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Tome 5, Chapitre 18 « Ansikte mot ansikte - Face à face » Tome 5, Chapitre 18

Le peuple avait pris d’assaut la Maison-Mère.

La milice s’y était repliée, abandonnant la cour extérieure aux mains des insurgés, repoussait, traquait sans pitié ceux qui n’étaient point d’Église.

Le tiers-état quant à lui détruisait ce qui était d’Église, pillait ce qui était d’Église, comme une revanche, une vengeance pour tout ce qui lui avait été retiré de la bouche pour nourrir ce bâtiment luxueux. Laissait gronder sa colère avec autant de violence que l’Église qui l’avait gouverné sans pitié.

Quand l’on en abattait un, dix surgissaient pour riposter. Car Åke avait cerné cet état duquel il n’était point membre et dont le clergé avait ignoré les avertissements : si l’on en tuait un, il en revenait dix fois plus.

Ana avait détourné le regard, étouffé un haut-le-cœur en passant devant un corps affalé contre une représentation du Sauveur.

Un milicien.

L’on l’avait dépouillé de son arme et de sa bourse.

Elle avait davantage frissonné en sentant sa chausse piétiner le tapis moite de sang. Fermé les yeux pour oublier l’effroyable tableau, couvert son nez pour s’arracher à l’odeur répugnante qui lui sautait aux narines.

Au loin, les harangues dans ces patois citadins qu’elle ne comprenait point l’avaient fait sursauter ; et elle s’était glissée vivement dans l’ombre d’une statue, terrorisée à la seule idée d’être surprise par l’un ou par l’autre camp dont elle ne portait les couleurs.

Elle avait retenu son souffle, dominé sa peur, tendait l’oreille. Mais personne ne s’était présenté à sa hauteur, et seuls lui parvenaient l’écho des batailles, les cris, les détonations qui lui glaçaient le sang.

Pourquoi en étaient-ils arrivés là ?

Pourquoi tout était allé si vite ?

Profitant de l’absence d’âmes dans cette aile reculée de la Maison-Mère, elle s’était rué vers les escaliers, enjambant en se signant un nouveau corps, montait quatre à quatre les marches.

— Ana !

Les cris perçants de son amante transperçaient les murs, trouaient le tumulte ambiant, couvraient les grondements sourds des canons. Elle avait pressé ses jambes, ravalé les plaintes qui montaient à ses lèvres, faisait taire ses membres meurtris.

— Erling ! Arrêtez ! Arrêtez !

Elle avait perdu l’équilibre en glissant dans une flaque de sang. À ce même instant, le sol était pris d’un affreux tremblement, les vitraux avaient manqué éclater.

— La flèche est tombée ! s’était effaré une voix à l’étage inférieur.

Cette sombre nouvelle, étrangement, l’avait à peine ébranlée.

Des pas pressés l’avaient alertée, et à peine s’était-elle dissimulée dans l’ombre d’une Vierge Mariam en plâtre qu’une aube sombre passait, telle une rafale gonflée d’espoirs, et se précipitait en boitant dans les degrés qu’elle avait auparavant empruntés.

Simon de Lathium.

Sa présence, quoique fugace, l’avait arrachée à sa peur. Elle avait jeté un coup d’œil alerte vers les appartements du pontife. Silence. Prêt à se briser à tout moment.

Elle avait armé son arc, chaque pore de sa peau aux aguets, son esprit en ébullition, tantôt envoyant des prières aux cieux, tantôt se rassurant lui-même, tantôt se morigénant de se montrer aussi imprudent.

— Vous trahissez Dieu, avait-elle distinctement entendu tandis qu’elle s’approchait à grands enjambées de l’étude ; et cette seule sentence avait fait s’embraser sa colère.

Dieu ? Était-ce bien eux qui L’avaient trahi ?

Ah, peut-être.

Mais l’on les y avait bien aidés.

Car l’Église n’avait-elle pas été la première à oublier le Très-Haut ?

Le peuple n’avait fait que suivre.

Sa poitrine lui faisait mal. Elle n’avait pas remarqué à quel point son souffle était court.

Si Dieu avait détourné les yeux d’eux, c’était de la faute de l’Église.

De lui.

Elle avait ouvert le battant d’un coup de pied, bandé son arc vers la forme de pourpre et d’or qui avait lancé son poing sur Magdala, heurtant son front, faisant choir le voile sacré pour lequel il avait fait détruire le pays. Le sang d’Ana n’avait fait qu’un tour. Sa flèche avait fendu l’air, frôlé l’arête du nez du pontife pour s’enfoncer dans le buffet qui trônait entre deux vitraux.

— Éloignez-vous.

Magdala s’était sentie transportée par une joie aussi inopinée qu’inappropriée ; et elle n’avait pu contenir le sourire qui lui montait aux lèvres.

Ana était venue.

Ana était là.

Tout irait bien.

— Pars, femme ! avait vociféré Erling en se dressant de toute sa hauteur, sans seulement feindre être impressionné par la nouvelle flèche pointée dans sa direction. Ce n’est pas ton affaire !

Ana s’était avancée, arc bandé, retenant de justesse un rire nerveux.

Elle sentait les plaies lui brûler le dos.

Ce n’était pas son affaire ?

Magdala la regardait comme si elle était l’archange Gabriel venu l’emporter par-delà les nuages, sinon avec une passion désespérée qui lui transposait des traits d’illuminée.

Marika, que la vestale protégeait de son modeste corps, à bout de souffle contre le mur, lui lançait des regards graves, brillants de contrition.

Elles devaient la protéger.

Aucune d’entre elles n’en avait été capable.

Cuisante contrition partagée.

— Bien au contraire. Reculez.

Elle avait donné ordre de cette voix puissante qu’elle n’utilisait jamais mais dont elle avait don naturel, retenu son souffle, raffermi sa prise sur son arme tandis que le Chef de l’Église la fixait avec courroux sans esquisser un seul geste.

Le tenait-elle en respect ou tramait-il une fourbe riposte pour la défaire ? Elle n’en savait rien, et cette inconnue lui tendait davantage les nerfs, la maintenait dans un état de méfiance obsédante.

Erling n’avait point résisté tandis qu’elle s’imposait entre lui et la vestale, s’était éloigné de quelques lents pas, non point pour l’amadouer mais parce qu’il ne pressentait guère le besoin de s’affoler.

Il avait l’habitude de ces révoltes propres aux subordonnés, d’autant plus à ceux du sexe faible.

Peu fondées, peu portées, dominées aisément par quelques manipulations dont il connaissait les arcanes les plus poussées. La culpabilité, chez ces femmes-là, était exacerbée, pensait-il farouchement –et las, personne ne lui avait présenté preuve de son erreur- ; aussi prenait-il un plaisir calculé à intensifier, par des discours pieux, cette culpabilité naturelle. Les rébellions alors étaient muselées et les pénitences plus cruellement affligées.

Cette enfant serait si facile à berner, se gaussait-il sous cape. Car derrière ses airs assurés, il pouvait sans peine deviner ses incertitudes. Aux prises avec des affaires qui la dépassaient, elle, la petite provinciale, la petite nordique qui, fidèle à la réputation de son peuple, était navrante de naïveté, était perdue au milieu d’affres prêtes à l’engloutir.

D’affres sur lesquelles il savait asseoir sa domination, qu’il connaissait par cœur.

Comment pourrait-elle lui tenir tête, de fait ?

Esquissant un pas en sa direction, il avait levé les paumes vers le ciel dans une supplique muette; espérait l’amadouer, sinon planter en elle quelques graines coupables.

— Reculez encore, avait-elle à nouveau ordonné.

— Pourquoi, ma fille ? Que comptes-tu faire ?

Il avait fait un pas de plus, inspiré par son silence obstiné. À cette distance, jubilait-il, elle ne pouvait pas le rater.

— Comptes-tu m’abattre ?

— S’il le faut.

— Pourquoi le faudrait-il, ma fille ? Est-ce forcément la seule façon de s’accorder ? Le meurtre ? Est-ce bien nécessaire ? Non, ce n’est jamais nécessaire de nuire à son prochain.

— C’est pourtant ce que vous faites.

— Ce n’est point pareil. Tu veux attenter à la vie d’un homme de foi, je purge notre monde de la vermine. Le Très-Haut le veut.

— Ce que vous avez fait du Très-Haut le souhaiterait certainement, oui. Un dieu cruel, sans pitié, vengeur le voudrait sûrement. Pas notre Créateur. Pas Lui. Tout cela…Toutes ces horreurs, ces massacres, ces gens qui s’entretuent…

— Il faut cela pour purifier ce pays corrompu. Que les justes s’offrent en holocauste pour la réparation des péchés, que les mauvais périssent et emportent avec eux leurs vices.

— Vous êtes fou.

— Non, c’est le monde qui l’est. Moi, je ne suis que le messager du Créateur sur cette terre. J’accomplis Sa volonté. Oserais-tu t’y opposer ?

Un nouveau pas vers elle. Il pouvait sentir la pointe de la flèche effleurer son torse, la peur mordante qui l’avait saisie.

— Tu oserais t’opposer à ton Créateur ?

— Éloignez-vous…

— Réponds.

Ana avait réprimé un tremblement, résisté à la pression qu’opérait le tronc d’Erling sur la pointe aiguisée de sa flèche.

La gorge sèche, elle avait essayé de répondre, de menacer, de défier mais seul un grognement chétif avait atteint ses lèvres. Elle sentait le poing de Magdala peser sur l’ourlet de sa jupe, l’haleine avinée d’Erling tandis qu’il prêchait avec cette passion effroyable le bien-fondé de sa cruauté. Elle sentait le poids de cet homme sur son arme, ses bras se raidir afin de l’empêcher d’avancer. Elle sentait battre son cœur, son pouls frapper contre sa gorge. Elle sentait sa propre peur lui déchirer les entrailles et retenir sa main. Elle sentait pourtant qu’elle devait agir là, tout de suite, pour son propre bien.

Le rouge du sang se jetait sur elle, la happait, la gardait pétrifiée dans ses propres souvenirs.

— Réponds !

Comme seule réponse, ses doigts avaient libéré la corde. La flèche s’était plantée dans le pectoral d’Erling, s’y enfonçant assez pour lui arracher un cri muet et le faire chanceler. Une large tache cramoisie s’était épanouie sur son aube couleur craie, et il l’avait examinée, abasourdi, avant de darder sur elle un regard glacial. Elle était demeurée figée, abasourdie par sa propre hardiesse, peinait à respirer, vacillait, écrasée par le choc.

L’éclat métallique d’une lame extraite de son fourreau l’avait arrachée à son horreur, pressé ses doigts à son carquois.

L’instant suivant, une simple seconde écoulée, un voile rouge sang avait nimbé le monde et Ana, les mains plaquées sur son profil gauche, avait poussé un hurlement terrible.


Texte publié par Yukino Yuri, 22 mai 2022 à 14h22
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