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Tome , Chapitre 17 « Val - Choix » Tome , Chapitre 17

Erling avait envoyé son poing dans la joue de Magdala.

Assommée par le coup, ses jambes s’étaient raidies, étaient retombées contre le bureau, l’abandonnant sans défense à son bourreau.

Hors de son corps, comme flottant au-dessus d’elle-même, elle se voyait inerte contre le plateau, le pontife allongé au-dessus d’elle.

Cette vision l’avait écœurée.

Dégoûtée.

Révoltée.

— Monstre.

Magdala avait rouvert des yeux brûlants de colère.

— Monstre.

Erling s’était figé, ses traits raidis par une peur soudaine.

— Monstre, répétait Magdala de ce timbre impérieux qui lui venait naturellement tandis qu’elle se redressait lentement.

Derrière-elle, la pleureuse. Elle ne pleurait plus. Répétait dans un même souffle, dans ce même ton enflé par la fureur :

— Monstre.

— Taisez-vous, Magdala.

Le regard grave qu’elle lui lançait le mettait fort peu à son aise, comme si ces simples yeux violets lisaient en lui la moindre de ses erreurs, la moindre de ses pensées. Il sentait peser tout autour de lui une menace nouvelle qui lui serrait la gorge et attisait en lui une terreur animale.

— Monstre.

La voix de toutes les Magdala se liait à celle de leur dernière héritière.

Une voix que plusieurs autres voix portaient, accordaient.

Une voix chargée de colères ravalées, d’injustices oubliées.

— Tu salis une créature de ton Créateur.

Une voix dans laquelle la promesse de l’enfer était autant d’accents terribles.

Magdala avait profité de l’égarement de son agresseur pour lui enfoncer son talon dans la gorge et s’arracher définitivement à son étreinte sordide.

Elle avait fondu sur sa dague dont la lame luisait sur le tapis d’or et de pourpre, faisant peu fi des crachats et des râles du pontife vers lequel elle avait dirigé son arme. Ce dernier, une main sur la gorge, à moitié voûté sur le bureau, dans une tenue qui laissait entrevoir son sexe encore dur, la fixait, oscillait entre la colère, le dédain et l’amusement scabreux que lui inspirait sa proie.

Elle avait haleté, tentant de retrouver souffle. Rabattu ses jupes et ramassé son pantalon sur ses chevilles.

— Vous… Vous vous opposez à la volonté du Ciel ?! avait rugi Erling d’une voix éraillée par le coup. Vous aussi ?!

Magdala avait dégluti, serré plus fort le pommeau.

Elle se fichait bien des désirs du Très-Haut.

Elle n’y consentait point.

Car ce Très-Haut là, cruel et pervers, n’était pas le sien.

Ce n’était pas avec ce Créateur là qu’elle entrait en communion lorsqu’elle priait et se sentait emplie de joie, le cœur vibrant de plaisir.

— Vous êtes pervertie….Vous êtes perdue ! Vous vous êtes détournée du Ciel, vous aussi !

Oui, elle aussi.

Elle était faite de la même argile que ceux dont l’on trouait froidement la peau.

Car si l’Église, la Sainte Église, temple du Très-Haut sur terre, acceptait de prendre le visage de l’ordure qui se tenait devant-elle…

Le sifflement d’un boulet de canon lui était parvenu.

— Prenez les ailes ! avait-elle ouï ; et cet ordre avait résonné en elle comme une promesse de réussite.

Si l’Église était ainsi, alors elle ne voulait plus en être.

Le sol s’était soulevé dans une vibration terrible. Puis un fracas si éclatant qu’elle en avait sursauté, prête à se boucher les oreilles, avait fait taire un instant les cris, les voix, les canons. Comme en suspens, le monde se taisait.

— Tirez encore !

Instinctivement, elle avait cherché un endroit dans lequel trouver refuge.

Un nouveau tir l’avait secouée jusqu’à la moelle.

— Unité, sur la droite !

— Prenez l’aile, j’vous dis !

— Encerclez ces hommes !

Un nouveau rugissement de canon –combien y en aurait-il encore ? Le projectile avait frappé plus loin, secouant le sol plus fort que naguère.

Elle avait soudain entendu un grondement retentissant, des éclats de verre, les cloches sonner dans un cri dissonant, comme si l’on s’amusait à les entrechoquer violemment.

Le plancher sous elle n’en finissait plus de remuer, l’obligeant à se maintenir au mur.

Elle avait osé un regard à travers le vitrail le plus proche à l’instant même où tombaient la flèche et le clocher de la cathédrale de Lathium.

Un nuage de poussière s’était élevé, se collant aux murs, aux murs, à la peau. L’impact avait soulevé la terre, fait trembler les vitres, grincer les murs sous les vivats de la foule. Magdala, terrorisée, ne parvenait à tenir debout. L’air peinait à atteindre ses poumons.

Elle devait faire quelque chose ! Arranger tout cela !

Mais comment ?

Un nouveau tir avait éventré l’aile est, perçant sa rosace. Les murs s’étaient fissurés jusqu’à elle, comme pour la presser, lui rappeler que tandis qu’elle hésitait, ce désastre atteignait son point d’orgue.

Marika avait hoqueté d’horreur.

La flèche de la cathédrale était tombée si facilement…

Sa flèche, cette flèche qui la rassurait quand elle se glissait dans les ruelles de Lathium, ce solide piédestal sur lequel la croix couronnée s’élevait jusqu’aux nuages…Son repère était tombé comme une simple feuille à l’automne. Son refuge, son clocher depuis lequel elle observait les lanternes voguer dans la nuit de Nåtalit, dans lequel elle et Simon avaient devisé jusqu’à l’aube en fumant allégrement, dans lequel elle avait épanché tant de chagrins et fait éclater tant de joies…

Tout cela s’était écroulé avec une simplicité effarante. En un seul éclat.

Sa mâchoire s’était crispée à lui faire mal, tant parce que son bras la lançait sans discontinuer que parce qu’une peine immense lui déchirait la poitrine.

Son Église allait s’écrouler. À présent que la flèche, celle qui avait résisté à tant de catastrophes, était tombée, elle en était à présent sûre. Sa demeure allait disparaitre. Ses membres aussi.

Esther.

Elle avait repris ses esprits, s’était hissée laborieusement sur ses fesses, avait porté la main à son bras brisé pour le contraindre à l’immobilité. Haletait comme si ce simple effort pouvait avoir raison d’elle. S’était concentrée, autant que possible afin de prendre une décision réfléchie, sinon capable d’épargner la majorité de ses confrères.

Ses confrères ?

Elle avait tressailli comme lui venaient des réminiscences de l’exécution, senti sa gorge se serrer à mesure qu’une amertume glacée lui écrasait le sein.

Elle voulait vraiment sauver ceux qui avaient sans regret aucun, froidement, abattu Linnea ?

Pourquoi ?

Parce qu’il y avait des innocents.

Vraiment ?

Elle sentait la sueur perler sur son front, couler jusqu’à la commissure de ses lèvres. Un goût âcre avait remplacé celui plus écœurant du sang. Égarée dans ses propres ténèbres, elle écarquillait vainement les yeux, tentait de se défaire de ses démons.

« Celui qui pèche contre son frère et ne s’en repend point ne mérite guère miséricorde. »

Le verset se répétait en boucle dans sa tête comme pour l’étourdir et la laisser aller à ses désirs.

Elle avait longtemps inspiré.

Dehors, l’on continuait à s’entretuer et à saccager tout ce qu’il était possible de briser.

Si elle hésitait encore, combien y aurait-il de morts ? Combien de civils, combien de soldats, combien de clercs ?

Combien d’innocents ?

Esther.

Laborieusement, elle s’était dressée sur ses jambes, pressée jusqu’à Simon qui, à demi-conscient, l’avait exhorté d’un ton sans réplique de s’en aller au plus vite.

Elle avait ravalé un rire.

— Parce que tu penses pouvoir t’opposer à Erling dans ton état ?

— Peu importe…Va-t’en.

— Pas question. Je dois rester avec Däm Magdala.

— Je la protègerais.

— Pas dans ton état, non, avait-elle riposté d’une voix ferme.

Simon pinçait ses lèvres. Un sourire amusé avait illuminé son visage tiré. Il n’avait pas l’habitude que les rôles entre eux s’inversent.

— Ton bras ! avait-il hoqueté en constant la manche poisseuse de sang de la prêtresse.

— J’en ai vu d’autres ! Maintenant, tu dois partir. Tu dois aller prévenir Fleur de Pivoine. Elle doit faire conduire ses troupes jusqu’à nous. Qu’elle fasse cesser cela. Le peux-tu ? Crois-tu que tu pourras aller jusqu’au palais ?

— Je l’espère. Mais imagines-tu que la reine acceptera de se rallier au clergé à nouveau ? J’en doute…

— Pas au clergé.

Il y avait eu un lourd silence entre eux, à peine brisé par les hurlements et les coups de feu. Une balle perdue avait transpercé l’une des pièces du vitrail dans leur dos, laissant borgne la vierge Mariam.

Simon fixait Marika avec cette incrédulité qui le submergeait parfois, tant parce que les choix de la prêtresse le dépassaient que parce qu’ils apparaissaient soudainement comme une évidence, comme la décision à prendre, quand bien même n’aurait-il point pensé auparavant. Il avait laissé un soupir traversé ses lèvres. Ses traits s’étaient affaissés, revêtaient de mornes atours.

— Tu veux que la garde royale s’associe au peuple, n’est-il pas ?

Il avait dit cela tout bas, autant par crainte d’être entendu par le pontife qui semblait, au vitrail, se délecter de ce malheur que parce que cette seule idée le sidérait. Car il en découlerait tant de choses qui le dépassaient.

Que deviendrait-il de son habit, de sa caste, de sa foi, de son Église ? Autant d’égoïstes inconnues qui le maintenaient à terre de leur poids insoutenable.

L’Église qu’ils voulaient tous deux rebâtir… Fallait-il la laisser être entièrement démolie par la royauté ? Que resterait-il des fondations sacrées posées des siècles avant sa propre naissance ?

Il avait tressailli. Marika avait entouré son corps de ses bras, le gardait serré contre elle dans une étreinte tremblante.

— C’est la meilleure solution.

Pourtant, elle aussi avait peur des conséquences.

Une main rassurante avait tapoté son épaule.

— Fais attention à toi.

Un nouvel éclat sourd avait couvert la réponse de Simon.


Texte publié par Yukino Yuri, 24 février 2022 à 22h55
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