oublier le temps passé, son père ne cessait de hanter son cœur et ses pensées ; un jour elle finit par s’en ouvrir :
    — Vous me comblez de votre présence et chaque jour qui passe ici est un enchantement. Cependant mon père me manque. Ne m’avez-vous pas dit que vous exauceriez mes plus chers désirs ?
    — Si madame. Hélas, j’aurais aimé ne jamais à réaliser ce souhait. Mais je tiendrai parole et vous pourrez revoir votre père. Toutefois avant que je ne vous renvoie chez vous, vous devez me faire la promesse de revenir au bout de trois semaines.
    — Je vous en fais la promesse. Merci.
    — Ne me remerciez pas encore. Je dois vous montrer quelque chose. Suivez-moi, s’il vous plaît.
    Il l’emmena alors dans une aile du château, à laquelle elle n’avait jamais vraiment prêté attention, tant elle était sombre, dissimulée par une végétation dense et verdoyante. Ils traversèrent ainsi les jardins saisonniers, ainsi que la serre du jardin d’hiver. Au fond, une porte couverte de fleurs débouchait sur un mur de vignes vierges et de vrilles de lierre.
    — Où sommes-nous ?
    — Dans mon sanctuaire, à moins que ce ne soit mon ossuaire.
    Il se tut, puis dessina de mystérieux signes devant le mur, qui s’ouvrit alors sans un bruit.
    — Entrez, je vous prie.
    Un peu inquiète, la jeune femme franchit le seuil d’une salle entièrement nue, en pierres de taille, blanchies à la chaux. Au plafond, elle apercevait les lourdes poutres en bois qui soutenaient l’étage et les lattes qui soupiraient, infusant un peu de lumière en ce lieu, seulement éclairé par quelques torchères. Toujours dissimulé sous son habit de toile, il sortit une petite clé d’argent et ouvrit une porte peinte d’écarlate.
    — C’est la salle du Miroir des Âmes, il vous montrera ce que vous devez savoir, avant de vous en retourner chez votre père… et… et sachez qu’il ne vous montrera que la vérité.
    — Que dois-je faire ?
    — Laissez la parole à votre cœur et le miroir vous montrera. Je vous laisse madame, je vous attendrai dans le jardin d’hiver.
    Sur ces derniers mots, il s’éloigna le cœur lourd, car il savait ce qui allait se produire ; la même chose qu’à tous ceux qui ont osé d’introduire ici, la mort ou la folie. Cependant, il ne pouvait revenir sur sa parole et, quand bien même il ne l’aurait pas donné, il n’en aurait pas été autrement. Le mensonge est un puits sans fond, qui vous dévore et vous berce d’illusions. Il était si perdu dans ses réflexions, qu’il n’entendit pas la jeune femme entrée dans la serre, pâle, la mine défaite et le regard vide. Cette fois, il ne pourrait le supporter ; il mettrait un terme à tout cela.
    — Pardonnez-moi, madame, de vous avoir amené en ce lieu, mais vous vous deviez de connaître la vérité, avant de partir. Souhaitez-vous toujours le revoir ?
    À sa grande surprise, elle lui répondit :
    — Oui. Mais expliquez-moi pourquoi ses cheveux sont devenus tout blancs ! De plus, qui sont ces deux jeunes filles, qui vivent sous son toit ?
    — Venez avec moi dans la bibliothèque, nous y serons plus à l’aise pour nous entretenir.
    Installés dans l’un des salons, au milieu d’un recoin de pénombre.
    — Madame, lorsque vous êtes entrée dans ce château, je vous avais dit que j’accéderais à vos désirs les plus chers et les plus profonds. Quinze ans se sont écoulés depuis que vous êtes arrivé en ces lieux, êtes-vous toujours prête à retourner dans votre village et à revoir votre père ?
    — Plus que jamais, affirma-t-elle.
    — Fort bien ma dame. Alors, permettez-moi de vous confier ceci, murmura-t-il comme il décrocha un petit miroir pendu au mur, puis l’une de ses bagues.
    — Prenez-les ! À l’aide du miroir, vous pourrez me voir et cet anneau vous mènera instantanément à moi, où que vous soyez ; il vous suffira d’en tourner trois fois le chaton.
    La jeune fille cacha dans ses plis le miroir et enfila l’anneau à son annulaire.
    — Je vous remercie. Mais comment puis-je rentrer chez moi, les choses auront bien changé en autant de temps ?
    — Ne vous inquiétez pas, je vais vous conduire auprès de quelqu’un qui saura y pourvoir. Venez.
    Ils descendirent les escaliers et sortirent de la pièce, puis il l’emmena vers une tour, qu’elle avait déjà aperçue à son arrivée. Elle aperçut alors un magnifique cheval à la robe noire.
    — Voici Morphée, il vous conduira là où vous désirez aller et vous ramènera chez moi, quand le temps sera venu.
    — Merci, murmura-t-elle, avant de monter en selle et de disparaître dans la forêt.
    Son hôte la regarda s’éloigner. À peine fut-elle hors de sa vue, qu’il se précipita dans la bibliothèque, où il se mit à jouer, noyant son chagrin.
    Pendant ce temps, alors qu’elle chevauchait sans relâche au travers de la forêt, elle aperçut enfin la silhouette familière de son père. Fort occupé à déraciner la souche d’une vielle arbre, il ne remarqua pas la jeune femme qui descendait de son cheval.
    — Père, c’est moi, appela-t-elle.
    Surpris, l’homme redressa la tête et hurla comme un damné :
    — Non ! Ce n’est pas possible ! Tu ne peux pas être ma fille ! Ma fille est morte, il y a quinze ans de cela, après que je l’eus abandonné dans les bois aux mains du Diable. Va-t’en ! Tu n’es pas ma fille !
    Mais la jeune femme ne se démonta pas et lui mit entre les mains le médaillon qu’elle portait autour du cou. Affolé, l’homme recula, puis le prit, avant de l’ouvrir en tremblant. Tombé à genoux, le pendentif heurta le sol, découvrant le portrait d’une femme.
    — Mais… mais, bredouilla l’homme. Co… comment as-tu survécu ?
    — Père, ce que vous avez vu n’était pas le Diable. Seulement, vous désiriez qu’il en fût ainsi. Au contraire, c’est quelqu’un de fort aimable et courtois, qui n’aspire qu’au calme et…
    — Non, non, et non ! Ma fille ! Je sais ce que j’ai vu cette nuit-là. C’était le Démon et personne d’autres. Et puis, pourquoi n’as-tu point vieilli comme ton pauvre père. N’est-ce pas là, une preuve de sorcellerie ?
    À ces mots, sa fille se tut, car elle savait qu’elle ne pourrait lui faire entendre raison.
    — Mais oublions ces balivernes. Je suis si heureux de te retrouver. Viens et ne sois pas surprise, bien des choses ont changé en ton absence, lui dit-il en l’entraînant dans la maison.
    À son grand étonnement, elle découvrit un intérieur richement décoré, signe de bonne fortune. Accoudées à la balustrade, deux paires d’yeux la fixaient étrangement, tandis que sa marâtre descendait les escaliers.
    — Ah ! Mon enfant, il faut que je te présente tes sœurs, des jumelles, Eugénie et Isabelle. Elles sont venues au monde, quelque temps après ta disparition.
    Les deux jeunes filles ne disaient rien, l’observant avec appréhension et avidité.
    — Ne devrions-nous pas fêter comme il se doit ces retrouvailles ? grinça sa marâtre.
    — Bien sûr, je vais aller acheter de quoi festoyer en ville.
    — Très bien, nous allons nous occuper de notre princesse en attendant ton retour.
    Cependant, jamais elle n’aurait prononcé semblables paroles si son cœur avait parlé. Néanmoins, elle n’en laissa rien paraître ; elle attendrait que se passassent les réjouissances et les libations, le petit oiseau tombé du nid ne s’envolerait pas de suite. La soirée se passa, partagée entre joie et doutes, car comment expliquer que le temps passé n’ait eu aucune emprise sur elle. De plus, tous s’interrogeaient sur l’origine de ses richesses. Toutefois, malgré tout l’amour et l’affection qu’il éprouvait à son égard, son père doutait, nourri de ses propres soupçons et des demi-mots, que lui glissait sa seconde épouse. Les jours passèrent et chacun semblait se faire et se plaire à son retour. Hélas, chaque nuit dans le lit, une femme instillait le poison du doute à son mari, tandis que tout à sa joie de retrouver son père, sa fille oubliait l’Ombre et ses poèmes, les jardins et son château, ses secrets et ses merveilles.
    Seulement, elle avait fait une promesse et elle s’en ouvrit à son père, qui en éprouva une sourde colère, qu’il épancha auprès de sa femme. Celle-ci, dont la perfidie se mariait à merveille à la jalousie, lui tint à peu près ceci :
    — N’as-tu point remarqué la ressemblance entre ton aînée et nos jumelles. Faisons un échange et envoyons-lui Eugénie, ainsi ta fille pourra rester ici. Persuade-la de céder sa place, je sais qu’elle désire rester auprès de toi ; tu n’auras aucun mal et elle oubliera cette chose dans le château.
    — Mais n’as-tu point peur qu’il leur arrive quelque chose ? Tu as entendu comme moi toutes ces histoires qui courent sur ce château et… et puis j’ai rencontré le Diable cette nuit-là. Ne l’oublie pas !
    — Mais tu en es revenu.
    — Oui, mais… en échange de ma fille.
    — Enfin, ne t’a-t-elle pas soutenu qu’il n’en était rien. Allons, soit sans crainte, Eugénie sera à même de duper cet homme ou cette créature, peu importe ce qu’il en est. Dors, l’on dit que la nuit porte conseil, acheva-t-elle avant de l’embrasser et de souffler les lumières.
    Le lendemain, alors que sa fille voulut s’en aller, son père vint la voir :
    — Mon enfant, tu es encore jeune et tu as tant de choses à découvrir ; toutes ces choses qui se sont passées en ton absence. Laisse donc ta sœur Eugénie prendre ta place, ainsi pourras-tu encore rester ici.
    — Mais père, j’ai fait une promesse.
    — Ne t’inquiète de rien, ce ne sera que le temps de tes découvertes. Ensuite, tu pourras repartir.
    Finalement son père se fit si persuasif, qu’elle finit par céder et laissa sa jeune sœur prendre sa place sur Morphée, qui l’emporta aussitôt vers le château des ombres. Le soleil disparaissait, quand ils traversèrent la forêt, et c’est dans la pénombre qu’Eugénie arriva sur le seuil de la demeure. Elle y entra sans même prendre le temps de s’annoncer et suivit le chemin dessiner par les torches, ainsi qu’elle l’avait entendu de la bouche de sa sœur. Elle traversa des couloirs et arriva enfin à la serre du jardin d’hiver. Au fond, un porte s’ouvrait sur une grotte sombre, où scintillaient des éclats d’or et d’argent. Avide, elle s’y précipita et découvrit, non un trésor, mais un miroir brillant et poussa un long hurlement. Derrière elle, une ombre immense refermait la porte.
    — Vous n’êtes pas ma fiancée. Vous avez voulu me tromper, gronda une voix sourde. Savez-vous qu’il y a un prix à payer ? Votre vie ou votre esprit. Je vous laisse le choix, madame. Restez donc ici la nuit. Je reviendrai vous chercher, quand vous serez prête.
    Cependant la jeune fille était trop terrorisée pour soutenir son regard, ni même lui répondre, se contentant de gémir misérablement, alors l’ombre l’abandonna à son sort. De rage, il s’enfuit dans la nuit, parcourant la forêt à la recherche de massacre et de carnage. Mais au lieu de cela, il s’arrêta dans la clairière des pourpres et se mit à pleurer.
    Pendant ce temps, quelqu’un était tourmenté, en proie au doute. Elle ne pouvait s’empêcher de se demander ce qu’avait voulu dire son hôte à propos de ses désirs profonds. Hélas, vaincue par la fatigue, elle sombra dans un profond sommeil, entrecoupé de sombres rêves. Elle y voyait son ami, nu, se diriger vers la tour abritant le miroir des Âmes. À l’intérieur, une femme jeune, marquée, meurtrie, rongée par ses propres démons, cependant qu’entre l’ombre, qui proclame d’une voix terrible :
    — Voilà, madame, votre châtiment. Vous voilà aux prises avec vos propres tourments. Repartez chez vous, Morphée vous attend.
    Dans ces yeux sanglants, flambait non pas de la haine, mais seulement une profonde tristesse, à l’image du vide qui le rongeait depuis tant d’années. Lorsqu’elle s’éveilla, elle avait tout oublié de son songe, et c’est à peine si elle remarqua la disparition de sa seconde sœur. Mutique, tout comme son père qui n’osait souffler mot, elle prit son petit déjeuner. Pendant ce temps, sa marâtre apprêtait sa seconde fille, comme la première était revenue, victime du maléfice. Si elle n’avait pas eu vent des richesses cachées dans ce château, elle aurait appelé la foule villageoise à la venger du démon, qui avait pris sa fille. En attendant, elle avait eu toutes les peines du monde à la calmer et à la rassurer, lui promettant que sa sœur obtiendrait réparation. Celle-ci partit peu avant midi et, comme son aînée, arriva au lever du crépuscule. Cependant, mise en garde par le récit de sa sœur terrorisée, elle était résolue à montrer patte blanche, à être la plus gentille et la plus aimable possible. Hélas, la laideur du mensonge est une chose que jamais ne disparaît et lorsqu’elle parut devant son hôte, celui-ci su que, de nouveau, on l’avait trompé et la sœur fut châtiée, portant dans sa chair les stigmates de ses vilenies et de ses tromperies, avant d’être renvoyée au village. De nouveau la nuit, elle rêva, mais oublia aussitôt le matin, malgré les doutes qui assaillaient son cœur. Cependant qu’elle sortait pour se recueillir dans les prés, sa sœur revint du château. En la voyant, sa mère l’enferma immédiatement avec son aînée. Mais lorsqu’elle rouvrit la porte de leur chambre, les deux jeunes filles se balançaient, semblables à deux poupées désarticulées, aux poutres délabrées. À cette vision, elle courut à l’auberge, où elle harangua la foule, les appelant à en finir une fois pour toutes avec le démon, qui habitait le château.
    — C’est un démon ! C’est le diable en personne ! hurlait-elle. Attaquons-le ! Maintenant ! Dans la lumière ! Traînons-le dehors, pour qu’il subisse le jugement de Dieu ! Puis, emparons-nous de ses richesses !
    Quelques instants plus tard, le village se mettait en route en direction de la forêt. Pendant ce temps, revenue de sa promenade au travers des champs, la jeune fille entendit la clameur lointaine. Saisie d’un mauvais pressentiment, elle se précipita en direction de sa maison, où elle trouva son père en train de boire un mauvais vin.
    — Père ! Père ! Où sont allés les villageois ?
    — Ah, peste ! Ils sont allés tuer ce monstre, lui qui habite le château, lui qui m’a pris ma fille, maugréait-il.
    Mais déjà, elle ne l’écoutait plus et elle se précipita dans sa chambre et se saisit du miroir sur la commode. Elle vit tout d’abord la forêt envahie par une foule en colère qui saccageait tout sur son passage, tandis que déjà certains arrivaient dans les jardins et cherchaient à en abattre les portes. Mais surtout, elle le vit, lui, celui qui n’était qu’une ombre et non un monstre, lui que l’on traînait dehors et battait, jusqu’à le laisser pour mort, pendant que tous envahissaient le château. En sa mémoire, les mots lui revinrent :
    — Tournez trois fois le chaton de votre bague et vous serez à mes côtés.
    Elle prit l’anneau entre ses doigts et le tourna, le vent siffla à ses oreilles et quand elle rouvrit les yeux, elle était dans la clairière pourprée, son ami gisant dans une mare d’ombre. Il était encore habillé de sa robe et sa tête remuait faiblement. Elle s’agenouilla à côté de lui et voulut découvrir son visage.
    — Ah ! Madame, il est fort tard, mais je quitte ce monde heureux d’avoir pu revoir votre visage.
    — Non ! Non ! sanglota-t-elle. Ne partez pas, pas avant de m’avoir entendu.
    — Faite vite madame, je sens mes forces décroître.
    Alors elle se pencha sur lui et chuchota :
    
    
Si désordonné était le désert doré sous l’orage
    Dans mon cœur défendant, déjà un haut-le-cœur défaillant
    Me fait miroiter mille reflets aux horizons brillants,
    Y composer cent virages d’ombre, chimère aux mille visages.
    Là, j’ai vu mes vestiges morts flamboyer par-delà l’orange
    Enivrant, affirmation enfin née d’un soupir damné.
    Tu as frôlé mon âme, soufflé mes doutes et mes années,
    Arrimé un avenir à mon présent navire de franges,
    Ranimé de ta folle magie ma devise à la dérive.
    Mon mirage de nuages t’accueille et te berce parmi les flots
    Et les mots, pour que les maux s’effacent, que le rouge éclat vive.

    
    — Merci, madame. Sachez que je pars à présent le cœur enfin heureux et apaisé.
    Sa voix, comme son regard s’était éteint ; il était devenu une ombre. Tandis qu’elle pleurait sa perte, une voix douce et pleine de gentillesse se glissa dans son oreille :
    — Voulez-vous m’épouser ma dame ?
    Elle ouvrit brusquement les yeux et découvrit un homme aux yeux rayonnants de joie.
    — Mais… mais… mais qui êtes-vous ?
    — Je suis le seigneur de ce château. Grâce à votre amour, vous avez levé la malédiction qui pesait sur moi. Toutefois, vous n’avez pas répondu à ma question.
    — Oh… euh… oui, répondit-elle rouge de confusion. Mais… votre château, les villageois, et pourquoi avez-vous été changé en ombre.
    — Ne vous en faites pas pour cela, il est plein de ressources et en ce moment mes gens doivent ramener ces paysans chez eux. Maintenant, pour vous répondre, il y a de cela plusieurs dizaines d’années, des centaines peut-être, je ne le sais pas moi-même, une sorcière me jeta un sort, car je ne lui avais pas accordé l’hospitalité. Elle avait ajouté que je ne serais délivré que par une jeune fille, qui saurait voir avec son cœur et non son seul regard.
    
    
Fin
    
    Merci à Clyfia Shana, qui m’a prêté le temps de quelques vers sa plume poétique.

Texte publié par Diogene, 27 août 2020 à 19h37
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