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Tome 1, Chapitre 14 Tome 1, Chapitre 14

Avertissement : Ce chapitre et les prochains peuvent heurter certaines personnes. Ils abordent des thèmes graves comme la dépression, l'automutilation et le suicide.

L’heure tournait. Elle était longue, interminable. L’adolescente ne voulait pas être ici, car elle savait fort bien ce que le docteur Brosman désirait de sa patiente. Seulement, elle déviait le sujet. Elle refusait de parler de ces dernières semaines, de ses angoisses qui revenaient hanter sa vie. Mettre des mots sur ce mal était douloureux. C’était, selon elle, avouer qu’elle avait échoué et que ces six mois de travail avec Kassandra n’avaient servi à rien. Charline rejetait cet échec. Elle ne souhaitait pas affronter ces souvenirs, pas une nouvelle fois. Elle avait eu le courage d’en parler. Elle avait déjà eu ce courage de raconter ce qui s’était passé ce jour-là et plus jamais elle ne voulait recommencer. La porte s’était fermée et elle ne s’ouvrirait plus.

Elle raconta alors ces études et sa vie quotidienne comme si tout allait bien dans le meilleur des mondes. Charline avoua également être amoureuse. Cependant, elle garda sous silence l’identité de sa bien-aimée. Charline et Michaëla entamaient une relation sous le signe de la maladresse. Aucune des deux jeunes filles ne savait vraiment comment s’y prendre. Elles prenaient ainsi leur temps pour se découvrir sous une nouvelle facette et pour construire cette relation naissante. Personne n’était au courant même si elles ne craignaient pas la réaction des parents de Michaëla ni celle de Tony. Elles patientaient juste afin d’être sûres d’elles-mêmes avant de faire une révélation qui risquait de changer leur vie.

Le psychiatre remonta ses lunettes sur son nez. Sa montre argentée tranchait avec sa peau noire. Charline entendait le « tic-tac » des aiguilles tandis qu’elle essayait sans cesse de fixer l’heure. C’était pour cette raison qu’il avait retiré la petite horloge de la table basse. Depuis le début, l’adolescente ne désirait que de quitter les lieux. Installée sur le canapé près de la baie vitrée, son regard naviguait désormais entre la porte et le parc. De l’autre côté de la petite table, Roland tentait d’ouvrir le dialogue. Malgré le lien de confiance qui s’était instauré au cours des deux ans, Charline se braquait aujourd’hui. Elle refusait d’évoquer les commémorations des attentats qui auraient lieu le mardi de la semaine suivante, tout comme elle s’abstenait de parler de ses crises d’angoisse et de ses cauchemars.

Inquiet de ce retour en arrière malgré tout ces efforts positifs jusque-là, Roland engagea la conversation dans le but de pénétrer ce bouclier. Son objectif était de préserver le dialogue, de garder la porte ouverte et que Charline ne se refermât pas sur elle-même.

— Que ressentez-vous après vos crises ? Vous réfugiez-vous toujours contre Kassandra ?

La jeune fille soupira longuement. La chienne peinait de plus en plus à l’apaiser et à éviter les crises. Tony était, de nouveau, contraint d’intervenir et Charline ne supportait pas de recommencer tout cela.

— Tony serait bien mieux sans moi, répondit-elle avec simplicité et résignation.

Roland l’invita à continuer.

— Il n’a pas besoin de me gérer moi, en plus de son entreprise qui lui pose déjà pas mal de soucis. Je sais qu’il a eu des problèmes avec son assurance. Elle a refusé de prendre en charge le traitement avec Kassandra et Tony paye de sa poche. Je ne suis qu’un fardeau pour lui. Il utilise son argent pour mes problèmes à moi. Je ne mérite pas ça et lui non plus.

L’adolescente l’avait entendu bien des mois plus tôt au téléphone avec l’assureur. Celui-ci, en raison de la santé de Charline, avait imposé des hausses tarifaires que Tony avait rejetées même si cela prenait en charge le nouveau traitement. Tony avait préféré régler la facture de lui-même et il menaçait de changer de compagnie d’assurance. À part lui faire dépenser de l’argent, Charline ne servait à rien. Elle se sentait inutile et comme un poids mort pour son frère. Des larmes coulèrent sur son visage sans qu’elle ne pût les retenir.

— Vous lui en avez parlé ? Il veut vous aider. Ne le repoussez pas.

— J’aimerais parfois ne pas être venu au monde. J’aurais voulu qu’il me laisse partir il y a six mois, avoua-t-elle en pleurant.

Elle devrait pourtant être heureuse. Elle avait un frère avec un cœur en or. Elle avait d’excellents amis et elle avait surtout Michaëla auprès d’elle. Malheureusement, son cœur et son âme s’étaient brisés. Elle se sentait s’enfoncer sans parvenir à garder la tête hors de l’eau. Elle nageait désespérément et dès qu’elle avait l’impression d’arriver enfin à la surface, elle sombrait à nouveau. Un jour, elle le savait, elle se noierait. Son souffle se coupa face à la force de ses larmes. Elle essayait de se maîtriser en vain. Roland l’aida à s’apaiser, mais lorsqu’elle réclama son frère, il ne put pas refuser.

Ses bras entouraient ses jambes et elle avait plongé sa tête dans les genoux. Kassandra s’était couchée à côté du canapé et gémissait par moment, comme en accord avec les pleurs de sa jeune maîtresse. Puis, une main se posa sur son épaule. Charline n’avait nullement besoin de lever son regard, car elle savait à qui appartenait ce doux contact. Tony l’avait rejoint après avoir rapidement discuté avec le psychiatre. Le traitement serait de nouveau adapté. Contrarié au début, Tony avait finalement accepté. C’était ce qu’il y avait de mieux pour sa sœur et il espérait que la situation s’arrangeât après la date anniversaire.

Lentement, Charline redressa la tête et ses yeux rougis se tournèrent vers son frère. Il la laissa aller dans ses bras en silence. Il la couva dans le but de la protéger du monde extérieur, de la protéger du mal qui se répandait en elle même si ces gestes étaient bien vains. Tony avait conscience qu’il faudrait bien plus pour la tranquilliser et qu’elle retrouvât la paix, si cela était encore possible. Son cœur souffrait de la voir aussi meurtrie. Quel mot ? Quel geste ? Tony ignorait comment réagir face cette dégradation. Il voyait sa sœur sombrer à nouveau sans parvenir à faire quoi que ce soit pour la sauver. Réussirait-il une seconde fois ?

Au bout de plusieurs minutes, il l’encouragea à se lever et à le suivre dans le bureau du docteur Brosman. Celui-ci avait attendu de son côté pour laisser la fratrie seule un instant. À leur arrivée, il les invita à s’asseoir. Tony s’impatientait, inquiet du verdict final ; tandis que Charline avait le regard vide vers la fenêtre. Peu importait l’issue de cette séance, elle subirait le choix des deux adultes. Tony aurait le dernier mot et il agirait pour le bien de sa petite sœur et contre sa volonté si cela s’avérait nécessaire.

Le docteur Brosman informa prescrire de nouveaux médicaments, plus fort que ceux actuels, et qu’il était donc important de bien respecter le dosage indiqué. Désormais, Charline aurait trois médicaments à prendre au lieu de deux, somnifère inclus. Elle soupira face à l’acceptation de son frère. Elle n’en voulait pas. Elle ne voulait pas de ce traitement renforcé qui prouvait qu’elle ne cessait de chuter depuis quelque temps. Elle refusait de l’admettre. Qu’est-ce que cela changerait ? Rien du tout, Charline en était convaincue. Puis, après les recommandations du psychiatre, la fratrie Stark quitta les lieux.

Le trajet du retour fut extrêmement silencieux. Tony aurait voulu détendre l’atmosphère, mais il ne trouvait aucun sujet de conversation. Sur le chemin, il s’arrêta à la pharmacie de Malibu afin que sa sœur pût démarrer le nouveau traitement le plus tôt possible. Il piétinait face à la file d’attente. Le pauvre pharmacien essayait de se dépêtrer d’un client empoté et assisté de la vie. Discrètement, il jetait des coups d’œil à la voiture dans laquelle Charline avait voulu rester. Puis, au bout de longues minutes à attendre sans que rien ne bougeât, Tony prit les devants sous le regard amusé et approbateur des autres clients. Il s’approcha du couple âgé qui monopolisait les lieux pour des âneries.

— Excusez-moi ! Ici, ce n’est pas le supermarché du coin ni Google. Il y a une borne d’informations juste au coin de la rue, répliqua-t-il froidement.

— Olala, qu’ils sont impatients ces jeunes, critiqua le vieil homme !

— Oui, surtout quand des gens patientent avec des soucis plus graves que les vôtres, et qu’ils sont trop humbles pour vous demander de dégager.

Le regard colérique de Tony empêcha l’homme de riposter davantage, même son épouse se fit toute petite et conseilla alors de s’en aller.

— Incroyable ! souffla Tony.

Probablement qu’il avait été trop dur, mais cela lui faisait du bien de se défouler sur des personnes qui le méritaient amplement.

À l’extérieur, Charline avait observé la scène en souriant. C’était bien son frère. Elle finit par sortir du véhicule afin de profiter du soleil et du beau temps. De l’autre côté de la rue se trouvait l’océan Pacifique d’où venait une légère brise. L’adolescente respira profondément et ferma les yeux un instant. Elle écouta les vagues et le chant des oiseaux. C’était si paisible malgré le bruit des voitures et des passants. Elle récupéra le double des clés dans la boîte à gants, verrouilla la Porsche grise et noire, et se dirigea vers la plage. Une fois sur place, elle ôta ses chaussures et enfonça ses pieds dans le sable chaud. Là, elle marcha jusqu’à l’océan afin de sentir l’eau salée sur sa peau.

Elle ignora combien de temps elle admira cette vaste étendue bleue. Ses cheveux vagabondaient librement autour d’elle. Charline fixait ce ciel et cet horizon en imaginant pouvoir s’envoler au loin. S’envoler pour être libre. S’envoler pour se libérer. Ses rêves qui, parfois, chassaient ses cauchemars semblaient si réels qu’elle souhaitait tant sauter du haut d’une falaise pour déployer ses ailes. Seulement, tout cela n’était que des songes. Voler était impossible. Cette envie n’en restait pas moins intense et viscérale. Elle n’en parlait à personne, car cela pourrait être considéré comme un désir suicidaire pour tout le monde. Était-ce vraiment le cas ? Elle en doutait. Charline ne convoitait pas la mort à ces instants, ou alors elle se voilait la réalité. Non, quelque chose en elle criait. Et puis, ce faucon n’était pas un hasard non plus. À qui pouvait-elle en parler sans être jugée comme une folle bonne pour l’asile ?

Charline n’entendit pas son frère. Il s’approcha sans un bruit et respecta ce moment de plénitude de sa sœur. Il la sentait plus paisible. Ce n’était pas la première fois qu’il remarquait que, face à la nature sauvage, Charline s’apaisait. C’était comme un calmant naturel. Comment l’expliquer ? Beaucoup d’événements étranges se produisaient, mais il ignorait s’il devait en parler à Charline. Elle était déjà suffisamment plongée dans le doute pour devoir supporter les questionnements bizarres de son frère. Il cherchait le bon moment pour engager certains sujets, mais auraient-ils un jour le bon moment ?

Doucement, il sentit la main de sa sœur prendre la sienne. Elle était froide malgré les hautes températures. L’épuisement, le stress et les médicaments jouaient un terrible rôle sur son état mental et physique, et Tony s’inquiétait beaucoup pour elle. Si seulement elle parvenait à avoir quelques heures de sommeil, d’un repos réparateur, cela lui ferait un grand bien. Il n’était pas dupe, sa sœur était au bord de la rupture et il guettait l’instant où elle céderait. Le tendre regard de Tony se posa sur Charline à l’instant où il l’entendit renifler. Ses yeux étaient gonflés par les larmes qu’elle essayait vainement de retenir.

— Charly, tu sais que tu peux tout me dire, encouragea-t-il.

Elle baissa légèrement la tête avant de la relever vers l’océan. Elle n’osait pas lui dire qu’elle lui causait des soucis inutiles. Elle se sentait tellement pitoyable qu’elle préférait garder cela pour elle au lieu de s’ouvrir à son frère. Pourtant, quelque chose en elle hurlait de se confier et de lui parler. Tony la tourna vers lui afin qu’ils se fissent face. Il comprenait sa peur de lui révéler certaines choses, jamais il ne la forcerait à discuter, mais il souhaitait qu’elle se sentît soutenue. C’était ainsi qu’elle finirait par accepter le dialogue.

Charline resta muette malgré tout. Elle se contenta de se réfugier dans les bras de Tony qui l’entoura et la protégea. Une chaleur réconfortante se dégageait de lui. Quelque chose en lui apaisa l’adolescente qui ne voulait plus quitter cette étreinte. S’éloigner de son frère serait comme retourner dans les ténèbres. Être à son contact était comme pénétrer dans une bulle protectrice que rien ni personne ne pouvait briser. Elle ferma les yeux et se laissa aller. Tony ne rompit pas ce moment. Si elle se sentait bien ainsi, alors ils resteraient dans les bras l’un de l’autre pendant longtemps. Charline se réchauffait lentement. Son cœur et sa respiration reprenaient un rythme normal. Puis, elle somnola, prête à s’endormir. Seul un mouvement de son frère la reconnecta à la réalité.

— On rentre à la maison et tu vas te coucher. D’accord ?

Charline acquiesça sans un mot. Toutefois, une fois dans son lit après avoir avalé un somnifère, elle réclama Tony auprès d’elle. Elle avait peur de s’endormir seule et il ne lui fallut pas longtemps pour sombrer dans le sommeil par la suite.

Le réveil fut brutal. Il était près de 1 h 30 du matin. Charline avait dormi pendant de nombreuses heures, mais les cauchemars étaient revenus à la charge. Son unique chance dans ce malheur était qu’elle s’était réveillée avant d’y être piégée. Elle pleura face à ses sommeils abrégés et ses insomnies qui suivaient la plupart du temps. L’adolescente ne parvenait jamais à se rendormir. Elle tournait en rond dans sa chambre ou dessinait sans relâche afin d’évacuer sa détresse. Seulement, elle arrivait à court d’options. Fatiguée par tout cela, elle déchira ses œuvres. Elle arracha du mur les illustrations en couleur qu’elle avait réalisées de la villa, de la falaise et de l’océan. Elle détruisit son travail par fureur et désespoir de ne pas trouver une porte de sortie. Enfin, si, elle en connaissait une, toutefois, elle ne parvenait pas à s’y résigner.

Plongée dans sa folie, elle ne remarqua pas son frère entrer dans sa chambre pour l’arrêter. Il l’entoura de ses bras et elle se débattit. Elle ne voulait pas de ce contact. Tout ce qu’elle désirait était de pouvoir laisser échapper ses émotions, qu’elle pût évacuer sans retenue et sans jugement.

— Calme-toi, Charline !

Son hurlement et son rejet lui déchirèrent le cœur. Elle le repoussa afin de se dégager de lui.

— Arrête ! Arrête de toujours vouloir tout contrôler.

Tony fut dépassé par la situation. Que devait-il faire ? La contraindre à s’apaiser ? Essayer de la prendre dans ses bras ? La laisser seule et accepter son choix ? L’homme ne savait plus quoi faire ni comment faire. Il l’observa un instant. Elle pleurait et elle tomba à genoux essoufflée.

— Je… je n’y arriverai pas, haleta-t-elle avec difficulté, c’est… trop dur. Je voudrais que tout s’arrête, Tony. Je…. j’aurais… tu aurais dû me laisser partir.

Anéanti par de telles paroles, Tony s’agenouilla à ses côtés.

— Tu aurais dû me laisser… mourir. Tout se serait enfin arrêté, avoua-t-elle, pourquoi tu ne m’as pas laissé partir ? Je te déteste pour ça.

Que répondre ? Tony, choqué, ne trouvait pas les mots. Il la prit dans ses bras. Il espérait ainsi chasser ses pensées et la retenir. Il la retiendrait, toujours. Jamais, non jamais, il ne tolérerait qu’elle quittât ce monde de la sorte, qu’elle abandonnât la vie de cette façon. Elle méritait tant le bonheur et de vivre encore bien des années. Comment lui montrer toute la beauté du monde alors qu’elle n’espérait que la mort, qu’elle semblait lui ouvrir les bras de plus en plus chaque jour ? Tony n’accepterait pas de la perdre. Il ferait absolument tout pour la sauver.

— Je suis fatiguée, Tony. Fatiguée.

Les pleurs retentissaient dans la villa d’habitude silencieuse à cette heure aussi tardive. Tony la serra contre lui et aucun mot ne sortit de sa bouche. Il craignait d’être maladroit, de dire quelque chose d’inapproprié et de l’enfoncer davantage. Ils restèrent ainsi un long moment avant qu’elle ne s’apaisât enfin, mais la douleur était présente au cœur de la fratrie Stark. Tony souffrait d’être impuissant, de comprendre qu’il ne parviendrait plus à rien pour soutenir sa petite sœur. Comment en étaient-ils arrivés là alors que tout semblait s’arranger ? Une simple rechute ! Tony riait jaune face aux paroles du psychiatre. Une simple rechute ! Impossible selon Tony. En réalité, sa sœur n’avait jamais été sur la voie de la guérison. Tout ce mal s’était dissimulé derrière un masque, derrière ce bien-être juste apparent que Kassandra procurait. Ce traitement que Tony considérait comme le dernier recours n’avait pas fonctionné. Devait-il l’interner pour son bien ? Charline méritait d’être mieux entourée médicalement, car Tony ne pouvait pas assurer ce rôle. Il ferma les yeux et des larmes coulèrent sur son visage devant la vérité de son échec.


Texte publié par Charlotte-Marguerite, 22 septembre 2020 à 14h37
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