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J’étais là. Seul. Perché sur le toit de cet immeuble comme une statue de la victoire sur sa colonne. À attendre, sans savoir quoi. Parce que moi-même, je n’avais aucune idée de la raison de ma présence en ce lieu. Pourquoi ici plutôt qu’ailleurs ? Enfin, si. J’étais là pour elle. La silhouette sur le toit d’en face. Pour le moment, elle ne bougeait pas.

Mes yeux vides fixaient les lumières en contre-bas. De loin, je devinais les humains qui vaquaient à leurs occupations, insensible à ma présence. De toute façon, je pensais que je n’avais jamais compté pour eux. Tout ce que je pouvais faire, c’était les contempler. Ils m’ignoraient royalement. Quoi que je dise, ils ne m’écoutaient pas.

Avant j’y croyais. Je croyais sincèrement que je pouvais aider par mes actes. Aujourd’hui seul reste le vide qui me consume petit à petit.

Un bruit derrière moi, mais qu’importe. Cette aura sombre, je savais déjà à qui elle appartenait. Je me mis à sourire. Dans peu de temps, je ne serai sûrement plus. Ainsi allait la vie.

– Viens-tu me détruire, créature des ténèbres ?

La voix qui me répondit me provoqua des frissons. J’avais tant rêvé de l’entendre. Mes yeux se fermèrent. Je devais m’imaginer des choses. Il était impossible qu’elle soit là. Je ne l’avais pas revu depuis…

Cependant, la silhouette se rapprocha, je le sentis au déplacement d’air. Je gardais les paupières closes. Je ne voulais pas de fausses joies. J’en avais déjà eu trop. Mon esprit me jouait des tours. Il me montrait ce que j’avais envie de voir. Seulement, je n’allais pas me laisser prendre.

– Eaoiel… J’ai longtemps souhaité te retrouver. Je ne t’ai pas cherché… Parce que je ne voulais pas te faire du mal…

À ces mots, j’ouvris les yeux. La ressemblance avec l’image tirée de ma mémoire était frappante, si l’on exceptait ses iris devenus entièrement noirs. Elle avait toujours les mêmes boucles noisette qui encadrer son visage arrondi. Son sourire doux déclencha en moi, une vague de souvenirs. Je n’avais aucun mal à me rappeler quand elle était dans mes bras, ses lèvres sur les miennes. La tendresse dont elle faisait preuve quand nous étions ensemble, me ramena au paradis dans lequel nous vivions.

Face à ce surplus d’émotion, mon corps réagit. Des larmes coulent sur mes joues, dévalant leur pente pour aller s’écraser au sol. Brusquement, des bras m’enlacent comme pour me prouver qu’ils sont là et ne vont pas partir. De nous deux, elle a toujours été la plus forte.

– Méliniel…

N’y tenant plus, à mon tour, je passais mes mains autour de ses épaules. Je ne voulais plus qu’elle me quitte. Je ne voulais plus la perdre encore une fois. Ses milliers d’années sans elle étaient les pires que je puisse vivre. Je ne savais plus où j’en étais. D’un côté, j’étais euphorique à l’idée de la retrouver, de l’autre, j’étais en colère. Comment avait-elle pu me laisser ?

Sa main se posa sur mes joues. Elle en effaça délicatement les larmes.

– C’est vraiment toi ? osais-je murmurer.

– Bien sûr que oui. Mon apparence a certes, changé, mais je suis toujours la même à l’intérieur.

Je voudrais lui parler, mais je butais sur les mots, incapable d’aborder le sujet qui me tenait à cœur. Il fallait pourtant que je la pose cette question. Celle qui me rongeait depuis tant d’années. Celle que j’avais glissée dans un coin de ma tête pour mieux l’oublier.

– Pourquoi… Pourquoi m’as-tu abandonné ?

À ces mots, toute la douleur que j’avais tenté d’enfouir en moi venait de ressurgir. Un flot de larmes se déversa, alors que les sanglots me nouaient la gorge. Mon corps me sembla mou, incapable de réagir, quand mes muscles se faisaient tendus à l’extrême. J’avais envie de hurler mon chagrin. De lui avouer combien j’avais souffert sans elle. J’aurais voulu qu’elle ressente rien qu’un dixième de ma douleur.

Sans rien dire, elle m’attira contre elle. Je posais ma tête sur son épaule. Dans ses bras, je me sentais bien. Enfin complet. Méliniel était mon double, mon âme sœur. Celle que j’avais attendus par-delà les siècles. La seule que je pouvais aimer. Parce que le lien qui nous unissait été né de lui-même. À aucun moment, nous n’avions de mauvaises pensées. Nous étions juste présents l’un pour l’autre. La complicité qui nous liait été vraie. Nous ne cherchions rien sinon ne faire qu’un lorsque nous nous sommes offert nos corps. Ce n’était que la continuité de notre amour. Alors pourquoi… Pourquoi avait-elle fui le paradis ?

– Je suis là, murmura-t-elle à mon oreille.

Son souffle chaud me chatouillait alors que sa voix me berçait.

– Je serais là aussi longtemps qu’il le faudra.

Mes bras enlacèrent sa taille, la serrant avec l’énergie du désespoir.

– Ne me quitte plus… jamais…

Avec tendresse, elle embrassa mon front, mes joues, mes paupières closes. La douceur de ses lèvres me ramenait à ses temps heureux où nous n’étions que tous les deux. Brusquement, je me redressais comme si je venais de comprendre quelque chose.

– Tu n’es pas réelle ? C’est une création de mon esprit ?

Elle me fixa surprise avant de m’attirer à nouveau à elle.

– Bien sûr que si, je le suis. Je suis vraiment là, Eaoiel.

L’espace d’un instant, je croyais revoir ces yeux clairs devenus d’un noir d’encre, à présent.

– Si c’est vraiment toi, pourquoi m’as-tu abandonné ?

Son sourire disparut alors que son visage se ferma. Après avoir pris une grande inspiration, elle ouvrit la bouche.

– On allait nous dénoncer. Nous aurions été bannis tous les deux. Alors j’ai préféré prendre toute la responsabilité sur moi. J’ai dit que je t’avais séduit volontairement. On m’a jeté sans ménagement du paradis comme une pécheresse. Mais toi, tu as pu rester là-bas et faire ce que tu aimais. Tu étais présent pour guider les humains. Tu prenais soin d’eux comme tu as toujours apprécié de le faire alors ce n’était pas grave. Je n’ai cessé de penser à toi, chaque jour, en sachant que jamais, je ne te reverrais.

Je pris sa main dans la mienne, caressant sa paume de mon pouce.

– Jamais tu n’aurais dû prendre cette responsabilité. J’étais aussi coupable que toi. J’aurais dû être là pour toi.

– Mais ton travail d’ange gardien ?

Je secouais la tête.

– C’était toi, la plus importante. De toute façon…

Je me redressais soudain puis m’approchais du rebord de l’immeuble. Sur celui d’en face, la silhouette enjambait la barrière de sécurité, les larmes aux yeux. Je la fixais. Ma compagne me rejoignit pour contempler la scène. Elle comprit tout de suite ce qu’il se passait sans avoir besoin de poser de question.

– Eaoeil, ton humaine ! Insuffle-lui de l’espoir.

Cependant, je ne fis pas le moindre geste. J’en étais incapable.

– À quoi bon ? De toute façon, elle finira par mourir, murmurais-je.

– Mais elle va s’écraser en bas !

Je hochais la tête. Cette idée horrible me broyait l’estomac.

– Je sais. Mais je n’y arrive pas… Je ne veux pas qu’elle souffre…

– Tu es en train de changer son destin !

C’était le cas et je le savais. Seulement, je ne pouvais pas me résoudre à faire ce qui m’était demandé.

– Cette humaine insignifiante, je l’aime. On lui a fait tant de mal déjà. Elle est en fuite. Je dois lui donner de l’espoir pour qu’elle reste en vie. Mais ce serait un mensonge. Il n’y a pas d’espoir pour elle. Si elle ne saute pas, elle sera rattrapée par ceux qu’elle tente de fuir. Ils la tortureront et elle finira par succomber après d’horribles souffrances. Ce n’était pas ça que je rêvais de faire. Je voulais aider les humains, pas les conduire à une vie encore plus misérable.

Au loin, après un dernier regard vers le ciel, la jeune femme se laissa tomber. Malgré le vent sur son visage, elle sourirait. Pendant l’espace de quelques secondes, j’eus l’impression de la voir voler. La réalité reprit son cours dans un impact brutal avec le sol. Le noir et le silence étaient ses seuls maîtres. Je suivis une fumée blanche qui s’élever vers le ciel, du regard tout en lui souhaitant le meilleur.

Je me sentis tomber à genou. Un gémissement s’échappa de ma gorge. Cette situation était si difficile. J’aurais pu me voiler la face, tout en attribuant mes problèmes à Méliniel. Seulement, la décision, je l’avais déjà prise avant. J’en avais assez de conduire mes humains vers toujours plus de souffrance. À quoi bon leur donner de l’espoir pour voir que celui-ci était réduit en pièces peu après. C’était trop dur à vivre.

Mon aimée ne disait rien. Elle s’accroupit à mon côté pour m’enlacer. Sans un mot, elle m’offrait sa présence ainsi que sa chaleur. Des sensations que j’avais tant rêvé de revivre.

– Je ne rentrerai pas, murmurais-je.

À mon tour, je passais les mains autour de son cou. Ma place n’était nulle part ailleurs qu’avec elle. Durant toutes ces années, elle n’avait fait que me manquer. À présent, je ne supporterais plus d’être séparé d’elle.

Désireux de plus penser à toutes ses horreurs qui me tournaient en tête, j’approchais mes lèvres des siennes. J’étais tout à elle, comme elle était toute à moi. Ensemble, nous ne formions qu’une seule et même personne. Le baiser fut tendre, empli de tout mon amour pour Méliniel. Enfin je me sentis bien. J’étais complet, en paix.

Quand je m’éloignais, ses yeux avaient repris leur teinte claire d’autrefois. Je retrouvais la femme qu’elle avait été avant que nous soyons séparés. Un sourire éclaira mon visage en même temps que le sien. Je me redressais pour me positionner sur le rebord du toit. Mes mains se nouèrent aux siennes, alors que nous basculions dans le vide. Le vent sur mon visage me fit penser à l’humain. Comme elle, nous n’étions que les jouets d’un destin trop sombre.


Texte publié par Nascana, 10 août 2020 à 01h49
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