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Tome 1, Chapitre 11 Tome 1, Chapitre 11

Le soir venu, l’arrivée surprise d’Ezekiel Stane fit bondir Charline de joie. Etonnée au début, Tony lui avait expliqué que son voyage avait été annulé. Une querelle avait opposé le père et le fils, et ce dernier avait repoussé son héritier. Ezekiel tentait vainement de mettre un pied dans l’entreprise, sauf que son père ne cessait de le rabaisser en affirmant qu’il ne serait jamais un associé à la hauteur de la Stark Industries. Obadiah et Ezekiel entretenaient une relation houleuse depuis bien des années. En réalité, jamais Tony ne se souvenait d’un instant de paix entre eux. Il avait grandi avec Ezekiel. Du même âge, ils s’étaient rapidement liés d’amitié tandis que leur père respectif s’employait à faire fleurir l’entreprise. Lorsque Tony avait récupéré les rênes de la société, il s’était juré d’y intégrer son ami d’enfance. L’unique difficulté revenait à convaincre Obadiah. Dans le fond, Tony n’avait pas besoin de son accord ; il détenait la majorité, mais créer une tension interne restait défavorable pour tout le monde.

L’homme de trente-trois ans pénétra dans la demeure avant que l’adolescente ne lui sautât au coup. De son regard bleu, il observa Charline qu’il considérait comme sa petite sœur et qu’il protégeait. D’un simple coup d’œil, il remarqua son épuisement et cette fragilité qui refaisait surface. Tony l’avait averti des cauchemars et des crises d’angoisse, et il ne doutait pas que cela pût porter un choc au moral de la jeune fille. Cependant, elle essayait de ne rien montrer et seuls ses proches repéraient ses signes d’une santé précaire à surveiller.

— Zeke », c’est génial que tu sois venu, déclara Tony qui s’approchait en compagnie de Michaëla.

Ezekiel fit la bise à Michaëla tandis qu’une poignée de mains viriles s’éternisa entre lui et Tony.

— Cela me fait oublier le foutu caractère de mon père. Je suis vraiment désolé du scandale qu’il a osé faire cet après-midi. J’ignore quelle mouche le pique en ce moment. Jusqu’à preuve du contraire, l’entreprise se porte très bien.

— Plus que bien même. Les commandes de cette année ont fait exploser nos bénéfices, et ce n’est pas encore terminé, rassura Tony, il s’inquiète pour un rien. C’est l’âge qui le rend ainsi ? plaisanta-t-il.

Une blague prise au sérieux par Ezekiel. Ils laissèrent les adolescentes rejoindre la terrasse pendant qu’ils se dirigèrent vers la cuisine. Là, Tony servit des bières fraîches. Ezekiel désirait éjecter son père de la Stark Industries. Il souhaitait prendre sa place auprès du CEO. Cette compétition entre le père et le fils faisait qu’ils étaient incapables de travailler ensemble. Chacun en était conscient et Tony devrait faire un choix : garder Obadiah en tant qu’associé ou le remplacer par son fils.

Ezekiel soupira et changea de sujet.

— Comment va-t-elle ? demanda-t-il en guettant la jeune fille du coin de l’œil.

— Je ne sais pas, avoua Tony, elle essaye de paraître forte, de faire croire que tout va bien, mais c’est loin d’être le cas. Elle résiste au traitement. Plus la date anniversaire approche, moins il fait effet. Ses crises d’angoisse reviennent et son anxiété est palpable.

— Le docteur Brosman ne peut pas augmenter la dose de façon temporaire pour la calmer ?

— Je ne crois pas que cela soit une bonne idée. La dernière fois que le dosage a été revu à la hausse, elle a été malade.

Après l’avoir stoppé dans son envie suicidaire, Tony l’avait conduit chez son psychiatre. Ce dernier avait proposé de réadapter son traitement en attendant de trouver une solution plus adaptée. Charline n’avait pas supporté le nouveau dosage. En quatre jours, les effets d’une overdose s’étaient fait sentir. Depuis, Tony refusait de réaménager ses médicaments. Cependant, ils en discuteraient vendredi au rendez-vous, car sa sœur ne tiendrait pas longtemps ainsi. Sa nervosité l’empêchait de dormir ; son manque de sommeil augmentait son anxiété ; et cet ensemble favorisait les crises d’angoisse qui alimentaient son état de stress. C’était un effet boule de neige et le résultat risquait d’être dramatique.

La soirée se déroula paisiblement. L’atmosphère était détendue et chacun laissait ses malheurs de côté. Ils dînèrent sur la terrasse afin de profiter du beau temps. Puis, avant d’oublier, Charline s’engagea dans le sujet du concours pour le M.I.T., car elle ne devait pas omettre sa promesse faite envers François. Elle parla donc de son dossier à Tony qui écouta avec intérêt. Les deux projets semblaient bien prometteurs et il avoua qu’ils l’intéressaient au plus haut point. Cet adolescent avait un don unique. Il rappelait Tony à son âge. Ce talent ne devait pas être gâché et si le parrainer pouvait le faire entrer au M.I.T., il le ferait.

— Qu’il me transmette son dossier. Je l’étudierai, mais je ne peux pas refuser les autres. Par souci d’équité, je me dois de recevoir les autres projets et de ne pas fermer ma porte aussi tôt, informa-t-il.

Cela était tout à fait normal. Tony ne devait pas faire de favoritisme. Il avait un temps donné pour analyser les candidatures, alors il s’emploierait à le faire de manière juste pour chacune d’entre elles. Toutefois, un petit clin d’œil de sa part confirma à Charline qu’il étudierait le cas de François avec une attention prononcée.

— Je vais me faire l’avocat du diable, mais en quoi un système de dépollution des océans serait profitable à l’entreprise ? questionna Ezékiel.

Tony allait répondre, excepté que sa sœur le devança.

— L’entreprise pollue aussi bien sur terre que dans les océans. Le département en recherche de développement durable et de dépollution est trop centré sur la pollution des sols, et délaisse un peu trop les dégâts causés dans l’eau. Il est temps de changer cela et des personnes telles que François peuvent être des atouts non négligeables… quoi ? fit-elle face au comportement de son frère.

En effet, celui-ci souriait dans son coin pendant que Charline défendait ses positions sur la réalité des conséquences dues aux activités de Stark Industries. Depuis de nombreuses années, Tony orientait son entreprise sur la protection de la faune et la flore : la dépollution, le recyclage et l’utilisation de matériaux « propres » dans les nombreuses branches de la société. Toutefois, il admettait que la manufacture d’armes à feu constituait le plus gros des problèmes, même si elle ne représentait qu’une minime partie de l’entreprise. Sans aucun doute que Charline pointait du doigt cette filiale lorsqu’elle parlait de pollution conséquente.

— Rien. Tu dis ne pas vouloir t’investir, mais cela ne t’empêche pas d’y mettre ton grain de sel. Le département va ouvrir un service sur le site de Los Angeles, afin d’optimiser les recherches et de rassembler les têtes penseuses de la côte Ouest. Je ne sais pas si tu as déjà pensé à ton stage, mais tu pourrais son…

— Non, Tony. Je refuse d’avoir affaire à la Stark Industries tant qu’elle fabriquera et vendra des armes à feu. Je ne donne que mon avis, rien de plus.

— Je ne peux pas fermer cette activité, et tu le sais très bien.

Le frère et la sœur se fixèrent. Chacun patientait que l’autre cédât, en vain. Charline et Tony avaient pourtant un même désir : la paix sur Terre et protéger le monde. Seulement, ils avaient des manières différentes d’agir. Tony imaginait qu’armer le monde le rendait plus sûr, que cela conduirait inévitablement à une paix, car frapper les premiers détruisait l’ennemi dans l’œuf. À l’inverse, Charline considérait qu’armer le monde engendrait plus de violence et que cela détruisait des vies inutilement.

— La violence appelle la violence, Tony. C’est tuer la paix dans l’œuf. C’est échouer à faire germer un monde plus sûr pour chacun d’entre nous.

— On peut empêcher des massacres. On peut répliquer et protéger. Rappelle-toi cette tuerie dans cette école. Il a été abattu avant de pénétrer dans la crèche juste à côté. Imagine le nombre de morts qu’il y aurait eu si ce professeur n’avait pas tiré ?

Charline jeta sa fourchette sur la table, exaspérée, et elle répliqua froidement :

— Rappelle-moi d’où venait cette arme ! Tu sembles bien facilement oublier qu’il s’agissait d’une arme militaire de Stark Industries. Comment peux-tu accepter cela, Tony ? Tu prétends vouloir protéger le monde, mais tu l’armes. Voilà le résultat. Tu n’es pas mieux que ceux que tu penses combattre. Tu es un meurtrier et je ne veux pas être complice de tout cela.

Tony, comme leurs amis, fut choqué par ses paroles. C’était ainsi qu’elle le voyait ?

— Je n’ai pas armé cet homme. L’arme a été déclarée volée et cela fait une énorme différence. Ce que je fais est nécessaire, Charly. Quand le comprendras-tu ? J’avais pensé que les attentats t’auraient ouvert les yeux sur la réalité du monde, et qu’il était nécessaire d’agir par conséquent. Tu dis de moi que je suis un meurtrier, mais ce n’est pas moi qui ai balancé ces avions sur les tours.

— C’est bien bas ça, Tony, lança Charline avait de se lever de sa chaise et de rentrer dans la villa.

Michaëla la suivit, et un silence pesant régna quelques secondes avant que Ezekiel ne prît la parole :

— Ce n’était pas fin comme remarque.

Un souffle bruyant s’échappa des lèvres de Tony. Son ami avait raison, ses paroles avaient été trop osées et trop crues, seulement, la pique blessante de Charline l’avait contraint à répliquer. Son unique soulagement à cet instant était que Michaëla l’avait rejoint. Dans le cas contraire, l’homme aurait rattrapé sa sœur. Avec une telle scène, il aurait craint qu’elle ne fît une regrettable bêtise.

— Elle n’a pas tout à fait tort, tout comme tu as aussi raison. C’est du 50/50, tenta de désamorcer Ezekiel, question de point de vue, mais n’essaye pas de la convaincre. Tu sais très bien que tu n’y parviendras pas.

Tony prit deux bouteilles de bière et en proposa une à Ezekiel qui accepta avec plaisir. Il ne désirait pas que sa sœur renonçât à ses convictions. Elle était libre de ses opinions, de ses choix et de les défendre ; en revanche, elle n’avait aucun droit d’attaquer Tony de la sorte, de le juger comme elle venait de le faire. Il était en colère contre elle, en colère contre son envie de voir un monde en paix, de la voir s’imaginer qu’un monde aussi utopique était réaliste. Il essayait de lui ouvrir les yeux et il échouait. Seulement, comment lui en vouloir après ce qu’elle avait vécu ? Tony l’avait toujours connu ainsi, mais les attentats l’avaient fait passer un niveau supérieur : elle espérait un monde irréaliste.

Bouteille en main, Tony la vida avant d’en prendre une seconde. Ils ne se comprendraient jamais et Ezekiel avait raison. Aucun des deux ne céderait, aucun compromis n’apaiserait ce conflit. Ezekiel soupira, impuissant face à la querelle de ses amis.

— À cet âge, on porte souvent des œillères. Elle apprendra de la vie. Elle va mûrir, ses idées et sa façon de réagir aussi. Ne sois pas aussi dur avec elle et avec toi, conseilla Ezekiel, laisse -là rêve à ce monde…

— Elle va se casser les dents. Elle a déjà tellement souffert.

— Justement. Laisse-la juger par elle-même plutôt que de la contraindre à se retrouver au pied du mur. Elle est ainsi et tu ne la changeras pas. La seule chose que tu puisses faire est la guider. Elle a ses épreuves à passer, ses expériences à mener. Ne la couve pas trop, Tony. C’est la pire chose que tu puisses faire, car le jour où elle se retrouvera seule, elle ignorera comment réagir. Vous vous opposerez toujours à ce sujet, mais, un jour, vous trouverez un compromis.

— J’en doute, avoua Tony.

— Tu crois ça ? Elle s’intéresse à l’entreprise et je pense qu’elle y mettra les pieds à un moment ou à un autre.

Peut-être. Tony restait sceptique à ce propos. Elle donnait son avis sans rien de plus. Elle ne s’investissait pas davantage dans la Stark Industrires et elle ne le ferait jamais tant que la manufacture d’armes à feu serait en activité. Tony serait-il prêt, lui, à cet ultime sacrifice ?

— Bon, je vais voir les filles et on se rejoint à l’atelier ? Je vais te montrer sur quoi je bosse, proposa Tony afin de changer de sujet.

— Bien sûr, tant que ce n’est pas le Jericho. Je sature là.

— Il n’y a pas que toi.

Les deux amis se séparèrent dans le double salon. Ezekiel descendit à l’atelier tandis que Tony monta à l’étage dans le but de se diriger vers la chambre de Charline.

Les adolescentes étaient en pyjama et avaient entamé une partie du jeu de société : The Risk. Charline était bien silencieuse malgré les blagues de Michaëla. Plongée dans ses pensées, elle jouait plus par automatisme que par réel plaisir. Elle n’était qu’un fardeau pour son frère. Elle ne lui créait que des problèmes alors qu’il avait déjà tant de soucis à régler. Et pourquoi persistait-il autant à la vouloir dans la société ? Parce qu’il s’agissait de l’entreprise familiale et que leur père l’aurait désiré ainsi ? Elle était si différente de lui et de Tony. Trop différente. Par moment, elle avait la folle hypothèse de ne pas être une Stark.

Et puis, elle venait d’insulter son frère, celui qui se démenait depuis des années pour elle. Voilà comment elle le remerciait de sacrifier une partie de sa vie. Oui, Tony serait bien mieux sans elle. Pourquoi l’avait-il sauvé six mois plus tôt ? Il aurait dû la laisser mourir. Mourir. Ce mot revenait régulièrement ces dernières semaines. Plus le malaise revenait, plus elle y songeait. La mort serait une douce délivrance. Après avoir goûté à un semblant de paix, Charline se sentait incapable d’affronter à nouveau ce mal en elle. Les cauchemars. Les crises d’angoisse. Ce souvenir.

Un frappement à la porte la sortit de ses pensées. Tony ouvrit et resta à l’extérieur. Il passait juste pour leur souhaiter une bonne nuit. Seule Michaëla répondit. Sans insister, l’homme repartit comme il était venu.

— Eh, tu as l’intention de le bouder longtemps ? Faudra bien en discuter.

— Discuter de quoi ? Il fait bien ce qu’il veut de son entreprise. Je ne sers à rien de toute façon.

Michaëla fronça les sourcils. Elle n’aimait pas lorsque sa meilleure amie parlait de la sorte, surtout d’un air aussi détaché et résolu. Elle abandonna les cartes du jeu qu’elle tenait dans sa main et s’approcha de Charline. Cette dernière retenait ses larmes. Elle devenait irritable à cause du manque de sommeil et cela ne l’aidait pas à garder ses esprits clairs. Michaëla se demandait si Tony était vraiment au courant de ce que traversait Charline. Il la savait fatiguée, à bout de nerfs, mais était-il conscient des pensées dangereuses qui germaient dans sa tête ?

—Charly…

— C’est vrai. Je ne lui cause que des problèmes. Je suis inutile, sauf pour foutre la merde. À quoi rime ma vie ? Je ne devrais même pas être de ce monde, coupa Charline.

La jeune fille était au courant que leur mère avait fait des fausses couches avant sa naissance, et qu’elle n’aurait pas dû avoir un autre enfant. Charline s’était incrustée dans la famille Stark. De plus, elle avait su par Obadiah que sa vie tenait d’un simple miracle. Charline se savait prématurée, en revanche, son frère lui avait bien caché qu’elle aurait dû mourir à sa naissance. Obadiah avait lancé cette bombe au détour d’une conversation. Après avoir compris son erreur, il avait demandé à l’adolescente de ne rien dire à Tony ni à personne, que cela était leur secret. Si jamais Tony apprenait que son associé avait osé dévoiler cette information à sa jeune sœur, aucun doute qu’il entrerait dans une colère noire.

— De quoi tu parles ? questionna Michaëla.

— Rien. Rien du tout.

La sorcière prit les mains de son amie dans les siennes. Elle était inquiète pour elle et elle ignorait comment la réconforter, comment lui dire qu’elle tenait à elle et qu’elle ne supporterait pas de la perdre. Probablement que Charline savait tout cela ; or, Michaëla désirait plus que des mots pour exprimer ses sentiments à son égard. Six mois plus tôt, après l’annonce de Tony sur ce qui s’était produit, Michaëla n’avait cessé de pleurer. Elle avait pleuré en imaginant sa vie sans Charline, en songeant qu’elle n’avait pas eu le temps ni le courage de lui avouer son amour. Les mots n’étaient pas assez puissants. Charline ne la croirait sans doute pas et il fallait plus que des paroles pour qu’elle comprît.

Michaëla hésita un instant avant de déposer ses lèvres sur celles de Charline. Peu importait la réaction de son amie. Cela faisait trop longtemps qu’elle repoussait sa révélation. Charline ne répondit pas sur l’instant, trop surprise pour réagir. Elle voulut se retirer, mais ce serait mentir à Michaëla et à elle-même. Était-ce vraiment de l’amour qu’elle ressentait pour sa sœur de cœur ? Sans doute. Elle avouait avoir été jalouse une fois, lorsque Michaëla s’était trop rapprochée d’une camarade de classe. Elle avouait n’avoir jamais recherché la présence des garçons de son âge, à ne jamais vouloir s’engager dans une quelconque relation avec eux.

Alors qu’elle s’attendait à être repoussée, à assumer le malaise qui suivrait, le bonheur envahit Michaëla : Charline répondit à son baiser. Les adolescentes restèrent dans les bras l’une de l’autre pendant un moment. Chacune savourait cet instant inattendu.


Texte publié par Charlotte-Marguerite, 12 septembre 2020 à 08h51
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