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Tome 1, Chapitre 26 Tome 1, Chapitre 26

Frigorifiée et avec les pieds blessés, Charline n’avait pas la force de se tenir debout ni de marcher jusqu’au village des Seirians. Son frère lui avait mis son gilet sur les épaules même si cela ne l’empêchait pas de trembler. Ils ne prononcèrent pas un mot. Tony ne souhaitait pas brusquer sa sœur et Charline ne désirait pas parler de ce qui s’était produit avec Michaëla. Le milliardaire préférait lui donner le temps nécessaire pour se confier à lui sur ce sujet délicat et qui risquait de la rendre mal à l’aise en cas de pression. La jeune fille se sentait suffisamment honteuse d’avoir réagi de la sorte et de se retrouver aussi peu vêtue au beau milieu d’une forêt écossaise avec son frère. Pour le moment, le plus important pour Tony était de la ramener dans leur petit chalet afin d’effectuer les soins adéquats et de la réchauffer.

Il se redressa et ouvrit un portail avec plus de facilité que précédemment. Puis, il prit sa sœur dans ses bras et la porta. Ses longues ailes tombaient et traînaient au sol. Charline ne parvenait pas à les bouger. Elles étaient si lourdes qu’elle avait l’impression qu’elles lui arrachaient le dos à chaque mouvement. Elles étaient un poids mort. Comment parviendrait-elle à les maîtriser ? Comment réussirait-elle à s’envoler ? Elinia avait bien précisé que cela serait douloureux ; cela l’était toujours lorsque la Seirianne était déjà adulte et qu’elle ne naissait pas avec les ailes. Des larmes coulèrent sur son visage pâle tandis que Tony se hâtait de rejoindre le clan.

Une fois de l’autre côté du portail, plusieurs Seirians se précipitèrent vers eux et Keelhna l’aida à soutenir Charline.

— Théa, fais venir le guérisseur, ordonna Keelhna.

Puis, les trois Seirians se dirigèrent vers la maison de la fratrie Stark. Là, Tony et Keelhna installèrent l’adolescente sur son lit et la surveillèrent en attendant l’arrivée du guérisseur. Elle menaçait de tourner de l’œil et les nombreuses personnes qui entrèrent par la suite l’oppressaient.

— Les plaies ne sont pas profondes. Il n’y a pas de risque d’infections, précisa l’un.

— Les ailes ne sont que des muscles, informa une autre.

— Cela viendra. Elles sont ton prolongement.

Et ainsi de suite. Combien étaient-ils dans cette chambre ? Elinia, Théa, Nola, Michaëla, le guérisseur, Tony et deux ou trois autres personnes. Une sensation d’étouffement saisit Charline. Cette pression autour d’elle la broyait.

— Eh, stop ! hurla Tony, sortez tous !

Il exigeait leur départ sur le champ. Sa sœur n’avait pas besoin d’autant de monde autour d’elle. Son regard colérique imposa l’obéissance. Il ne céderait pas même face à la matriarche. Celle-ci comprit qu’il avait raison et accepta sa requête. Elinia ne tenait pas rigueur de sa réaction, car elle était légitime. Seuls le guérisseur et Tony restèrent auprès de Charline. Cependant, l’adolescente arrêta Michaëla avant qu’elle ne quittât la pièce. Elles s’observèrent un instant et elles s’embrassèrent avec tendresse.

— Je t’attends dehors.

Aucun reproche. Aucun jugement. Michaëla lui laisserait le temps nécessaire pour soigner de ses blessures et elle l’épaulerait jusqu’au bout. Au fond d’elle, la jeune fille s’en voulait d’avoir été aussi pressante. Elle ignorait ce qui lui était passé par la tête. Elle aurait dû s’en douter. Tout était encore trop récent et Charline devait d’abord se libérer de ses démons. Michaëla patienterait. Elle l’aimait assez pour cela. Elle l’attendait.

Assise sur le lit, Charline se laissa soigner tandis que Tony préparait une boisson chaude dans la cuisine. Elle n’était pas à l’aise entre les mains de ce Seirian qu’elle ne connaissait pas, mais son frère était à côté et elle s’appuyait sur son calme. Charline ne craignait rien ici, elle le savait. C’était juste son instinct de survie qui agissait à son insu. Elle s’était tellement sentie en insécurité qu’elle peinait à avoir confiance en quelqu’un autre que Tony ; elle avait conscience qu’il ne lui arriverait rien à ses côtés. Michaëla aussi subissait sa méfiance malgré leur amour et leur lien très proche.

Une fois soignée, le guérisseur voulut examiner ses ailes. Ce qu’il n’avait pas prévu était le rejet de la jeune fille. Elle le repoussa vivement et s’éloigna de lui.

— Je dois m’assurer que tout va bien et vérifier votre dos pour apaiser la douleur. Il faudra enlever votre chem…

— Allez-vous faire foutre !

Personne ne la toucherait et elle ne se déshabillerait pas devant un inconnu. Elle ne l’avait pas fait pour celle qu’elle aimait, alors ce n’était pas lui qui allait la voir ainsi. Le Seirian comprenait son angoisse, mais il devait s’assurer de la bonne santé des ailes.

— Laisse-le les examiner et je m’occuperai moi-même du dos, proposa Tony.

Le guérisseur accepta et Charline s’y résigna, car son frère ne lui laisserait pas le choix. Elle se crispa lorsque le Seirian toucha ses ailes. Elle n’aimait pas ce contact. Elles étaient sensibles et elle avait la sensation que ses mains étaient un fer chauffé à blanc. Il ne s’attarda pas en remarquant la souffrance de la jeune fille.

— Elles vont très bien. Rien de froissé, rien de cassé, elles sont fonctionnelles et tu pourras voler dès que tu les maîtriseras. Elles sont ton prolongement. Tes muscules, tes os, ta chair et ton sang. Tout est relié, mais comme elles n’étaient pas là avant, il faut un petit temps d’adaptation. Ne cherche pas à les contrôler. Cela viendra naturellement. La douleur est temporaire et elle va diminuer. D’ici quelques jours, elle aura totalement disparu, expliqua le guérisseur.

Puis, il se tourna vers Tony et lui donna une petite boîte.

— Cet onguent est fabriqué par mes soins. Il est très efficace pour ce genre de situation. Il apaise les brûlures et prévient les crampes musculaires. Qu’elle ne force surtout pas. Elle risque de se froisser un muscule et d’être contrainte de rester au sol plus longtemps que prévu. Les ailes se redresseront d’elle-même.

— Je ne sais pas comment vous remercier.

— Ne me remercie pas. C’est une vraie joie de voir l’une des autres avec ces ailes et de se dire que notre peuple perdure.

Et il laissa la fratrie Stark. Après ses paroles, Charline était rassurée : rien d’alarmant. Tout était normal et ce n’était qu’une question de temps désormais. Vivre avec cette douleur serait supportable, car elle avait connu pire. Elle s’était infligé une telle souffrance que le reste était une pure douceur en comparaison. Et puis, elle songea à l’après. Elle s’envolerait enfin. Elle volerait haut et loin. Elle serait libre. Elle sentirait le vent sur son corps et entre ses plumes. Le monde autour n’existerait plus. Elle abandonnerait son ancienne vie pour s’en créer une nouvelle. Elle n’était pas humaine, non. Elle était une Seirianne et sa place était ici parmi les siens.

— Charly, il va falloir que tu enlèves ta chemise pour que je puisse t’appliquer cette crème.

La voix de Tony la sortit de ses pensées. Elle resserra ses bras autour de son corps et elle baissa la tête. Elle avait si peur qu’elle préférait avoir mal plutôt que de se dévoiler à son frère.

— Je sais que c’est gênant pour une adolescente, mais je t’ai déjà vue nue.

— Ce n’est pas ça… le problème, Tony.

Le milliardaire saisit soudainement : ses plaies au bras. Charline les gardait sans cesse dissimulées et il ne pouvait pas la blâmer. Il s’installa sur le lit à ses côtés.

— C’est pour cette raison que tu as fui Mike ?

— En partie. Je ne supporte pas qu’on puisse me voir ainsi. Je ne le supporte déjà pas moi-même.

Dommage que le docteur Brosman n’était pas là. Il saurait quoi lui dire afin de la rassurer.

— Tout le monde a des cicatrices. Qu’elles soient physiques ou non. Elles font partie de nous. Elles nous rappellent nos échecs et nous forgent. À nous de savoir si on veut se soumettre ou les affronter.

Charline tourna son regard vers lui. Tony lui montra sa main couverte de fines cicatrices qui s’étaient estompées avec le temps. Un accident de bricolage, qu’il avait dit, mais l’adolescente n’était plus très certaine de cette vérité.

— Je ne crois pas que tu t’en souviennes et je n’ai jamais voulu que ce soit le cas. C’était peu après le décès des parents. J’étais en colère, perdu et je culpabilisais de les avoir laissé partir sans leur dire à quel point que je les aimais. Je m’étais disputé avec papa, comme d’habitude. La veille des funérailles, j’ai frappé le miroir de la salle de bain. J’ai aimé cette sensation de puissance et de douleur. J’ai frappé une deuxième fois et une troisième. Ce défoulement me faisait un bien fou. J’avais l’impression d’évacuer tout ce que je ressentais et de contrôler au moins quelque chose. À défaut de hurler, je frappais encore et encore. J’ai pleuré comme jamais je ne l’avais fait auparavant. Et tu es arrivée. Tu n’arrivais pas à dormir. Tu réclamais maman et je me suis tourné vers toi la main en sang. Que pouvais-je dire ? Comment expliquer à une si jeune enfant que ses parents ne reviendraient jamais ?

— Je… je ne m’en souviens pas.

— Je le sais. C’est pour cela que je n’en ai jamais plus parlé et que j’ai fait passer cela pour un accident de bricolage. Je pensais aux parents, à tout ce qui s’était passé avant leur départ, aux regrets que j’avais au fond de moi avant de comprendre que je faisais fausse route. Tu étais là. J’avais une raison de me battre. J’avais un but dans la vie. Aujourd’hui, quand je regarde ces cicatrices, je me rappelle pourquoi je suis resté debout. Cette période a été très compliquée à gérer, mais je n’ai jamais abandonné. Dis-moi, Charline, à quoi penses-tu quand tu regardes les tiennes ?

La jeune fille baissa la tête et souffla :

—La honte. Et le regret. Et je n’ai pas envie que cela recommence.

— Alors, accepte-les ! Ne les cache pas ! La vie est trop courte pour vivre avec des remords. J’aurais tant aimé refaire le passé, que les parents soient là à te voir grandir et que notre famille soit réunie.

Il repoussa une mèche de cheveux de Charline qui tombait sur son visage.

— Personne ne peut changer le passé, mais notre avenir est entre nos mains. Il s’écrit avec ce qu’on fait de notre présent. Rien n’est une fatalité, Charly. Tout le monde se balade avec des pots cassés et cache des cadavres dans les placards.

Ses mains remontèrent la manche de la chemise de la jeune fille. Charline se paralysa un instant jusqu’au moment où les cicatrices furent visibles. Elle détourna le regard, fuyant les conséquences de sa détresse.

— Ce n’est qu’une bataille que tu as perdue, mais pas la guerre.

Des larmes coulèrent à nouveau sur les joues de l’adolescente. Comment avait-elle fait pour s’éloigner de son frère ? Pour s’isoler et avoir de la défiance ? Elle se souvenait du désespoir, de la peur, de l’abandon total dont elle avait fait preuve. Si elle avait eu le courage de se confier à lui, jamais tout ceci ne se serait produit. Et avec des « si », on pouvait refaire le monde. Rien ne s’effacerait. Désormais, il fallait vivre avec le passé et l’accepter pour continuer.

— Je… j’aurais toujours des regrets, commença-t-elle par dire, je ne suis pas sûre de réussir à m’en détacher. Mais, être ici, avoir découvert tout cela, c’est une seconde chance. J’ai l’impression de vivre désormais, et non plus de juste survivre. J’avais oublié l’effet que cela faisait. J’ai envie de vivre pour tout cela, pour ce monde dans lequel je me sens si bien. Je ne suis même pas effrayée par cet inconnu, car je sais qu’on restera lié et que rien ne nous séparera jamais.

— Jamais. On sera toujours ensemble, Charly. Ensemble, pour toujours et à jamais.

Charline se blottit dans les bras de son frère et ils s’étreignirent durant de longues minutes. Ils se sentaient bien l’un contre l’autre. Ils avaient la sensation que rien ni personne ne serait, désormais, en mesure de briser leur lien.

Leur instant de réconfort mutuel se rompit dès qu’une sonnerie retentit. Toutefois, Tony ne s’en préoccupa pas. Il se concentra à mettre l’onguent à la base des ailes de sa sœur qui avait fini par retirer sa chemise. Elle cacha légèrement sa poitrine grâce à sa longue chevelure et avec le vêtement, tandis qu’elle ne tentait pas de dissimuler ses plaies. Bien qu’elle les observât avec dégoût et regret, Tony avait raison sur un point : elle devait accepter pour avancer. Le premier pas se réalisait à ce moment et l’importance n’était pas de faire un grand pas, mais de prendre la bonne direction.

— Tu devrais lui répondre, annonça-t-elle alors que Pepper persistait à appeler.

— Je sais ce qu’elle veut. La réunion débute dans vingt minutes et elle doit me chercher. J’ai bientôt terminé.

Cette crème apaisait la sensation de brûlure et de déchirement. La peau à la base des ailes était irritée et presque à vive par endroit. Charline n’avait rien senti à leur naissance. La douleur était arrivée par la suite, intense et insupportable. L’adolescence souffla de soulagement quand Tony cessa le contact sur sa peau sensible.

— Tu devrais te reposer. Je reviendrai après la réunion.

Il l’aida à se coucher confortablement et, à peine eut-elle posé sa tête sur l’oreille, elle fut emportée par le sommeil. Tony l’embrassa avec tendresse sur le front et quitta la chambre.

À l’extérieur, il s’apprêtait à retrouver Michaëla, mais il se stoppa à la vue d’Arthur Johnson et il décréta qu’il était plus sage de les laisser régler leurs problèmes en famille. Arthur, mécontent, hurlait au milieu du village Seirian tandis que Gabriel et Michaëla essayaient de l’apaiser. Le sorcier avait découvert par hasard que sa fille était ici. Pire, qu’elle était entraînée par son cousin depuis de nombreuses années déjà. Comment avait-elle osé alors qu’il avait interdit l’usage de la magie ? Il ne voulait pas de cette vie pour son enfant, pas après le drame survenu dans leur famille. Arthur était en colère contre sa fille et contre son neveu. Il pouvait comprendre que Michaëla cherchât un moyen de contourner les règles ; en revanche, jamais il n’aurait songé à ce que Gabriel l’encourageât dans cette voie.

— Gabriel, la ferme ! ragea-t-il, tu as mis la vie de ma fille en danger.

— Tu exagères. Elle s’en sort très bien. Elle est très douée.

— Écoute-moi bien. Tu as fait ton choix et tu es libre de mener la vie que tu veux. En ce qui concerne Mike, je suis son père et c’est à moi de décider.

— Papa…

— Stop ! coupa-t-il, tu rentres à la maison avec moi.

L’adolescente recula en secouant la tête.

— Tu as décidé pour toi et maman. Mais moi, ce n’est pas ce que je veux. Que tu le veuilles ou non, ce monde est notre monde. Tu n’as aucun droit de m’y arracher. Charly a besoin de moi. Les Seirians ont besoin de nous. Ils sont traqués et seuls les sorciers peuvent les aider. Je ne pourrai jamais me regarder dans un miroir si jamais je les abandonne tous aujourd’hui et qu’il se produit un malheur.

— Tu n’es pas une guerrière.

— Non, je suis une sorcière, descendante d’une longue lignée que tu veux désavouer. Notre loi donne la majorité à quinze ans alors je ne dépends plus de toi.

Gabriel se gratta la tête tandis qu’Arthur bouillonnait de fureur et d’inquiétude pour sa fille. Où était-elle allée chercher une information pareille ?

— Euh, techniquement, c’est une loi obsolète qui n’est plus en vigueur depuis longtemps, détailla Gabriel.

— Mais elle n’a pas été abrogée, n’est-ce pas ? Elle est toujours écrite ?

— Oui.

— Alors je n’ai besoin de la permission de personne pour décider, imposa-t-elle.

Arthur observa son enfant qu’il n’avait pas vu grandir. Comment avait-elle pu changer à ce point sans s’en rendre compte ? Elle était si sûre d’elle, déterminée et combative. Gabriel était un sorcier exceptionnel et, il l’avouait, il ne pouvait pas espérer mieux comme mentor pour Michaëla. Son cousin avait été initié par les meilleurs d’entre eux. Il avait déjà beaucoup perdu par le passé et il ne supporterait pas de perdre sa fille ; c’était ce qu’il risquait s’il refusait son choix.


Texte publié par Charlotte-Marguerite, 6 novembre 2020 à 09h00
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